L'AIR DU TEMPS

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Franceinfo - le mercredi 21 novembre 2018

 

 

Arrestation de Carlos Ghosn : on vous explique pourquoi cette affaire est qualifiée de "coup d'Etat" de Nissan

 

 

Le PDG du groupe, à la tête de l’alliance entre le français Renault et le japonais Nissan depuis 1999, est soupçonné d'avoir dissimulé au fisc nippon la moitié de ses revenus pendant plusieurs années. Un scandale qui pourrait faire les affaires de Nissan

 

 

 

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Dans une rue de Tokyo (Japon), des passants regardent une chaîne d'information qui revient sur l'arrestation le jour précédent de Carlos Ghosn, le 20 novembre 2018. (TOSHIFUMI KITAMURA / AFP)

 

 

 

Sortie de route pour le "sauveur" de Nissan. Le PDG du groupe Renault, qui avait repris l’entreprise japonaise au bord de la faillite en 1999, a été arrêté, lundi 19 novembre au Japon, pour des accusations de fraude fiscale. Carlos Ghosn est soupçonné d'avoir dissimulé au fisc japonais la moitié de ses revenus pendant plusieurs années.

 

 

Ces révélations tombent à point nommé, selon plusieurs experts du secteur, qui y voient un "coup d’Etat" orchestré par Nissan. Le fleuron de l’industrie nippone, qui pèse désormais plus lourd que son partenaire français, redoutait une intégration renforcée qui lui aurait fait perdre son indépendance. 

 

 

 

Comment a été mise en place l’alliance entre Renault et Nissan ?

L’alliance entre les groupes français et japonais remonte à 1999. Nissan est alors au bord de la faillite. Plusieurs entreprises sont sur les rangs pour voler au secours d'un des fleurons de l’industrie nippone, mais seule Renault a les reins suffisamment solides, grâce à la participation de l’Etat français. L’homme de la situation se nomme Carlos Ghosn. Cet ancien de Michelin, surnommé "le tueur de coûts" (cost killer, en anglais), débarque chez Nissan avec une quinzaine de cadres français et procède sans états d’âme à un spectaculaire redressement. "C'est d'abord 21 000 salariés à la porte, rappelle sur franceinfo David Barroux, journaliste au quotidien Les Échos. Puis la fermeture d'un site industriel, et la rupture des relations avec les fournisseurs historiques par le jeu de la concurrence." Cette alliance repose sur un montage particulier, avec une participation croisée des deux entreprises. Renault détient 43,4% du capital de Nissan, et le japonais 15% du Français.

 

 

"L’alliance n’est pas un mariage, plutôt un concubinage bâti sur le respect mutuel, avec deux grands principes fondateurs, explique Christian Mardrus, le directeur délégué à la présidence de l’alliance, dans l’Usine Nouvelle. Nous sommes et restons deux entreprises indépendantes. Tout ce que nous entreprenons doit être au bénéfice des deux sociétés." Pour gérer cette alliance, une société néerlandaise, détenue à égalité par les deux groupes, voit le jour en 2003 : Renault-Nissan. C’est elle qui dirige dans les faits le rapprochement entre les deux constructeurs, détaille Le Monde"C’est une acquisition sans fusion", souligne pour franceinfo Frédéric Fréry, professeur de stratégie à l’ESCP Europe.

 

 

Carlos Ghosn incarnait cette alliance, elle reposait sur lui.Frédéric Fréry, professeur de stratégie à l'ESCP Europe à franceinfo

 

 

Cette manoeuvre présente un double objectif, selon le spécialiste : préserver l’indépendance des Japonais, sans les inféoder à Renault, et renforcer le rôle de Carlos Ghosn, "maillon fondamental" de cette alliance.

 

 

 

Comment se portent les deux entreprises depuis le début de cette alliance ?

Grâce à la sévère restructuration menée sous l’égide de Carlos Ghosn, Nissan renaît de ses cendres. Trois ans après l’alliance entre les deux sociétés, les résultats se font déjà sentir, avance Le Monde, puisque le groupe dégage des bénéfices. Ce redressement est salué au Japon, où Carlos Ghosn est vénéré, jusqu’à devenir un héros de manga, détaille Le Figaro. "C’est véritablement lui qui a réussi à remettre le constructeur sur les rails. Au Japon, personne n’a oublié finalement ce qu’il a accompli comme patron de Nissan. (...) Son autorité, sa légitimité, n’ont jamais été mises en cause", assure le directeur de l'Observatoire Cetelem de l'Automobile, Flavien Neuvy, à franceinfo.

 

 

Forte de sa réussite, l’alliance s’étend. Elle prend le contrôle du groupe russe Avtovaz en 2013. En octobre 2016, Nissan officialise la prise de contrôle à 34% de son concurrent japonais Mitsubishi Motors, rapporte Le Figaro. En 2017, l'alliance Renault-Nissan-Mitsubishi est devenue le premier constructeur automobile mondial, avec plus de 10,5 millions de véhicules vendus dans le monde sur la seule année dernière. Elle regroupe 470 000 salariés et 122 usines sur tous les continents. 

 

 

Mais le rapport de force s’est inversé. En 1999, au moment du rapprochement, Renault affiche une meilleure santé que son homologue japonais. Près de vingt ans plus tard, Nissan frôle quasiment les 100 milliards de chiffre d’affaires et pèse presque deux fois plus lourd que Renault (58 milliards), rappelle Libération.

 

 

Tout le problème, c’est que Nissan est plus gros, plus rentable et a une image meilleure que celle de Renault, du point de vue des Japonais en tout cas. Ils ont notamment une branche haut de gamme ou encore un marché aux Etats-Unis.Frédéric Fréry, professeur de stratégie à l’ESCP Europe à franceinfo

 

 

Au moment de la crise de la fin des années 2000, ce sont les résultats de Nissan qui ont permis à la firme au losange de garder la tête hors de l’eau. En 2017, Nissan a vendu 5,8 millions de véhicules, contre 3,7 millions pour Renault et un peu plus de 1 million pour Mitsubishi, précise encore Libération.

 

 

 

Quand ont commencé à apparaître les premières tensions ?

Après des années d'acceptation silencieuse, la tension grimpe nettement du côté de Nissan en 2015 , après une montée temporaire de l'Etat français au capital de Renault. "L’Etat français a désormais un poids plus important. Du point de vue de Renault, c’est un problème important, et pour nous, Nissan, c’est un motif d’inquiétude", déclare le directeur de la compétitivité de Nissan lors de la conférence de présentation des résultats semestriels. Le groupe japonais propose, en vain, "un rééquilibrage" de son alliance avec Renault, en passant de 15 à 25% de parts au sein du constructeur français.

 

 

Et Carlos Ghosn a beau avoir sauvé un fleuron de l’industrie japonaise, il "reste un étranger", relève Frédéric Fréry. Sa mainmise sur l’alliance irrite. "Il y a une dimension politique puissante voire violente chez lui : il a exterminé systématiquement ses numéros 2, y compris du côté japonais. Il a toujours fait en sorte qu’il n’y ait pas de relève possible", ajoute l’économiste. Les employés japonais sont agacés de voir les technologies, la production de certains véhicules (comme la petite berline Micra fabriquée en France) et une partie des bénéfices récupérés par Renault. Et comme le rapporte mardi le quotidien économique Nikkei, "les rémunérations excessives" de Carlos Ghosn ont suscité des "critiques grandissantes". En 2016, il a perçu une rémunération globale de 15,6 millions d’euros, faisant de lui le troisième patron le mieux payé des dirigeants du CAC 40.

 

 

Le ressentiment s’accentue ces derniers mois avec l’apparition, au printemps, de rumeurs sur une fusion du duo, dont s’est fait l’écho la presse japonaise. Carlos Ghosn travaillait en effet à rendre les liens "irréversibles" entre Renault et Nissan, selon une note de Kentaro Harada, analyste chez SMBC Nikko Securities. "L’idée était de tirer les fruits des synergies, avec plus de volonté d’intégration, de technologies partagées, de management commun", détaille Frédéric Fréry. De quoi indisposer les Japonais, soucieux de conserver leur indépendance et leur pouvoir. "Nissan a des envies d'indépendance", confirme dans le Huffington Post, Christopher Richter, analyste du secteur automobile au sein de la société de courtage CLSA.

 

 

 

Que reproche Nissan à Carlos Ghosn ?

La firme japonaise a annoncé dans un communiqué accablant avoir mené une enquête interne sur Carlos Ghosn et un autre administrateur du groupe, Greg Kelly. Informée des pratiques inappropriées des deux dirigeants, elle a voulu faire la lumière sur les soupçons de dissimulation d’une partie de leurs revenus. "L'enquête a montré qu'au fil des ans, Ghosn et Kelly ont déclaré des montants de rémunération inférieurs aux montants réels dans des rapports à la Bourse de Tokyo afin de réduire le montant déclaré de la rémunération de Carlos Ghosn", indique le constructeur automobile japonais. Selon le parquet de Tokyo, la fraude s’est étalée "entre juin 2011 et juin 2015", période durant laquelle Carlos Ghosn aurait conspiré "pour minimiser sa rétribution à cinq reprises". Il aurait déclaré moins de la moitié de ses revenus.

 

 

La direction de Nissan parle de 4,9 milliards de yens (38 millions d’euros) au lieu de 10 milliards (78 millions d'euros). Cette dissimulation n’est pas le seul grief dont est accusé le Franco-Libano-Brésilien de 64 ans. Lors d'une conférence de presse tenue lundi soir, le président exécutif de Nissan a également mentionné "de nombreuses autres malversations, notamment l'utilisation de biens de l'entreprise à des fins personnelles". La justice nippone reproche à Carlos Ghosn d’avoir détourné pour son intérêt personnel des fonds de Nissan. Ainsi, il aurait séjourné gratuitement dans des logements achetés par une filiale néerlandaise de la firme, explique le site nippon Nikkei Asian Review. Cette filiale aurait "acheté pour un montant de 17,8 millions de dollars (15,6 millions d'euros) de biens immobiliers dans deux villes" où a vécu Carlos Ghosn, Rio de Janeiro (Brésil) et Beyrouth (Liban). Il en aurait profité sans qu'aucune justification économique ne soit fournie.

 

 

Des révélations qui font écho aux propos de collaborateurs distillés dans la presse. "Il est cupide. A la fin, ce n'est qu'une question d'argent", lance ainsi un responsable de Nissan dans le quotidien Yomiuri. "Il demandait à ses subordonnés de remplir des objectifs difficiles, mais lui-même continuait à percevoir un salaire élevé même quand les activités de Nissan n'allaient pas si bien", appuie le journal. Et un ancien confident japonais, cité par Bloomberg, de conclure : "Carlos Ghosn était un patron ténébreux avec trop de pouvoir et pas assez de vision".

 

 

 

A qui profite la chute de Carlos Ghosn ?

Selon certains analystes du secteur, la déchéance de Carlos Ghosn est tellement spectaculaire qu’elle pourrait en fait cacher un "coup d'Etat" du groupe japonais. Pour Nobutaka Kazama, professeur à l'université Meiji de Tokyo, la sortie des éléments concernant le patron français a "pu être planifiée dans l'espoir de rejeter une intégration à l'initiative de Renault". Sans être affirmatif, le député français Jean-Christophe Lagarde évoque lui aussi cette hypothèse, demandant au gouvernement de veiller aux positions de Renault. "J'espère que l'arrestation de Carlos Ghosn n'est pas une manœuvre du Japon pour organiser le divorce entre Renault et Nissan", écrit le patron de l'UDI. Une analyse que n'est pas loin de partager Frédéric Fréry.

 

 

On pourrait en faire un épisode de 'Game of Thrones'. Frédéric Fréry, professeur de stratégie à l’ESCP Europe à franceinfo

 

 

Car celui qui a annoncé l’arrestation de Carlos Ghosn n’est autre que le numéro 2 de l’alliance, Hiroto Saikawa, directeur général de Nissan. Dans sa déclaration, il a "massacré" Carlos Ghosn, estime l’économiste Frédéric Fréry. Hiroto Saikawa a réécrit l'histoire en "décrivant le redressement comme étant le fruit du travail d'un important groupe de personnes", et non du seul charismatique PDG de Renault, souligne également Christopher Richter. Il l'a en outre "qualifié de cerveau de la combine". "Hiroto Saikawa sait très bien que Carlos Ghosn élimine ses numéros 2. A-t-il pris les devants ?" reprend Frédéric Fréry, soulignant que le Français est peut-être, cette fois-ci, "tombé sur pire que lui"."Hiroto Saikawa utilise visiblement les accusations contre Carlos Ghosn pour accroître son poids sur Nissan et marquer la compagnie de son empreinte", abonde Hans Greimel, expert d'Automotive News basé au Japon.

 

 

 

L’alliance entre les deux groupes est-elle compromise ?

La chute de Carlos Ghosn précipite une succession qui était déjà "enclenchée", relève Flavien Neuvy, de l'Observatoire Cetelem de l'Automobile, à franceinfo. Chez Nissan, la direction opérationnelle est entre les mains de Hiroto Saikawa depuis avril 2017. Du côté de Renault, Thierry Bolloré a été nommé directeur général adjoint au printemps 2018. Mais le départ de celui qui personnifiait l’alliance entre Renault, Nissan et Mitsubishi va-t-il tout remettre à plat ? Le groupe va en tout cas devoir lui trouver un successeur : "Ils ne vont pas oser mettre un Français, analyse Frédéric Fréry, et ça va être très compliqué d’installer quelqu’un issu de Renault."

 

 

L’alliance va devoir aussi rassurer les marchés financiers puisqu’à l’annonce de l’arrestation de Carlos Ghosn, le cours des actions a plongé. A Tokyo, elles ont clôturé mardi en baisse de 5,45% pour Nissan et de 6,84% pour Mitsubishi (MMC). A Paris, le titre Renault a perdu 1,42% peu après l'ouverture, après avoir déjà dévissé de 8,43% lundi. "Nous ne pouvons pas exclure la possibilité que l'alliance se retrouve affaiblie", souligne l’analyste japonais Kentaro Harada.

 

 

Cela va-t-il changer l'équilibre du pouvoir (entre les parties française et japonaise), c'est la principale question.Kentaro Harada, analyste japonais à l'AFP

 

 

En attendant, l’Etat français va être très attentif à l’avenir de Renault, société emblématique dont il détient 15% du capital. Le ministre de l'Economie, Bruno Le Maire, a affirmé lundi que "la première préoccupation" de la France, après l'arrestation de Carlos Ghosn, était "la stabilité" de Renault et "la consolidation de l'alliance" entre le constructeur automobile français et son partenaire Nissan. "Nous allons donc tout mettre en œuvre comme actionnaire représenté au conseil d'administration de Renault pour assurer la continuité opérationnelle de Renault et la stabilité de la gouvernance de Renault", a-t-il ajouté, lors d'une conférence de presse à Bruxelles.

 

 

Le constructeur japonais va-t-il en profiter pour tenter de prendre le volant de l’alliance avec Renault, ou à défaut reprendre une partie de son indépendance ? "Renault est toujours propriétaire de Nissan à 43%, éclaire Frédéric Fréry, je ne pense pas que le but soit de faire échouer l’alliance, mais plus probablement de rééquilibrer le pouvoir au sein de l’alliance en faveur de Nissan."

 



27/11/2018
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