L'AIR DU TEMPS

L'AIR DU TEMPS

HISTOIRE - Flash-back


Franceinfo - le lundi 11 novembre 2019

 

 

"Je tremblais comme une feuille" : il y 20 ans, Dominique et Francis signaient le premier Pacte civil de solidarité

 

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Jérôme JadotRadio France

 

 

Le premier Pacs était conclu le 18 novembre 1999 à Lille, entre Dominique Adamski et Francis Dekens, aujourd’hui âgés de 65 et 73 ans. Vingt ans plus tard, quel regard porte le couple sur cet évolution de la loi

 

 

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Francis Dekens (droite) tient dans ses mains la première attestation de Pacs de l'histoire, qui a permis de sceller, aux yeux de la loi, leur union avec Dominique Adamski (gauche), il y a vingt ans. (JÉRÔME JADOT / RADIO FRANCE)

 

 

 

Il a permis plus de 2,1 millions d'unions depuis sa création. Le Pacs fêtera ses 20 ans vendredi. La loi instaurant ce Pacte civil de solidarité avait été promulguée le 15 novembre 1999, après des débats très mouvementés au Parlement. Trois jours plus tard, le premier pacs était conclu à Lille, entre Dominique Adamski et Francis Dekens, aujourd’hui âgés de 65 et 73 ans. Franceinfo les a retrouvés à Agde, dans l’Hérault, où ils ont emménagés il y a quelques mois.

 

 

Du carton qu'il a précieusement conservé, le couple sort la première attestation de pacs de l’histoire, datée du 18 novembre 1999, et des coupures de journaux qui, il y a vingt ans, avaient couvert l'événement. A l’époque, Dominique Adamski n’avait pas une seule ride et Francis Dekens beaucoup moins de cheveux blancs. Après dix-neuf ans de vie commune, ils avaient tenu à se pacser dès la loi promulguée. 

 

 

Les mois qui ont précédé, il fallait voir le déchaînement des manifs anti-pacs, avec même le slogan 'Les pédés au bûcher'. Donc ça nous a remontés, c'était notre façon de militer.Dominique Adamski à franceinfo

 

 

Pour Dominique, il était donc important d'agir vite. Trois jours après la promulgation, ils sont donc au tribunal d’instance. "On s'est pointés, on a signé et on a entendu un vacarme pas possible dans les couloirs. Il y avait au moins cinq ou six chaînes de télévision qui étaient là pour nous filmer", raconte Francis. "Moi je ne voulais pas, c'était la première fois que je sortais du placard et je ne voulais pas être reconnu par mes collègues. Je tremblais comme une feuille", confie-t-il.

 

 

 

"On quitte une république pour un royaume qui accorde de meilleurs droits"

La signature du pacs, puis sa médiatisation, aideront finalement Dominique et Francis à vivre leur amour au grand jour. "Avant on rasait les murs", disent-ils. "Ce qui a changé c'est tout de suite d'obtenir des droits qu'on n'avait pas, ne serait-ce qu'un billet d'avion de couple", explique Dominique. "On a acquis un bien immobilier et on s'est engagé à deux forcément. Avant ce n'était pas possible ou alors il fallait faire une clause spéciale", poursuit Francis. "Pour nous, c'était vraiment être reconnus en tant que couple dans notre amour, dans ce qu'on pouvait partager", enchaîne Dominique.

 

 

Mais cela ne suffira pas. En 2006, les nordistes déménagent quelques temps en Belgique, pour pouvoir s’y marier. "On quitte une république pour aller dans un royaume qui accorde de meilleurs droits", ironise Dominique. Mariés à l’étranger, Francis et Dominique ont dû attendre 2013 et la loi Taubira pour voir leur mariage reconnu en France. Ils espèrent désormais que la PMA pour toutes sera bien adoptée, et que la GPA le soit un jour aussi.

 


11/11/2019
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Franceinfo - le vendredi 8 novembre 2019

 

 

"Ils ont dépecé nos entreprises" : 30 ans après la chute du mur de Berlin, Eckhard se souvient de "l'enrôlement de la petite RDA par la grande RFA"

 

 

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Antoine DeianaFranck BallangerRadio France
 

 

 

Le 9 novembre 1989, le mur de Berlin tombait. 30 ans après, franceinfo est allé à la rencontre d'Allemands qui racontent leur mur, leur histoire et leur pays. Eckhard Netzman, 82 ans, était ingénieur et directeur d'entreprise à l'Est

 

 

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Eckhard Netzman porte un regard très critique contre l'Allemagne de l'Ouest qu'il accuse d'avoir dépecé les entreprises de l'Est après la réunification. (FRANCK BALLANGER - RADIO FRANCE)

 

 

 

Eckhard Netzman a 82 ans. C’est ce que dit son état-civil. Mais ses yeux et ses mots affirment bien d’autres choses ! Un peu comme si l’expression "il ne fait pas son âge" avait été inventée pour lui. Parce qu’Eckhard possède le regard polisson d’un gamin de 15 ans et s’amuse avec les mots comme un étudiant qu’il n’est plus depuis longtemps. Pourtant, le vieil homme aurait toutes les raisons de promener un regard désabusé sur ce monde et ses habitants.

 

 

"Ecki" avait 3 ans lorsque la Seconde Guerre mondiale a éclaté et ses premiers souvenirs sont donc des souvenirs de guerre : "Je suis né en Silésie, dans un coin qui se trouve aujourd’hui en Pologne. Mais le 13 février 1945, j’étais à Dresde lorsque la ville a été bombardée par les Américains. Je sais ce qu’est la guerre et je sais ce que c’est que d’être pauvre !"

 

 

 

\"Le 13 février 1945, j’étais à Dresde lorsque la ville a été bombardée par les Américains.\"

"Le 13 février 1945, j’étais à Dresde lorsque la ville a été bombardée par les Américains." (HANDOUT / SLUB DRESDEN DEUTSCHE FOTOTHEK)

 

 

À cette époque-là, Eckhard vit dans une basse-cour avec sa famille au milieu des oies. "La saleté" l’a marqué. Mais jamais, durant toute la conversation, il ne s’apitoiera sur son sort. Lui pense même que ces premières années passées dans la boue et la fiente, dans l'Allemagne de l'Est de l'après-guerre, avec la faim chevillée au corps, auront participé à faire de lui l’homme qu’il est devenu.

 

 

Cette enfance a développé chez moi un certain sens moral. J’ai appris à m’occuper des autres. J’en ai tiré un principe de vie qui veut que les plus faibles ont besoin d’être aidés.Eckhard Netzman à franceinfo

 

 

Le jeune Ecki ne s’est donc pas attardé à l’école. Dès ses 14 ans, il a expliqué à ses parents qu’il voulait travailler, pour aider et pour participer à nourrir la famille. Il est donc devenu serrurier. Et puisqu’il était visiblement doué et que ses professeurs ont détecté en lui un potentiel pour faire autre chose qu’ouvrir des portes, il a été invité à intégrer une école d’ingénieurs à 17 ans.

 

 

 

De la pauvreté à la direction d'une usine à 27 ans

Trois ans plus tard, Eckhard était ingénieur. Son premier poste, il le décroche à Magdebourg, au sein de l’un des fleurons de l’industrie est-allemande. La "success story" d’Ecki Netzman pourrait être celle d’un "self made man" de l’Ouest, une de ces histoires que l’on raconte aux enfants issus d’un milieu modeste pour les forcer à y croire et pour les inciter à travailler. La suite frise le conte de fées : "À 27 ans, je me suis retrouvé à la tête de tout un secteur d’une usine spécialisée dans la soudure, puis à 31 ans, j’étais directeur adjoint d’une entreprise du même genre, toujours à Magdebourg, qui employait 28 000 personnes".

 

 

Mais Eckhard n’aime pas trop ces belles histoires de victoires individuelles et il ne voit là que la réussite du système socialiste.

 

 

S’il n’y avait pas eu la guerre et la partition de l’Allemagne, je ne pense pas que tout cela aurait été possible. À l’Ouest, un serrurier de 17 ans n’aurait pas eu d’aide sociale du pays et ne serait sans doute pas devenu ingénieur.Eckhard Netzman à franceinfo

 

 

L’intérieur du pavillon d’Eckhard Netzman est confortable, son jardin soigné et il a l’air très fier de ses lapins. Ecki cabotine toujours un peu, mais il séduit beaucoup. Il est à l’aise en public et c’est heureux pour un patron qui a dirigé un conglomérat de 13 usines, pour un total de 320 000 employés du temps de l’Allemagne de l’Est. Il en garde de bons souvenirs et une certaine nostalgie, mais il a toujours voulu rester lucide sur son pays. Parfois même un peu trop : "En 1983, je suis parti au Venezuela à la tête d’une délégation est-allemande et j’ai dit à l’ambassadeur que de gros changements se préparaient dans notre société. Le soir même, le diplomate m’a pris la main, il m’a raccompagné à l’aéroport, m’a mis dans l’avion et j’ai été licencié dès mon retour".

 

 

Eckhart se retrouve donc chômeur en Allemagne de l’Est pour… une journée ! Parce que le lendemain, l’un de ses anciens adjoints l’appelle pour lui proposer du travail. Ses compétences le sauvent. "Au maximum, j’ai gagné 3 000 marks est-allemands, explique Ecki. Un serrurier ou un professeur gagnait 1000 marks est-allemands. Je sais bien qu’à l’Ouest, j’aurais gagné beaucoup plus d’argent, mais je ne suis pas jaloux. Je n’ai jamais pensé à l’argent en me réveillant le matin, mais aux salariés des entreprises que je dirigeais. Je ne pensais pas aux cours de la bourse comme les grands patrons d’aujourd’hui, mais à mes usines". La chute du mur reste donc pour lui comme un incroyable bouleversement.

 

 

 

"Les 'bouchers' de l'Ouest ont dépecé nos entreprises"

À l’époque, Eckhard Netzman dirige les travaux de réhabilitation de la centrale nucléaire de Greifswald, la plus grande centrale d’Allemagne de l’Est. Après la catastrophe de Tchernobyl, en 1986, Greifswald avait été fermée parce qu’elle fonctionnait sur le même modèle que la centrale russe. Ecki doit donc veiller à la remise à niveau de l’installation est-allemande. 4 000 vérifications ou changements à effectuer ! En 1990, le pari est en passe d’être réussi : la centrale fonctionne à 60% et doit rapidement produire à plein régime, mais le programme est stoppé du jour au lendemain avec la réunification.

 

 

 

La centrale nucléaire de Greifswald (ex-Allemagne de l\'Est), en 1990.

La centrale nucléaire de Greifswald (ex-Allemagne de l'Est), en 1990. (PAUL GLASER / DPA-ZENTRALBILD / AFP)

 

 

Greifswald fournissait de l’électricité à la Russie soviétique et cela ne pouvait plus continuer. C’est le deuxième échec de la carrière d’Eckhard qui se retrouve de nouveau sur le carreau. Sans doute la plus grosse désillusion de sa carrière : "Nous avions espéré cette réunification de toutes nos tripes. Cela a donc été une grande joie, mais aussi une grande peur ! Moi, en tant que grand dirigeant, je savais ce qu’était le capitalisme et avec la Treuhand [Treuhandanstalt, l’organisme chargé de la privatisation des biens de la République démocratique allemande après la réunification du pays], j’ai vu arriver les Allemands de l’Ouest comme des bouchers qui ont dépecé nos entreprises."

 

 

La conversation se poursuit dans le jardin d’Eckhart, entre ses lapins et les belles pommes rouges qui trônent sur la table en plastique, comme des trophées. Le vieil homme aime raconter, partager cette histoire personnelle qui s’entremêle décidément beaucoup avec celle de son pays. À 82 ans, il ne s’embarrasse plus de fioritures et ne ménage personne, surtout pas ses "amis" de l’Ouest : "Dans le domaine de l’éducation et surtout de l’emploi, je savais que nous allions tout perdre. Vu de l’Ouest, tout était mauvais ici."

 

 

Ça n’a pas été une réunification, mais un enrôlement de la petite Allemagne de l’Est par la grande Allemagne de l’Ouest.Eckhard Netzman à franceinfo

 

 

30 ans après, Ecki rejoue un match pourtant perdu d’avance. Aujourd’hui, 88% des entreprises de l’Est sont devenues propriétés de l’Ouest. Avec le temps, Eckhard n’est pas devenu fataliste, mais les années ont adouci ses colères : "Avant la chute du mur, il y avait 16 millions d’habitants en RDA, dont 11 millions d’actifs. Après la réunification, cinq millions d’Est-Allemands se sont retrouvés au chômage et deux millions de jeunes sont partis travailler en Suisse, en Autriche ou ailleurs. Les entreprises de l’Ouest avaient récupéré tous les marchés de l’Est et nous n’avions plus rien".

 

 

 

Une faucille et un marteau dans le jardin d\'Eckhard. \"L’essai n’était pas raté. Nous reviendrons\", assure-t-il.

Une faucille et un marteau dans le jardin d'Eckhard. "L’essai n’était pas raté. Nous reviendrons", assure-t-il. (FRANCK BALLANGER / RADIO FRANCE)

 

 

L’analyse est clinique, le constat sans concession, mais Ecki n’est pas du genre à se lamenter ou à affirmer que c’était mieux avant. Lui affirme au contraire que si aujourd’hui, les deux Allemagne ne sont selon lui toujours pas un seul pays, la réunification tant espérée "sera une réalité dans 20 ou 30 ans".  Ses quatre enfants et ses petits-enfants pourront profiter de ce grand pays. En attendant, avec un joli sourire au coin des lèvres, lui se voit plutôt comme "un Allemand de l’Est de l’Allemagne".

 

 

 

 

 

 

Ils racontent leur mur de Berlin

Alors que le mur de Berlin est tombé il y a 30 ans, le 9 novembre 1989, quels souvenirs gardent ceux qui ont vécu l'événement ? Quel regard portent-ils sur l'Allemagne d'aujourd'hui ? franceinfo vous propose une série de portraits.

 

 

• Peter : "Je n’avais plus d’autre solution que de m’enfuir"
• Hermann : "Les Allemands ne sont pas dans un processus de célébration béate"
• Klaus-Dieter : "La RDA sera toujours notre patrie"
• Gabriella : "Nous sommes trop jaloux les uns des autres"
• Eckhard : "Ils ont dépecé nos entreprises"

 


09/11/2019
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Franceinfo - le lundi 4 novembre 2019

 

 

"Je n’avais plus d’autre solution que de m’enfuir" : 30 ans après la chute du mur, un Berlinois raconte sa tentative d'évasion de l'Est

 

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Antoine DeianaFranck BallangerRadio France
 

 

Le 9 novembre 1989, le mur de Berlin tombait. 30 ans après, franceinfo est allé à la rencontre d'Allemands qui racontent leur mur, leur histoire et leur pays. Peter Keup, 61 ans, a été emprisonné près d'un an pour avoir tenté de s'enfuir d'Allemagne de l'Est

 

 

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Peter Keup, historien aujourd'hui, avait tenté de fuir Berlin-Est alors que le mur le séparait d'une partie de sa famille. (FRANCK BALLANGER - RADIO FRANCE)

 

 

 

Lorsque l’on rencontre Peter Keup, la première impression n’est pas la bonne. Tiré à quatre épingles, la barbe blanche taillée de frais, un visage apaisé et des manières délicates, ce sexagénaire pourrait passer pour un homme sans histoires, un grand-père heureux qui aurait navigué toute sa vie durant sur un long fleuve tranquille. La vérité est bien différente. En 1981, Peter Keup a tenté de fuir l'Allemagne de l'Est et de passer à l'Ouest. La tentative s'est terminée en prison, à Cottbus. 

 

 

Aujourd'hui, 30 après la chute du mur de Berlin, Peter retrouve parfois cette prison, où il intervient pour raconter son histoire. Pendant l’heure que nous avons passée ensemble, Peter ne s’est que très rarement départi de cette classieuse douceur. Une seule fois, en fait : lorsqu’il nous fait visiter la cellule où il a été détenu pendant près d’un an après sa fuite ratée.

 

 

 

Une enfance à l'Est, séparé d'une partie de sa famille

"Mon enfance en Allemagne de l’Est aura été heureuse", lance Peter en forme de préambule. La suite, beaucoup moins. Sans doute parce que le petit garçon né à l'Est, en Saxe, a toujours su que l’Ouest existait. Une partie de sa famille vivait en RFA et les premiers contacts qu’il a pu avoir avec ses "parents de l’autre côté du mur", vers l’âge de 7 ou 8 ans, lui ont montré "une autre Allemagne, très différente des récits de propagande entendus à l’Est". Ce qui a le plus marqué le petit Allemand de l’Est qu’il était, c’est l’absence totale de liberté de parole qui régnait dans son pays.

 

 

Il n’y avait guère qu’en privé, au sein de la famille, que l’on pouvait exprimer une opinion sur le régime. Peter Keup à franceinfo

 

 

Peter n'avait pas la chance de ses camarades d'école qui avaient la possibilité de voir leur famille : "Je ne pouvais pas rendre visite à ma famille à l’Ouest quand je le souhaitais." Une privation de liberté de plus, l’interdiction de trop, insoutenable pour le jeune Peter et ses parents qui ont donc officiellement demandé à quitter la RDA. Une demande rejetée par le régime qui a immédiatement après, par mesure de rétorsion, commencé à mener une vie impossible à la famille Keup : "Je n’ai pas pu étudier, explique Peter, je me suis aussi retrouvé interdit de sport et finalement, je n’avais plus d’autre solution que de m’enfuir".

 

 

Une tentative de fuite, puis la prison

Peter décide donc de partir en 1981, à 23 ans. Il achète un aller simple pour la Tchécoslovaquie, pour rejoindre la Hongrie puis passer à l'Ouest, en Autriche. Mais dès la frontière tchèque, dans le train, les contrôleurs lui demandent son billet retour. Puisqu’il n’en a pas, on le fait descendre et après 40 heures d’interrogatoire, il finit par avouer qu’il voulait passer à l’Ouest. Peter Keup passe alors quatre mois à la prison de Dresde en détention préventive, avant d’être condamné à dix mois de prison ferme pour "tentative de fuite de la République".

 

 

 

La prison de Cottbus (ex-Allemagne de l\'Est) où Peter Keup a passé près d\'un an.

La prison de Cottbus (ex-Allemagne de l'Est) où Peter Keup a passé près d'un an. (FRANCK BALLANGER - RADIO FRANCE)


 

Il purge sa peine à Cottbus, près de la frontière polonaise. La partie "la plus douloureuse" de sa vie, mais une année qu’il n’occulte pas. D’autant moins qu’aujourd’hui, il passe une partie de son temps à travailler dans cette prison où il a été enfermé. Peter connaît donc l’endroit par cœur. Il affirme qu’il "n’y pense pas lorsqu’il arpente les couloirs" parce que "l’endroit a quand même beaucoup changé". Mais son visage, ses yeux, son corps disent l’inverse lorsqu’il se retrouve dans ce qui est devenu une salle de réunion, mais qui était sa cellule à l’époque. C’est un fait, la pièce n’a plus grand-chose à voir avec ce qu’elle était il y a 40 ans, mais Peter se souvient au centimètre près de la place des quelques meubles, de l’endroit où se trouvait son lit et l’émotion le transforme, le déforme. La peau de Peter se parchemine, ses traits se tendent et on ne s’éternise pas dans les recoins de cet espace-temps. De retour dans la cour de la prison, sous un beau soleil d’octobre, il parvient quand même à détailler son arrivée à Cottbus.

 

 

Je sortais de trois mois à l’isolement et je me retrouve dans une cellule avec 17 codétenus. Je crois que je me sentais encore moins libre qu’à Dresde.Peter Keup, à propos de son arrivée à la prison de Cottbusà  franceinfo

 

 

Peter Keup est tellement élégant qu’il ne s’apitoie jamais sur son sort. Il déroule désormais le fil de sa vie comme s’il s’agissait de la vie d’un autre. Il met de la distance et c’est peut-être ce qui l’a sauvé, à l’époque : cette distance et ce flegme. Á moins qu’il ne soit devenu un autre homme après sa sortie de prison : "J’ai été libéré grâce à un programme d’échange de prisonniers de la RFA et je suis parti à l’Ouest, à Essen, à la fin de 1982".

 

 

Un nouveau départ à l'Ouest

Puisque Peter avait été 3e au championnat de RDA de danse de salon avant de tenter de fuir, il a fait à l’Ouest ce qu’il savait faire à l’Est : il a dirigé une salle de danse jusqu’en 2013. Pendant tout ce temps, il n’est plus revenu à l’Est. Pas par hasard, mais par choix.

 

 

Il est donc assez surprenant de le retrouver aujourd’hui partager son temps entre Berlin, Essen et Cottbus, dans la partie Est de l'Allemagne réunifiée. Mais venant d’un homme qui a entamé des études d’histoire à 55 ans, rien ne doit finalement étonner. Diplômé de l’université de Bonn depuis 2018, Peter Keup essaie maintenant de partager son expérience, notamment dans les écoles, que ce soit à l’Ouest ou à l’Est de l'ancienne frontière, ainsi qu'à l’ancienne prison de Cottbus. Aux enfants, il parle sans doute de la triste découverte qu’il a faite en 2012.

 

 

 

Peter Keup, dans les sous-sol de l\'ancienne prison de Cottbus. Là-même où il a epluché des pommes de terre pendant près d\'un an.

Peter Keup, dans les sous-sol de l'ancienne prison de Cottbus. Là-même où il a epluché des pommes de terre pendant près d'un an. (FRANCK BALLANGER - RADIO FRANCE)


 

Cette année-là, Peter apprend que son propre frère travaillait pour la Stasi, la police politique de RDA. Un choc d’une grande violence, une épreuve de plus à surmonter : "Très compliqué" explique-t-il avec les quelques mots de français qu’il possède. Il poursuit en allemand.

 

 

Oui, ça a été violent. J’ai pris cela comme une trahison. Et le pire, c’est que mon frère était déjà mort. Donc je n’ai même pas pu en parler avec lui.Peter Keup, à propos de son frère, agent de la Stasi à franceinfo

 

 

Cette découverte aura été un véritable moteur pour reprendre des études, se frotter à l’histoire de son pays et de sa famille. "Pendant longtemps, je n’ai pas parlé de mon histoire, je ne savais pas comment je pouvais vivre avec ça, comment travailler sur mon passé. Mes études d’histoire m’ont effectivement aidé à reprendre contact avec mon passé. Aujourd’hui, c’est plus simple… mais cela reste compliqué quand je suis ou que je me rends en Allemagne de l’Est".

 

 

 

Peter Keup : \"Pendant longtemps, je n’ai pas parlé de mon histoire, je ne savais pas comment je pouvais vivre avec ça\".

Peter Keup : "Pendant longtemps, je n’ai pas parlé de mon histoire, je ne savais pas comment je pouvais vivre avec ça". (FRANCK BALLANGER - RADIO FRANCE)

 

 

Dans sa nouvelle vie, Peter essaie d’avoir le moins possible à faire avec l’ex-RDA. Il a quand même conservé des relations avec d’anciens codétenus. Il a perdu de vue ses compagnons de cellule, mais garde le contact avec d’autres prisonniers. Son meilleur ami, qu’il a rencontré à la prison de Cottbus, est aujourd’hui son dentiste, mais il assure qu’ils ne passent pas leur temps à parler du passé, de ces douleurs physique et morales encaissées à l’intérieur de leur prison. Peter Keup préfère regarder au loin, au-delà des murs.

 

 

 


05/11/2019
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Franceinfo - le jeudi 31 octobre 2019

 

 

Christophe Ono-dit-Biot convoque les Grecs et les Romains de l'Antiquité pour "nous faire réfléchir" sur notre époque

 

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Christophe Ono-dit-Biot, directeur adjoint du "Point" et écrivain, évoque son nouvel ouvrage, "La minute antique", dans le 23h de franceinfo mercredi 30 octobre

 

 

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photo de Google

 

 

 

Quand les Grecs et les Romains nous racontent notre époque, c'est le thème du dernier livre de Christophe Ono-dit-Biot, La Minute antique. Il évoque les problèmes de société, la politique ou l'écologie pour "nous faire réfléchir".

 

 

Sur l'écologie, "il y a 2 000 ans, le poète grec Virgile expliquait qu'il fallait absolument prendre soin de la Terre, que c'est notre avenir, qui parle déjà de la disparition des abeilles", raconte l'écrivain à succès. 

 

 

 

Apollon rejeté comme un migrant

Sur les migrants, le journaliste évoque la déesse Léto qui erre sur la Terre avec ses deux enfants Apollon et Artémis qui ont soif. Quand elle trouve une source, les habitants l'empêchent de se désaltérer, car "elle n'est pas d'ici".

Les "gilets jaunes" existaient déjà du temps de Socrate. "Les problèmes d'argent et les révoltes existent", assure Christophe Ono-dit-Biot.

Pline le Jeune a écrit "qu'un souverain doit à la fois joindre la sécurité d'un long pouvoir et la pudeur d'une élévation récente. C'est fermeté et douceur. Et on a reproché à Emmanuel Macron d'être dans son Olympe, trop loin du peuple qu'il avait élu. Un "gilet jaune" aurait pu sortir ce texte au chef de l'État", explique le directeur adjoint du Point. "Il y a des moments où il faut être jupitérien, il y a des moments où il faut redescendre sur la Terre".  

 


03/11/2019
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Franceinfo - le dimanche 6 octobre 2019

 

 

Kim Phuc, "la petite fille au napalm" photographiée au Vietnam il y a 47 ans, se raconte dans "Sauvée de l'enfer"

 

 

Kim Phuc Phan Thi, "la petite fille au napalm" au centre d'une photographie de Nick Ut devenue l'un des symboles de la guerre au Vietnam, raconte ses souffrances et sa foi en l'avenir dans son livre "Sauvée de l'enfer"


08/10/2019
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Franceinfo - le vendredi 4 octobre 2019

 

 

VRAI OU FAKE Après Tchernobyl, les autorités françaises ont-elles vraiment prétendu que le nuage radioactif s'était "arrêté à la frontière" ?

 

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franceinfoFrance Télévisions

 

 

C'est un lieu commun très utilisé, notamment après l'incendie qui a ravagé l'usine Lubrizol de Rouen. Il est pourtant inexact, même si la communication officielle avait été très critiquée, à l'époque

 

 

 

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Un hélicoptère militaire diffuse un produit supposé réduire la contamination de l'air, au-dessus de la centrale nucléaire de Tchernobyl, à Prypiat, en URSS (aujourd'hui sur le territoire ukrainien), quelques jours après la catastrophe du 26 avril 1986. (STF / TASS / AFP)

 

 

 

Après l'incendie de l'usine Lubrizol à Rouen (Seine-Maritime), la communication des autorités au sujet des risques sanitaires est toujours critiquée par une partie des habitants et de l'opinion publique. Ils la jugent trop rassurante pour ne pas être suspecte. Pour appuyer ces doutes, pas besoin d'aller chercher très loin dans l'imaginaire collectif : beaucoup d'internautes rappellent le fameux épisode de la catastrophe nucléaire de Tchernobyl, le 26 avril 1986, et le déni de l'époque sur ses conséquences en France. Des personnalités comme le député insoumis Eric Coquerel dans Libération, son homologue RN Gilbert Collard sur Twitter, ou encore le dessinateur Plantu, en une du Monde, ont repris cette image qui parle au plus grand nombre.

 

 

Mais ce souvenir a-t-il été déformé par les ans ? En 1986, les autorités françaises ont-elles vraiment voulu faire croire que le nuage radioactif s'était "arrêté à la frontière", comme le veut la formule désormais consacrée ? Depuis la catastrophe de Rouen, plusieurs internautes, dans des séries de tweets très partagées, ont rappelé que cette phrase relève, en réalité, de la légende urbaine. Et, si la parole publique était critiquée à l'époque, son message était plus contrasté.

 

 

 

Un bulletin météo mémorable

Impossible de trouver la moindre trace d'une quelconque déclaration officielle qui emploierait les termes "arrêté à la frontière". L'archive qui s'en approche le plus est un bulletin météo du 30 avril 1986, quatre jours après la catastrophe. L'URSS vient alors tout juste de reconnaître officiellement qu'un incident s'est produit à la centrale nucléaire Lénine de Tchernobyl.

 

 

Sur Antenne 2, Brigitte Simonetta explique que l'anticyclone des Açores, qui se trouve alors au-dessus de la France, "restera jusqu'à vendredi prochain [le 2 mai] suffisamment puissant pour offrir une véritable barrière de protection" à la France. "Il bloque en effet toutes les perturbations venues de l'Est", poursuit la speakerine. Sur la carte, un panneau "stop" vient même s'afficher sur la frontière franco-allemande pour illustrer cette prévision.

 

 

 

 

 

Mais cette affirmation n'est que cela : une prévision météorologique, qui vaut "pour 3 jours". À aucun moment Brigitte Simonetta ne la présente comme une certitude. La suite des événements s'en éloigne d'ailleurs, puisque le nuage radioactif n'a pas attendu trois jours. Il est arrivé en France dès le lendemain, en fin de journée.

 

 

 

Un premier communiqué timide

Au-delà de cette prévision météo, qu'ont dit les autorités sur la question ? Dans les premiers jours, le gouvernement français se distingue par son silence. Il faut se tourner vers le Service central de protection contre les rayonnements ionisants (SCPRI), dirigé par Pierre Pellerin, pour obtenir une réponse.

 

 

Cet organisme public, qui dépend du ministère de la Santé, publie dans la soirée du 30 avril un communiqué faisant, pour la première fois, état d'une augmentation de la radioactivité atmosphérique, dans le sud-est de la France. Le lendemain, il note une "tendance" sur l'ensemble du territoire à un "alignement" de cette radioactivité atmosphérique sur le niveau observé la veille dans le Sud-Est.

 

 

Un compte Twitter consacré aux informations sur la catastrophe présente une image de ce communiqué, mentionné dans Libération le 2 mai 1986. Un document qui atteste du fait que l'arrivée du nuage radioactif en France a bien été mentionnée au moment des faits.

 

 

 

Histoire(s) de Tchernobyl@TchernobylFR
 

D'ailleurs, et c'est important, Libé le mentionne (en tout petit) dès le lendemain 2 mai. A noter que le 1er mai 1986 tombant un jeudi, la plupart des Français, y compris les services publics, font le pont. Les ministères sont vides. En gros l'info passe presque inaperçue.

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Toutefois, le SCPRI juge, dans ses communiqués, que le niveau de radioactivité mesuré, bien qu'inhabituel, "est sans aucune incidence sur l'hygiène publique". Ce qui contraste avec la réaction, quelques jours plus tôt, des pays scandinaves, où des mesures ont été prises pour protéger la population.

 

 

 

Un discours officiel trop optimiste

Ensuite, seulement, vient la parole gouvernementale. Dans un communiqué ambigu, le 6 mai, le ministère de l'Agriculture évoque les "hausses observées de radioactivité" mesurées par le SCPRI – ce qui implique que le nuage est passé au-dessus de la France –, mais assure que "le territoire français, en raison de son éloignement, a été totalement épargné par les retombées de radionucléides consécutives à l'accident de la centrale de Tchernobyl". Autrement dit, le nuage n'aurait fait que passer, sans laisser de trace. Des relevés réguliers, effectués pendant plusieurs années, après la catastrophe démentiront le discours officiel.

 

 

C'est ce discours qui sera reproché aux autorités par une bonne partie de la presse dans les jours qui suit. Une première page du Parisien datant du 9 mai, republiée sur son site, résume la suspicion que nourrit cet optimisme français, surtout au vu de la réaction de nos voisins : "En Allemagne, on s'affole, et en France, 'tout va bien'." Aujourd'hui encore, les conséquences sanitaires en France de la catastrophe de Tchernobyl sont un sujet disputé. Mais cette défiance envers les autorités s'est, au fil des ans, muée en conviction, manifestement erronée, qu'elles avaient été jusqu'à nier le passage du nuage sur la France.

 


06/10/2019
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Franceinfo - le mardi 20 août 2019

 

 

Seconde Guerre mondiale : le 20 août 1944, les combats font rage à Paris

 

 

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France 2France Télévisions

 

 

 

En 1944, la Libération de Paris aura duré une semaine. Le 20 août, les combats font rage dans la capitale

 

 

 

Dimanche 20 août 1944, la guérilla urbaine continue à Paris malgré la trêve. Après la préfecture de police de Paris la veille, la Résistance s'empare cette fois d'un autre symbole : l'Hôtel de Ville. Le buste du maréchal Philippe Pétain y est retiré. Dans la ville , 5 000 membres des Forces française de l'intérieur (FFI) attaquent les bastions allemands. Paris se bat pour sa liberté et le sang continue à couler. À l'est de la capitale, à Vincennes (Val-de-Marne), des prisonniers sont fusillés par des soldats allemands.

 

 

 

Appel à l'aide de De Gaulle

26 personnes meurent sous les balles de la division SS Das Reich, cette même division qui avait, quelques semaines plus tôt, massacré les habitants d'Oradour-sur-Glane (Haute-Vienne). Le 20 août, le général De Gaulle rencontre Eisenhower, commandant en chef des forces alliées. Il lui demande d'intervenir à Paris, mais l'américain hésite : pour lui, la capitale n'est pas une priorité.

 


22/08/2019
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Franceinfo - le vendredi 28 juin 2019

 

 

La signature de la paix à la fin de la Première guerre mondiale, le 28 juin 1919, a changé la donne pour l’Afrique

 

 

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Laurent Ribadeau DumasRédaction AfriqueFrance Télévisions

 

 

 

 

Il y a tout juste un siècle, les belligérants de la guerre de 1914-1918 signaient un traité de paix à Versailles

 

 

 

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Le président du Conseil français, Georges Clémenceau, signe le traité mettant fin à la Première guerre mondiale le 28 juin 1919 dans la galerie des Glaces au château de Versailles. (AFP - ARCHIVES SNARK)

 

 

 

 

Le traité, résultat de cinq mois de négociations à Paris, accorde le 28 juin 1919 aux Français et aux Britanniques les colonies africaines de l’Allemagne. Ce qui n’est pas sans conséquence pour l’ensemble des possessions européennes en Afrique. Entretien avec Emmanuelle Sibeud, professeure d’histoire contemporaine à l’université Paris VIII.

Franceinfo Afrique : en 1914, toute l’Afrique est colonisée par les Européens, à l’exception de l’Ethiopie…

Emmanuelle Sibeud : depuis le début du XXe siècle, la colonisation s’est stabilisée. Les administrations coloniales grossissent. Pour autant, à partir de 1905, des réseaux philanthropiques s’alarment de la situation dans les deux Congo (français et belge) exploités à outrance par des compagnies privées avec le soutien des administrations. A la même époque a lieu le génocide des Héréros et des Namas en Namibie, alors territoire allemand. Ces réseaux demandent des comptes dans une logique réformiste: sur ce qui se passe en Afrique et sur la manière dont on colonise. Ils nouent également des contacts en Afrique de l’Ouest en particulier, avec tous ceux qui sont les intermédiaires locaux de la colonisation, instituteurs, employés, mais aussi des avocats comme le Ghanéen Joseph Casely-Hayford qui circule beaucoup en Europe ou aux Etats-Unis.

 

 

 

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Tirailleurs sénégalais pendant la Première guerre mondiale (SELVA)

 

 

 

Survient la guerre…

 

 

On assiste alors à des évolutions très contradictoires. Les élites que je viens d’évoquer espèrent que la guerre va conforter leur position d’intermédiaires.

 

 

Du côté des colonisateurs britanniques, au contraire, on est très réticent à laisser des troupes de couleur combattre en Europe. Un dixième seulement des soldats indiens (les plus aguerris dans l’armée britannique) est envoyé en France. Autre cas révélateur : les Sud-Africains noirs sont utilisés en France comme sapeurs, non comme combattants.

 

 

De son côté, l’armée américaine est explicitement ségrégative.

 

 

Quant aux Français, ils ont une attitude ambivalente. Les troupes coloniales – 164 000 tirailleurs africains et 173 000 algériens - combattent, mais elles représentent seulement 6% des 8,5 millions de soldats engagés. Il n’y a pas de ségrégation à l’intérieur des tranchées, mais celle-ci s’exerce autrement.

 

 

Ainsi, les soldats coloniaux, pourtant présentés dans l’opinion de manière favorable, hivernent (notamment à Fréjus dans le sud de la France) à l’écart des populations civiles. Ils sont soignés à part. Il n’y a pas d’infirmières auprès d’eux, ceci pour éviter des relations entre hommes noirs et femmes blanches, et des enfants métis ! Les plus ségrégués sont les travailleurs coloniaux, très surveillés. Ces derniers effectuent des tâches dangereuses (notamment dans les usines d’armement, NDLR). Cette discrimination officielle contribue aux relations tendues et aux incidents avec les populations ouvrières françaises qui les accusent d’accepter des salaires très bas et de prendre la place des soldats envoyés au front. 

 



En fait, chez les Français, il y a un double discours. D’un côté, les soldats coloniaux sont mis en valeur et défendus par l’autorité militaire. Mais de l’autre, les officiers français reçoivent comme instruction de respecter le fonctionnement ségrégatif de l’armée des Etats-Unis, par exemple, de ne pas serrer la main des officiers afro-américains. Ceci provoque une protestation officielle à la chambre des députés, mais dans la pratique tout le monde accepte que les "indigènes" soient mis à l’écart.

 

 

 

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Militaires américains dans un hôpital de campagne en France en septembre 1918 pendant la Première guerre mondiale (HO / THE NATIONAL ARCHIVES)

 

 

 

On proteste également contre la campagne internationale dénonçant la présence de soldats africains dans les troupes d’occupation françaises en Rhénanie en 1921, la "schwarze Schande" ou "honte noire". Mais on refuse l’autorisation de se marier aux tirailleurs qui ont eu un enfant avec une Allemande.

 

 

Les formes coloniales de ségrégation raciale arrivent donc en métropole à la faveur de la guerre, autour des soldats et surtout des travailleurs coloniaux. La guerre amplifie et accélère le processus plus diffus d’identification des Européens à la race blanche par opposition avec les populations de couleur. Des cohabitations anciennes sont jugées inacceptables. Par exemple, des émeutes visent les marins indiens présents de longue date dans des ports comme Liverpool.

 



Les élites coloniales voient ainsi se rétrécir singulièrement ce que vous appelez le "champ des possibles"…

 



Là-encore, la France a une attitude très ambivalente. Bien qu’il y ait eu d’importantes révoltes contre la conscription, en particulier en Afrique de l’Ouest, la guerre a montré que cette mesure était possible et elle est généralisée dans toutes les colonies à partir de 1919. Les anciens combattants sont pourtant bien mal récompensés. Ils sont surveillés de près à leur retour au pays pour les faire rentrer dans le rang. 

 



En outre, il n’est pas question de leur accorder la citoyenneté. Tout au plus octroie-t-on aux anciens combattants algériens le droit de participer aux élections locales. On avance l’argument que les populations colonisées ne voudraient pas de la citoyenneté française parce qu’elle implique d’accepter le Code civil, et donc de renoncer au droit coutumier. L’inégalité de statut entre citoyen et sujet serait donc une concession faite aux populations colonisées. Le culturalisme s’avère un instrument d’exclusion bien plus efficace que le racisme biologique !

 



A cette époque, les bolchéviques et le président américain Woodrow Wilson font l’éloge du droit des peuples à l’autodétermination. Quel écho cela a-t-il dans les colonies ?

 



Les Quatorze points du président Wilson ont eu un impact énorme auprès des élites des populations colonisées. Celles-ci, qui veulent trouver leur place au sein des empires coloniaux, sont alors prêtes à entrer dans le processus des discussions de paix. Mais elles vont en être écartées.

 

 

Dans le même temps a lieu, en février 1919, un Congrès panafricain en marge des négociations de Paris. La manifestation est autorisée par Georges Clémenceau, au moment où ces négociations sont plus ou moins à l’arrêt, Wilson étant retourné aux Etats-Unis. On y trouve le député du Sénégal Blaise Diagne qui pense pouvoir faire évoluer progressivement les choses dans le cadre colonial.

 

 

 

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Vie quotidienne d'une troupe de tirailleurs sénégalais dans l'armée française pendant la Première guerre mondiale (AFP - SELVA / LEEMAGE)

 

 

 

Autre participant influent à ce Congrès panafricain : le sociologue William Edward Burghardt Du Bois, diplômé de l’université d’Harvard et premier Afro-Américain à obtenir un doctorat. Il avait conseillé aux Afro-Américains de s’engager dans l’armée américaine pour prouver que ceux-ci étaient capables de se battre et d’être citoyens. A Paris, où il a été accrédité comme journaliste, il propose que l’on attribue aux élites noires les territoires du centre de l’Afrique. Du Bois explique qu’éduquées et christianisées à l’occidentale, ces élites sont capables de gérer ces territoires pour le compte de la Société des Nations (SDN).

 



Ce rêve va vite se dissiper…

 

 

Absolument ! Aux Etats-Unis, on va assister à des lynchages d’anciens combattants afro-américains.

 

 

Assiste-t-on alors, en Afrique, à la naissance de mouvements nationalistes ?

 

 

Non, en 1919, les élites se pensent plutôt comme des intermédiaires à l’intérieur des empires coloniaux. Le député du Sénégal Blaise Diagne se considère, par exemple, comme le représentant de toute l’Afrique de l’Ouest sous domination française. De son côté, Joseph Casely-Hayford plaide pour une fédération britannique d’Afrique de l’Ouest qui pourrait devenir un dominion (ensemble de colonies disposant de l’autonomie via un parlement fédéral).

 

 

Mais ce qu’apprennent les élites coloniales dans le processus des négociations de paix et de la création de la SDN, c’est qu’il faut être reconnu comme une nation pour appartenir à l’ordre "international". Précisons que le Pacte de cette organisation internationale explique alors que "le bien-être et le développement" des peuples colonisés "forment une mission sacrée de civilisation". Le document est le premier traité à prononcer et à justifier explicitement l’exclusion politique de ces peuples en invoquant leur supposée incapacité. 

 

 

 

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 Les "Quatre grands" de la conférence mettant fin à la Première guerre mondiale en 1919 à Paris. De gauche à droite: le Premier ministre britannique David Lloyd George, le président du Conseil italien Vittorio Emanuele Orlando; le président du Conseil français Georges Clémenceau; le président des Etats-Unis Woodrow Wilson. (AFP - DPA)

 

 

 

 

De leur côté, les empires européens ont gagné la guerre et entendent tirer davantage de profits de leurs colonies. En France, outre la généralisation de la conscription, on assiste aussi à celle du travail forcé des jeunes hommes et femmes dans les plantations (de café, de cacao…) à partir de 1926. Ceux que les Africains appelaient les "travailleurs à la-pelle" parce que leur recrutement était une autre forme - détestée - de conscription.

 

 

Dans le même temps, les Quatorze points ouvrent une possibilité aux populations colonisées qui demandent une forme de participation aux affaires. Très vite cependant, elles se heurtent à une vision de plus en plus inégalitaire, incarnée par exemple par les trois catégories de mandats inventées pour les ex-colonies allemandes et certaines provinces de l’empire ottoman. Celles-ci deviennent des mandats A, c’est-à-dire des nations en devenir dont il faut organiser la marche vers l’indépendance (accordée dès 1934 à l’Irak par la Grande Bretagne).

 

 

Les ex-colonies allemandes sont en revanche des mandats B, elles pourraient devenir des nations dans un futur indiscernable, autrement dit, il n’y a pas encore de terme à leur domination. Ou des mandats C : des populations déclarées trop "arriérées" pour devenir jamais des nations. Cette disqualification touche par ricochet les nations de couleur. Ainsi, l’Ethiopie doit attendre 1923 pour être admise à la Société des Nations.

 



Confrontées à ce rejet occidental explicitement teinté de racisme, les élites colonisées font le choix logique d’abandonner leur perspective légaliste et réformiste. Résultat : après 1925, on assiste à la naissance des premiers mouvements indépendantistes qui se tournent notamment vers les réseaux bolchéviques.

 

 

 

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Opérations au Maroc, pendant la guerre du Rif (région montagneuse du nord du Maroc) en 1925. Menée côté marocain par Mohamed Ben Abdelkrim El-Khattabi et violemment réprimée par les Français, cette guerre coloniale a opposé, de 1921 à 1926, les Rifains aux armées espagnoles puis françaises. Elle aurait fait des dizaines de milliers de morts. (AFP - PHOTO12)

 

 

 

L’interview a été relue et corrigée par Emmanuelle Sibeud.

 

Emmanuelle Sibeud est intervenue lors d’un colloque international, intitulé 1919, la conférence de la paix de Paris. Les défis d’un nouvel ordre mondial et organisé du 5 au 8 juin 2019 dans la capitale française. Thème de son intervention : "A la porte de la Société des Nations. Nouvel ordre mondial et réaction coloniale en Afrique".

 


29/06/2019
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Franceinfo - le mardi 4 juin 2019

 

 

Trente ans après la répression de Tiananmen, comment la photo de "Tank Man", l'homme qui a tenu tête aux chars, est entrée dans l'histoire

 

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Anne BrigaudeauFrance Télévisions
 

 

 

L'inconnu qui a tenté, le 5 juin 1989, d'arrêter une file de blindés près de cette place centrale de Pékin, est devenu l'incarnation du courage face à l'armée

 

 

 

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Le 5 juin 1989, un homme se tient devant une file de chars sur une avenue menant à la place Tiananmen, à Pékin (Chine).  (JEFF WIDENER / AP / SIPA)

 

 

 

Un homme seul arrêtant une colonne de chars. Saisie par l'Américain Jeff Widener le 5 juin 1989 à Pékin, l'image a marqué les esprits. Car cet anonyme désarmé, en chemise blanche et sacs en plastique à la main, est devenu le symbole de la bravoure face à la violence de la répression. La veille, dans la nuit du 3 au 4 juin, a eu lieu l'évacuation sanglante de la place Tiananmen, où des dizaines de milliers d'étudiants convergeaient chaque jour pour réclamer plus de démocratie, la liberté d'expression, des élections libres et des mesures contre la corruption.

 

 

Le 4 juin, l'armée chinoise met un point final à sept semaines de contestations pacifiques qui ont gagné les grandes villes du pays. Quand les caméras photographient "Tank Man", l'inconnu dont la presse n'a jamais rien su, le mouvement vient d'être écrasé dans le sang et les manifestants ont perdu la partie. Retour sur une photographie de légende, dont les protagonistes n'ont jamais été identifiés.

 

 

 

Un cliché saisi sur  "l'avenue de la Paix éternelle" 

La veille a été meurtrière. "A 2h20 dimanche, écrit le journaliste du Monde à Pékin, Francis Deron, l'Armée populaire de libération – du moins, son 27e corps d'armée, déterminé à frapper très fort – pénètre sur la place Tiananmen".  A 85 ans, le vieux  chef historique du parti, Deng Xiaoping, a fait pencher la balance du côté d'une répression sans merci. Avant l'aube, les blindés s'avancent dans la capitale chinoise et "les soldats tirent des rafales pour dégager la place Tiananmen et les rues adjacentes", se souvient pour franceinfo l'ancien correspondant sur place de France 2, Bruno Le Dref. Plus tard, il verra "les corps empilés à la morgue" sans pouvoir avancer une évaluation fiable du nombre de victimes. 

 

 

Combien y a-t-il eu de morts à Pékin ce 4 juin ? "Les Mères de Tiananmen [l'association regroupant 128 mères d'étudiants chinois disparus] ont recensé 202 noms, détaille pour franceinfo Pierre Haski, qui fut correspondant en Chine de LibérationMais ce chiffre est loin d'être exhaustif car les autorités ont fait pression sur les familles pour qu'elles ne se joignent pas au mouvement". Lui estime que la répression a pu faire jusqu'à 2 000 morts, mais la fourchette généralement admise, fondée sur divers relevés des hôpitaux, est comprise entre 400 et plus d'un millier de morts.

 

 

La fameuse photo est prise le lendemain, lundi 5 juin, non loin de la place Tiananmen. Un groupe de quatre chars remonte "l'immense avenue de la Paix éternelle (Chang'an), qui traverse la capitale chinoise d'est en ouest", précise Le Monde, lorsqu'un homme se place devant le premier blindé. L'inconnu et la machine de guerre vont se livrer à un étrange ballet, visible sur ce reportage de CNN. Un sac plastique dans chaque main, cet homme seul, dont on ne sait rien, se déplace latéralement pour bloquer la route au char qui tente de le contourner, puis s'arrête.

 

 

Et l'incroyable se produit : l'inconnu escalade la tourelle du char, parle au conducteur, puis redescend. L'engin veut repartir, l'individu mystérieux se place à nouveau devant, l'appareil s'immobilise. D'autres images montrent l'irruption d'un cycliste, qui discute avec "Tank Man" avant que celui-ci ne soit entraîné de l'autre côté de la route par trois hommes, hors champ. Pour le protéger ? Pour l'arrêter ? La question n'est pas tranchée.

 

 

 

"J'ai vu un homme devant les chars"

De l'hôtel Beijing, où la presse s'est réfugiée, "nous étions une trentaine sur les terrasses à regarder les chars défiler sur l'avenue", se remémore Bruno Le Dref. Depuis la veille, ça devenait beaucoup plus compliqué de travailler. La place Tiananmen nous était interdite, tout comme la diffusion en direct depuis Pékin". Faute de pouvoir s'approcher, les reporters se pressent aux balcons de ce bâtiment sans charme où les télés américaines se sont installées. Ils seront donc plusieurs à capter au vol, à distance, la séquence devenue mythique.

 

 

Parmi eux : le Britannique Stuart Franklin, de l'agence Magnum, l'Américain Charlie Cole, du magazine Newsweek, et le photographe hongkongais de Reuters, Arthur Tsang. Celui-ci témoigne à France 2 de sa stupeur quand il prend conscience de la scène. 

 

 

J'étais sur un balcon au-dessus, et tout à coup, j'ai entendu une journaliste dire : 'Mais ce gars est fou'.Le photographe Arthur Tsang à France 2

"Et j'ai vu en effet qu'il y avait un homme devant les chars. J'ai réalisé qu'il bloquait tout seul les tanks", conclut-il.

 

 

"Ce type me fout en l'air ma composition"

A la même seconde, le photoreporter de l'agence Associated Press, Jeff Widener, 32 ans, est seul au balcon de sa chambre quand il appuie sur le déclencheur.

 

 

Sur l'instant, l'auteur de la photo la plus connue, avec ses lampes blanches au premier plan et un cadrage plus rapproché que celui de ses confrères, ne comprend pas ce qui se joue. L'écrivain et journaliste Adrien Gombeaud l'a interviewé. Il raconte :

 

 

Jeff Widener était si concentré sur la ligne de chars qu'il n'a pas compris tout de suite qu'il avait pris une photo majeure. Il s'est dit : 'Ce type me fout en l'air ma composition'.Adrien Gombeaud (coauteur de la BD "Tiananmen 1989") à franceinfo

 

 

Que ce cliché soit devenu iconique reste un "miracle" aux yeux de son auteur. "Quand je regarde cette photo, expliquait Jeff Widener en 2014 au Wall Street Journal (en anglais), ce que je vois, c'est à quel point j'ai failli la rater complètement. (...) Quand vous prenez une photo avec un 800 mm à 1/30e de seconde, c'est une photo impossible à prendre à cette distance avec cette focale" [en raison de la probabilité importante de flou de bougé, précise Le Monde]. "C'est un miracle que cette photo soit sortie, insiste-t-il dans la vidéo ci-dessous, qui revient sur son travail tout au long des manifestations de Pékin. Un miracle".

 

 

Il n'est pas seul à douter de l'intérêt de la photo. "Sur le moment, je pensais qu'elle était inutilisable : on ne peut pas voir le visage de l'homme et il est loin", confie Stuart Franklin au South China Morning Post (en anglais), avant d'ajouter ce détail macabre : tandis que "Tank Man" faisait face au char, "vingt corps étaient enlevés de l'avenue". Les patrons de presse, affirme-t-il encore, mettront d'ailleurs du temps à s'intéresser à cet homme mystérieux, cet "habitant de Pékin comme les autres, rentrant chez lui après avoir fait ses courses", selon la formule ironique du quotidien de Hong Kong.

 

 

 

"CNN a réussi à planquer ses images"

Une fois la photo prise, encore fallait-il la sauvegarder. "La sécurité civile est arrivée juste après dans l'hôtel et elle a piqué toutes les cassettes. Trois ou quatre télés se sont fait prendre les images qu'elles avaient tournées", rembobine Bruno Le Dref. Il poursuit :

 

 

CNN, elle, a réussi à sortir la cassette de la Betacam, à la planquer et à l'envoyer par avion de Pékin à Hong Kong, d'où les images ont été diffusées.Bruno Le Dref, ancien correspondant de France 2 à Pékin à franceinfo

 

 

D'autres recourent à la même astuce, tel Stuart Franklin confiant ses images à un étudiant français qui s'envole pour Paris, selon The South China Morning Post. "C'est une époque qui n'existe plus, constate Adrien Gombeaud. Les photographes ont dû cacher les rouleaux, emmener les pellicules à l'aéroport, les confier à des confrères en partance pour Hong Kong. Aujourd'hui, il y aurait autant de photos que de chambres d'hôtel et elles seraient toutes sur Internet !"

 

 

 

"C'est le soldat inconnu !"

Avec le temps, la photo de "l'homme de Tiananmen" prend force de symbole. La version de l'Américain Charlie Cole remporte le World Press Photo de l'année 1990, tandis que Jeff Widener est nommé pour le prix Pulitzer en 1990. "A raison, estime Adrien Gombeaud. Un homme qui arrête un char, il n'existe pas d'image aussi puissante. En quelques secondes, il devient le symbole que n'importe qui peut faire l'histoire !" 

 

 

L'identité de "Tank Man" reste un mystère : "Rien ne permet de l'identifier et il n'a vraisemblablement joué aucun rôle majeur avant. C'est le soldat inconnu !", s'enthousiasme le coauteur de Tiananmen 1989 (éd. Seuil-Delcourt, avril 2019). La suite est tout aussi opaque. "On ne sait pas s'il est vivant ou mort, poursuit Adrien Gombeaud. On a beaucoup spéculé sur les personnes qui l'éloignent du champ de la caméra. S'agit-il de policiers ? De gens qui l'ont mis à l'abri ? On ne le sait toujours pas. On sait juste que les autorités chinoises n'ont jamais fait état d'un prisonnier jugé pour s'être opposé ce jour-là, à cet endroit-là et de cette façon-là à l'armée". 

 

 

 

"Le dimanche, il se serait fait écrabouiller"

On ne sait pas davantage qui était le conducteur du char, et pourquoi il a choisi de s'arrêter. "C'est incroyable qu'il ne lui ait pas roulé dessus, commente Bruno Le Dref. Peut-être qu'il n'avait pas envie d'écraser ce type, qui était un Chinois comme lui. Et surtout, l'armée avait rempli la veille sa mission, qui était de dégager la place et les alentours. On était le lendemain".  

 

 

Auteur d'un documentaire sur le dissident chinois et prix Nobel de la Paix Liu Xiaobo, qui avait servi de médiateur entre les étudiants et l'armée à Tiananmen (L'homme qui a défié Pékin, diffusion le 4 juin sur Arte à 22h45), Pierre Haski opine. "L'urgence était passée, ils avaient gagné, il n'y avait pas de danger. Le dimanche, l'homme se serait fait écrabouiller. Le lundi, l'armée n'était plus sur le qui-vive", estime l'ancien correspondant de Libération à Pékin. A rebours de l'opinion commune, il juge que la photo de "Tank Man" dessert l'histoire et fait écran à ce qui s'est réellement passé :

 

 

Cette photo douce censée symboliser le massacre de Tiananmen occulte la réalité de la violence, des cadavres.Pierre Haski, auteur de "Lu Xiaobo, L'homme qui a défié Pékin"à franceinfo

 

 

En Chine, arrestations et procès se multiplient, mais des filières d'évasion efficaces se mettent en place, dans le sud du pays.

 

 

Les types les plus recherchés de Tiananmen réussissent à s'enfuir grâce aux mafias de Hong Kong qui les amènent dans la colonie britannique.Pierre Haski à franceinfo

 

 

Difficile toutefois pour ces opposants de s'éterniser, poursuit-il, car "les Britanniques ne veulent pas d'ennuis avec les Chinois", et les autres pays ne se bousculent pas non plus. Des diplomates français déclenchent alors l'opération "Yellow Bird', qui permet, décrit Libération, "l'exfiltration via Hong Kong de plusieurs centaines de démocrates chinois". "Evidemment, il faut leur donner des visas (...). A tous. Et tout de suite", écrit l'ancien ambassadeur en Chine Claude Martin, qui retrace cet épisode dans ses Mémoires (La diplomatie n'est pas un dîner de gala, éd. de l'Aube, 2018).

 

 

L'opération est un succès : dans la plus grande discrétion, des figures marquantes de Tiananmen sont accueillies en France, et certaines défileront même aux cérémonies du bicentenaire de la Révolution française, le 14 juillet 1989. "J'étais heureux, se souvient Claude Martin. Cette opération de sauvetage silencieuse avait du sens, bien plus que toutes les déclarations et postures que les événements avaient inspirées à la classe politique française". A Paris, des exilés politiques respirent. En Chine, le printemps de Pékin est définitivement brisé. Trente ans plus tard, les images de "Tank Man" sont toujours interdites dans le pays.

 

 


04/06/2019
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Franceinfo -

 

 

Guerre d'Indochine : ces soldats africains engagés dans les troupes françaises

 

 

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Laurent Ribadeau DumasRédaction AfriqueFrance Télévisions

 

 

 

 

Il y a tout juste 65 ans, le 7 mai 1954, au moment de la reddition de Dien Bien Phu, qui sonne le glas de la colonisation en Indochine, plusieurs dizaines de milliers d’Algériens, de Marocains et de Sénégalais se trouvaient dans les rangs de l’armée française. Récit

 

 

 

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 Prisonniers du corps expéditionnaire français à Dien Bien Phu, escortés par des soldats vietnamiens. Photo prise en mai 1954. (AFP / VNA FILES)

 

 

 

Avant la bataille proprement dite, "les troupes françaises – souvent composées de soldats algériens, sénégalais ou marocains – avaient résisté victorieusement aux vagues d’assaut vietnamiennes", observe Libération. La guerre étant mal acceptée par l'opinion française, l'armée avait dû recruter des hommes venus d’autres régions de l'"Empire" colonial, surtout d’Afrique.

"Les soldats africains coûtent moins chers que les Français. Leurs soldes sont moins élevées, leurs primes et leurs avantages réduits, et leurs pensions dérisoires. Leur recrutement représente donc un double avantage : renforcer facilement les rangs de l’armée sans alourdir les dépenses de l’Etat", constate Radio France Internationale. Attirés par une solde importante à leurs yeux, les hommes venus du continent africain sont nombreux à s’engager.

 

 

En Indochine, le choc est brutal. "Nous étions colonisés. La France faisait de nous ce qu’elle voulait. On a combattu, on a tué", a raconté laconiquement à Jeune Afrique (JA) en 2006 un ancien combattant marocain prénommé Hatimi.

 

 

Nombre de Sénégalais "sont affectés dans les blockhaus installés en pleine rizière qui constituent la ligne de fortification imaginée (…) pour protéger le delta du Tonkin" (nord du Vietnam), explique RFI. Ils sont souvent cités et décorés pour leur bravoure au combat, tout en s’adaptant bien à l’Indochine. "Il y a une chose qui m’avait surpris : c’était la facilité qu’avaient les tirailleurs à apprendre la langue du pays. Ils observaient avec finesse la civilisation vietnamienne (…). Beaucoup parlaient vietnamien et avaient des liaisons avec les femmes vietnamiennes. Au point d’avoir des enfants", rapporte un officier cité par le site de la radio française.

 

 

 

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Un soldat d'origine guinéenne, combattant en Indochine dans les rangs de l'armée française, pose avec une ombrelle le 20 juillet 1952.  (AFP - INTERCONTINENTALE)

 

 

 

Quelques centaines de ralliements

De son côté, le Vietminh tente de rallier à sa cause ces hommes issus des colonies africaines de la France. A la demande de son dirigeant Ho Chi Minh, le parti communiste marocain, contacté par l’intermédiaire du PCF, envoie sur place "un membre de son comité central, Mohamed Ben Aomar Labrach", plus connu sous le nom de Maarouf, raconte un article du Monde Diplomatique cité par le site algerieinfos-saoudi.com. Il "occupera en permanence une fonction importante, multipliant les appels à la désertion de ses frères membres du corps expéditionnaire ou travaillant à l’éducation politique marxiste des prisonniers ou des ralliés d’Afrique du Nord".

 

 

Cette information est confirmée par les survivants marocains cités par JA. "Maarouf était membre de la hiérarchie vietnamienne et de son appareil de guerre, il avait beaucoup d’influence", raconte ainsi l'un d’eux. Pour autant, sa propagande a apparemment "eu ses limites – le faible nombre de ralliés suffit à le démontrer"… De fait, seuls quelques centaines d’hommes rejoindront les unités vietnamiennes.

 

 

Survient la reddition de l’armée française et la fin de la première guerre d’Indochine. Près de 27 000 Africains (près de 5800 Sud-Sahéliens et de 21 000 Maghrébins) auraient été tués ou auraient disparu au cours d’un conflit qui a duré de 1946 à 1954. Conflit qui aurait entraîné en tout la mort d'un peu moins de 600 000 hommes (dont 500 000 côté Vietminh), selon des estimations officielles françaises. Sans parler des victimes civiles.

 

 

Les survivants sont faits prisonniers comme les autres par les vainqueurs vietnamiens avant une très dure et meurtrière marche de six semaines vers les camps où ils vont être parqués. Ils sont répartis par nationalité. Epuisés, ils sont jugés plus réceptifs à la propagande. "Les commissaires politiques leur rabâchent le dogme marxiste pour en faire des instruments de la machine communiste. Pour le Vietminh, les soldats africains sont des disciples privilégiés, des libérateurs potentiels de l'Afrique colonisée. Mais les tirailleurs (souvent sénégalais, NDLR) sont les plus réticents à cet endoctrinement. Malgré leur diversité, ils forment une masse soudée et fidèle à la France" (cité par RFI).

 

 

 

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Militaires vietnamiens faits prisonniers par des tirailleurs marocains lors de la bataille de Phu-Ly (appelée aussi bataille du Day), dans le golfe du Tonkin, en mai-juin 1951.  (JENTILE / AFP)

 

Dien Bien Phu, "Valmy des peuples colonisés"

De leur côté, la centaine de Marocains ralliés au Vietminh sont "regroupés dans des camps-villages où ils seront pris en charge – et en main –", explique Jeune Afrique. Ils seront mieux traités que les autres combattants du corps expéditionnaire français grâce à l’influence du dirigeant du PC marocain Maarouf. A tel point qu’ils vont rester une vingtaine d’années au Vietnam…

 

 

"Mariés à des Vietnamiennes avec lesquelles ils eurent bientôt des enfants, ils devinrent paysans dans une ferme d’Etat (…) et se construisirent, en cette improbable communauté maroco-vietnamienne, une vie inattendue : les enfants étaient scolarisés, les hommes et les femmes travaillaient, étaient payés, leur santé était suivie par des médecins", rapporte JA qui raconte l’imbroglio de leur retour dans leur pays.

 

 

Dans le même temps, Dien Bien Phu a sonné le glas de la colonisation française. Son retentissement dans le monde est considérable. "Cette bataille reste un symbole. Elle est le Valmy des peuples colonisés. C’est l’affirmation de l’homme asiatique et africain face à l’homme de l’Europe", écrit ainsi Ferhat Abbas, futur président de l’Assemblée nationale constituante de l’Algérie indépendante, cité par Le Monde Diplomatique. Moins de six mois plus tard, le 1er novembre 1954, a lieu la "Toussaint rouge", début de l’insurrection en Algérie contre la colonisation française.

 

 

 

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Ouali Djellali, soldat du 27èe bataillon des fantassins algériens, en train d'écouter la radio dans la jungle de Na Phao (Laos), le 5 mai 1954, pendant la bataille de Dien Bien Phu. (AFP / INTERCONTINENTALE)

 


07/05/2019
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Franceinfo - le vendredi 3 mai 2019

 

 

80 ans de la Retirada : l’exode des réfugiés espagnols vu par le photoreporter suisse Paul Senn

 

 

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Stéphane HilarionRédaction CultureFrance Télévisions
 

 

 

Le Mémorial du Camp de Rivesaltes dans les Pyrénées-Orientales présente dans le cadre des commémorations du 80e anniversaire de la Retirada, une grande exposition consacrée au photographe suisse Paul Senn qui a suivi au plus près la guerre civile espagnole et l’exode de centaines de milliers de personnes vers la France

 

 

 

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Réfugiés photographiés par Paul Senn (Paul Senn, PFF, MBA Berne. Dép. GKS. © GKS, Berne)

 

 

 

S’il est célèbre dans son pays, son travail sur la guerre d’Espagne l’est beaucoup moins. Pourtant les clichés de Paul Senn (1901-1953) livrent un témoignage fort sur le conflit et sur la Retirada, l’exode vers la France en 1939 de milliers de femmes, d’enfants et d’hommes fuyant face à l’avancée des troupes de Franco. "Il est venu avec les convois de l'aide suisse, explique Markus Schürpf le conservateur de la collection Paul Senn. Il est revenu plusieurs fois avec ces convois. Il a photographié toutes ces situations dans différentes villes." 

 

 

Portraits bouleversants

Regards hagards, visages émaciés, les clichés de Paul Senn nous feraient presque ressentir la peur, le froid et la détresse de ces milliers de réfugiés obligés de fuir leur pays qui s’apprête à basculer dans la dictature. Des réfugiés espagnols que Senn retrouvera au Camp de Rivesaltes en 1942 où certains ont été internés au côté de Juifs et de Tziganes. Il réalise alors une série de photos bouleversantes au plus près de la souffrance.

 

 

Ce qui est particulier chez lui c’est qu’il choisit des personnages et qu’il les photographie en gros plan (...) ça c’est très original. Et ça le rapproche de Capa à mon avis. Michel Lefebvre journaliste au Monde et commissaire de l'exposition

 

 

 

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Réfugié espagnol franchissant les Pyrénées début 1939. (PAUL SENN / CAPTURE D'ÉCRAN FRANCE 3)

 

 

 

Sous le nom Des espagnols dans les camps, l'exposition de Paul Senn est également itinérante. Constituée de 14 portraits accompagnés de témoignages de réfugiés elle est présentée dans les 13 anciens lieux d’internement de la région.

 


03/05/2019
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Franceinfo - le vendredi 26 avril 2019

 

 

Ukraine: 33 ans après Tchernobyl

 

 

Les Ukrainiens commémorent ce vendredi les 33 ans du pire accident nucléaire du XXe siècle.

 

 

 

 

Il y a 33 ans, le 26 avril 1986, se produisait l'une des pires catastrophes au monde en Ukraine, à l'époque, partie intégrante de l'URSS : la 4ème unité de la centrale nucléaire de Tchernobyl explosait.

 

 

Des habitants se sont rassemblés aujourd'hui pour commémorer l'événement.

 

 

Alyona Sheyderova, ancien ouvrière de la centrale nucléaire de Tchernobyl :


"Vous savez, beaucoup de gens ne peuvent pas venir ici parce qu'ils l'ont vécu. Mes amis sont de Pripyat, où ça s'est passé. Ils ont tout vécu. Évacuation, explosion, familles dispersées. Ils ne peuvent pas revenir ici. C'est trop réel pour eux. "

 

 

D'autres n'étaient pas nés quand le drame s'est produit mais ils insistent sur l'importance de ces commémorations.

 

 

Anastasia Murdinskaya, étudiante :


"Le monde oublie. D'un côté, c'est bien, parce que c'est une tragédie et qu'il ne devrait pas laisser de cicatrices sur les âmes. Mais d'un autre côté, c'est malheureux, parce que les gens devraient connaître l'histoire."

 

 

Le bilan final de Tchernobyl est controversé, en raison des effets à long termes des radiations.

 


Les estimations vont de 9 000 morts selon l'Organisation mondiale de la santé à 90 000 selon Greenpeace.

 


30/04/2019
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Franceinfo - le dimanche 21 avril 2019

 

 

Quand Victor Hugo défendait la colonisation de l'Afrique

 

 

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Pierre MagnanRédaction AfriqueFrance Télévisions

 

 

 

L'auteur des "Misérables" ou de "Notre-Dame de Paris" était bien un homme de son siècle. L'écrivain, né en 1802 et mort en 1885, est contemporain de toutes les aventures coloniales de la France. Le grand humaniste a partagé la vision de la "mission civilisatrice" de la France. Comme le montre ce discours de 1879, connu sous le nom de "discours sur l'Afrique"

 

 

 

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Victor Hugo par Bertall (alias Albert d'Arnoux) en 1867 (PHILIPPE MATSAS / OPALE / AFP)

 

 

 

Les propos d'Hugo ont été tenus le 18 mai 1879, à l'occasion d'un banquet en l'honneur de l'anniversaire de l'abolition de l'esclavage. Le grand homme, alors âgé de 77 ans, y fait un discours introduit par Victor Schœlcher. Considéré comme un des pères de l'abolition de l'esclavage en 1848, il lance Hugo avec ces mots : "La cause des Nègres que nous soutenons, et envers lesquels les nations chrétiennes ont tant à se reprocher, devait avoir votre sympathie ; nous vous sommes reconnaissants de l’attester par votre présence au milieu de nous. Cher Victor Hugo (...), quand vous parlez, votre voix retentit par le monde entier ; de cette étroite enceinte où nous sommes enfermés, elle pénètrera jusqu’au cœur de l’Afrique, sur les routes qu’y fraient incessamment d’intrépides voyageurs, pour porter la lumière à des populations encore dans l’enfance, et leur enseigner la liberté, l’horreur de l’esclavage, avec la conscience réveillée de la dignité humaine."

 

 

Hugo remercie alors Schœlcher dans une langue que l'on n'oserait plus prononcer aujourd'hui : "Le vrai président d’une réunion comme celle-ci, un jour comme celui-ci, ce serait l’homme qui a eu l’immense honneur de prendre la parole au nom de la race humaine blanche pour dire à la race humaine noire : 'Tu es libre.' Cet homme, vous le nommez tous, messieurs, c’est Schœlcher".

 

 

 

"L'Afrique n'a pas d'histoire"

Tout à la grandiloquence du moment, Hugo se lance dans une description un brin manichéenne. "La Méditerranée est un lac de civilisation ; ce n’est certes pas pour rien que la Méditerranée a sur l’un de ses bords le vieil univers et sur l’autre l’univers ignoré, c’est-à-dire d’un côté toute la civilisation et de l’autre toute la barbarie."

 

 

"Quelle terre que cette Afrique ! L’Asie a son histoire, l’Amérique a son histoire, l’Australie elle-même a son histoire ; l’Afrique n’a pas d’histoire. Une sorte de légende vaste et obscure l’enveloppe. Rome l’a touchée, pour la supprimer"... Des mots qui ont fait dire que Nicolas Sarkozy aurait pu y trouver une partie de l'inspiration de son discours de Dakar.

 

 

Pour Hugo, "le flamboiement tropical, en effet, c’est l’Afrique. Il semble que voir l’Afrique, ce soit être aveuglé. Un excès de soleil est un excès de nuit."

 

 

"Eh bien, cet effroi va disparaître." Comment ? "Déjà les deux peuples colonisateurs, qui sont deux grands peuples libres, la France et l’Angleterre, ont saisi l’Afrique ; la France la tient par l’ouest et par le nord ; l’Angleterre la tient par l’est et par le midi. Voici que l’Italie accepte sa part de ce travail colossal." Il est vrai que, selon l'immortel Hugo, l'Afrique a besoin de ces colons, car elle offre un paysage terrifiant : "Cette Afrique farouche n’a que deux aspects : peuplée, c’est la barbarie ; déserte, c’est la sauvagerie ; mais elle ne se dérobe plus ; les lieux réputés inhabitables sont des climats possibles ; on trouve partout des fleuves navigables ; des forêts se dressent, de vastes branchages encombrent çà et là l’horizon ; quelle sera l’attitude de la civilisation devant cette faune et cette flore inconnues ?"

 

 

 

"Au XIXe siècle, le Blanc a fait du Noir un homme; au XXe siècle, l’Europe fera de l’Afrique un monde"

Les possibilités sont immenses selon Hugo. "Des lacs sont aperçus, qui sait ? Peut-être cette mer Nagaïn dont parle la Bible. De gigantesques appareils hydrauliques sont préparés par la nature et attendent l’homme ; on voit les points où germeront des villes ; on devine les communications ; des chaînes de montagnes se dessinent ; des cols, des passages, des détroits sont praticables ; cet univers, qui effrayait les Romains, attire les Français."

 

 

 

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Hommage du Petit Journal à Victor Hugo pour le centenaire de sa naissance. Parmi les images de ses oeuvres rien sur la colonisation, thème qu'il n'a quasiment pas abordé. (LE PETIT JOURNAL / RETRONEWS-BNF /AFP)

 

 

 

 

Dans ce discours, Hugo oppose des pays à d'autres, une Europe à une autre, celle des Lumières à celle de l'obscurantisme dans laquelle il met l'Allemagne (nous sommes seulement neuf ans après la défaite de 1870). Dans cette vision binaire du monde, il décrit un début d'union européenne dans le sud du continent... Dans laquelle il intègre l'Angleterre ("Déjà les Etats-Unis du Sud s’esquissent ébauche évidente des Etats-Unis d’Europe").

 

 

A charge pour cette "Europe" du progrès de le faire couler sur l'Afrique : "Au dix-neuvième siècle, le Blanc a fait du Noir un homme ; au vingtième siècle, l’Europe fera de l’Afrique un monde. Refaire une Afrique nouvelle, rendre la vieille Afrique maniable à la civilisation, tel est le problème. L’Europe le résoudra."

 

 

 

"En face du fait colonial, son universalisme est pris en défaut"

Et ce discours largement applaudi se termine par une ode au colonialisme, seule solution, selon Hugo, pour régler les problèmes de l'Europe (nous sommes huit ans après la Commune de Paris) : "Allez, Peuples ! Emparez-vous de cette terre. Prenez-la. A qui ? A personne. Prenez cette terre à Dieu. Dieu donne la terre aux hommes, Dieu offre l’Afrique à l’Europe. Prenez-la. Où les rois apporteraient la guerre, apportez la concorde. Prenez-la, non pour le canon, mais pour la charrue ; non pour le sabre, mais pour le commerce ; non pour la bataille, mais pour l’industrie ; non pour la conquête, mais pour la fraternité (applaudissements prolongés). Versez votre trop-plein dans cette Afrique, et du même coup résolvez vos questions sociales, changez vos prolétaires en propriétaires. Allez, faites ! Faites des routes, faites des ports, faites des villes ; croissez, cultivez, colonisez, multipliez ; et que, sur cette terre, de plus en plus dégagée des prêtres et des princes, l’Esprit divin s’affirme par la paix et l’Esprit humain par la liberté !"

 

 

Certes, l'époque se prêtait à ce genre d'envolée sur la "mission civilisatrice" de l'Europe en général, et de la République française en particulier. Et même si l'on ne peut voir les choses avec le regard d'aujourd'hui, déjà certains affichaient des positions anti-colonialistes. On se souvient du duel entre Clémenceau et Ferry  (1885) sur le sujet de la colonisation.   Hugo lui même avait critiqué certains aspects militaires de la colonisation de l'Algérie : "Le général Le Flô me disait hier soir, le 16 octobre 1852 : 'Dans les prises d’assaut, dans les razzias, il n’était pas rare de voir les soldats jeter par les fenêtres des enfants que d’autres soldats en bas recevaient sur la pointe de leurs baïonnettes.'"

 

 

Comme le dit Gilles Manceron à propos du père de Jean Valjean, "en face du fait colonial, son universalisme est pris en défaut".

 


23/04/2019
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