L'AIR DU TEMPS

L'AIR DU TEMPS

HISTOIRE - Flash-back


Franceinfo - le dimanche 19 janvier 2020

 

 

Nigeria : il y a 50 ans, s'achevait la guerre du Biafra, conflit "oublié" des livres d’histoire

 

 

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franceinfo AfriqueRédaction AfriqueFrance Télévisions

 

 

 

Le 15 janvier 1970, cette région du sud-est du Nigeria signe sa reddition, mettant fin à une guerre civile commencée au printemps 1968 et qui a fait des millions de morts et de déplacés. Aujourd’hui encore, cette histoire constitue un véritable "trou noir" dans la mémoire collective du pays

 

 

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Des soldats de l'armée biafraise se préparent à résister à une offensive de l'armée fédérale nigériane en août 1967. (- / AFP)

 

 

 

"Fine moustache et grand sourire, le général Gowon (président du Nigeria, NDLR) serre chaleureusement la main du représentant officiel des sécessionnistes biafrais, Philip Effiong, et lui adresse un sonore 'Welcome back, Philip'", raconte Jeune Afrique. La scène se passe le 15 janvier 1970 au quartier général de Dodar, près de Lagos, alors capitale du Nigeria. Elle met fin à la guerre du Biafra (sud-est), l’un des conflits les plus meurtriers du XXe siècle, qui a fait plus d’un million de morts, voire deux, et des millions de déplacés.  

 

 

 

Conflit d’une rare atrocité

La guerre avait commencé 28 mois plus tôt, le 30 mai 1967 : des généraux de l’ethnie igbo, troisième communauté du Nigeria avec les Yorubas et les Haoussas, avaient alors proclamé l’indépendance de leur province qui regroupait environ 10% des habitants du pays, en majorité chrétiens. Ceux-ci "se sentaient exclus de la vie socio-politique", rapporte Le Point, notamment après l’assassinat en 1966 du général Thomas Aguiyi-Ironsi, le seul président d’origine igbo. Dans le même temps, la partie orientale du Nigeria "est la région la plus riche en ressources agricoles, minières et avant tout pétrolières". Elle est donc forcément vitale pour le pouvoir de Lagos, dominé par les musulmans du Nord.

 

 

Les richesses du sous-sol, "manne et malédiction" du Nigeria, attisent alors déjà les convoitises étrangères : Londres, Washington, Moscou, l’Organisation de l’unité africaine (future Union africaine) soutiennent Lagos, tandis que la France apporte son aide au Biafra, notamment en livrant des armes. Le général de Gaulle y voyait l’occasion "d’affaiblir un pays anglophone dont tous les pays voisins sont francophones et, par ricochet, de nuire au Royaume-Uni et aux Etats-Unis", observe RFI.

 

 

Il n’y a jamais eu de bilan définitif pour dénombrer les victimes (plus d’un million ?) d’un conflit d’une rare atrocité, à l’origine d’une famine à grande échelle (en août 1968, il y aurait eu 6 000 morts par jour, selon Le Figaro !). Cette famine est provoquée par le blocus total de la région sécessionniste imposé par le pouvoir nigérian depuis le début de la guerre.

 

 

 

Enfants venus du Biafra, dénutris, nourris par un assistant médical, dans un hôpital militaire français à Libreville (Gabon), le 15 mars 1969

Enfants venus du Biafra, dénutris, nourris par un assistant médical, dans un hôpital militaire français à Libreville (Gabon), le 15 mars 1969 (- / AFP)



"Les images diffusées par les médias d'enfants malnutris au ventre gonflé bouleversent l'opinion internationale. Les organisations humanitaires tentent de contourner les réticences de Lagos qui soupçonne – à juste titre – les convois humanitaires de transporter armes et mercenaires. Des 'vols-pirates' sont organisés pour apporter des vivres aux populations à l'agonie", raconte Le Figaro. Des médecins, notamment français, viennent soigner les victimes. Le mouvement Médecins sans Frontières (MSF) est d’ailleurs fondé après cette guerre.

 

 

 

Les traumatismes de la guerre passés sous silence

En 2020, le Nigeria, pays de près de 200 millions d'habitants, célèbre les 50 ans de la fin de la guerre sans une seule commémoration officielle. "L'histoire de notre pays a été très brutale, l'ancienne génération a vécu des traumatismes importants", confie à l’AFP l’écrivain nigérian Diekoye Oyeyinka"On les a juste balayés sous les tapis, comme si cela n'avait jamais existé. Mais sans connaître le passé, nous allons réitérer les mêmes erreurs."

 

 

Au Nigeria, personne ne se souvient de ces événements. Sauf à Enugu, ancienne capitale de la république biafraise. Là, les habitants n'ont pas oublié les 13, 14 et 15 janvier 1970, les jours de reddition, de capitulation. Ni le fameux discours du général Gowon, appelant à la réconciliation nationale et assurant qu'il n'y avait "ni vainqueur, ni vaincu". Ils n'ont pas oublié non plus l'exil forcé en Côte-d’Ivoire de leur leader, le colonel Odumegwu Emeka Ojukwu, décédé en 2011. Ni son retour triomphal en 1982, après avoir été gracié et avant d’être emprisonné pendant 10 mois.

 

 

 

Nouveaux mouvements séparatistes

Aujourd'hui, les Igbos continuent à se sentir marginalisés, "sous occupation". Ils se plaignent d'être injustement traités par le gouvernement de Muhammadu Buhari, ancien général originaire du nord du pays. Et des drapeaux biafrais sont toujours brandis ici et là sur les devantures des immeubles ou le long des routes, avant d'être détruits par les forces de sécurité, toujours massivement déployées.

 

 

 

Des drapeaux biafrais sont brandis, le 29 février 2012 à Nwewi (sud-est du Nigeria), lors d\'une marche en l\'honneur du leader biafrais Odumegwu Emeka Ojukwu, décédé en novembre 2011.

Des drapeaux biafrais sont brandis, le 29 février 2012 à Nwewi (sud-est du Nigeria), lors d'une marche en l'honneur du leader biafrais Odumegwu Emeka Ojukwu, décédé en novembre 2011.(SUNDAY ALAMBA/AP/SIPA / AP)



La récente fermeture de l'aéroport d'Enugu et le saccage par les douanes de boutiques appartenant à des Igbos, début décembre 2019 à Lagos, attisent ce sentiment d'exclusion et les velléités indépendantistes, portées par une nouvelle génération. Les mouvements séparatistes igbos émergent à nouveau depuis quelques années. Le plus important d'entre eux étant le Mouvement indépendantiste pour les peuples autochtones du Biafra (Ipob), qui mène d’intenses campagnes de propagande sur les réseaux sociaux. Ce mouvement a été classé "organisation terroriste" par les autorités.



"Ne pas parler (de la guerre, NDLR), ne pas l'écrire, c'est laisser de la place à une histoire inventée et à la désinformation", a expliqué à l’AFP l’universitaire Patrick Utomi, ancien conseiller d’Alex Ekwueme, premier vice-président igbo (1979-1983) du pays. "Le Nigeria est aujourd'hui plus divisé qu'il ne l'a jamais été avant la guerre civile. Nous n'avons rien appris", estime-t-il.

 

 

 

Une histoire tronquée

Après des années d'oubli, le gouvernement actuel n’a réintroduit qu’à la dernière rentrée l'histoire comme matière obligatoire dans les programmes scolaires. Et encore seulement pour les 10 à 13 ans. "C'est essentiel pour nous construire notre identité et des valeurs patriotiques", reconnaît Sonny Echono, secrétaire général du ministère de l'Education, interrogé par l'AFP.

 

 

Problème : les écoles manquent cruellement de professeurs qualifiés. Et surtout la guerre civile, qui n'a jamais eu de version officielle approuvée, n'est toujours pas au programme. "Nous devons l'enseigner à nos enfants", martèle Egodi Uchendu, professeur d'histoire à l'université de Nsukka, ville où ont commencé les combats en 1967. "Les Nigérians du Sud-Est n'ont pas vécu la guerre de la même manière que dans les autres régions du pays. Il faut écouter toutes ces versions", ajoute-t-il.

 

 

 

"Il faut en parler. Sinon on ne guérira jamais"

La journaliste américano-nigériane Chika Oduah a parcouru le pays pour collecter plusieurs centaines de témoignages bruts de victimes, témoins ou soldats, qu'elle publie ensuite sur un site d'archives, Biafran War Memories. Nombre de personnes qu'elle a rencontrées racontaient pour la première fois comment leurs proches sont morts. Comment ils ont dû boire leur propre urine ou vivre cachés pendant des années dans la forêt. "Un vieux soldat du Nord a fondu en larmes en évoquant la mort de son frère", a raconté la jeune femme à l'AFP.

 

 

 

Des soldats de l\'armée fédérale nigériane patrouillent le 13 novembre 1967 près de Calabar (sud-est), plus ancien port de la côte ouest-africaine repris aux forces sécessionnistes biafraises.

Des soldats de l'armée fédérale nigériane patrouillent le 13 novembre 1967 près de Calabar (sud-est), plus ancien port de la côte ouest-africaine repris aux forces sécessionnistes biafraises. (COLIN HAYNES / AFP)



Elle-même a appris à l'âge de 17 ans, quand elle vivait aux Etats-Unis, que sa mère, alors enfant, avait passé deux ans dans un camp de réfugiés. Elle ne le lui avait jamais dit auparavant. "Tout le monde voulait aller de l'avant, penser à l'avenir, pas au passé", analyse la journaliste. Et de poursuivre : "Mais il faut en parler. Sinon on ne guérira jamais."

 


19/01/2020
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Franceinfo - le dimanche 29 décembre 2019

 

 

 

Notre-Dame, Fukushima, 13-Novembre, Coupe du monde... La décennie 2010 résumée en 100 photos

 

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Vincent MatalonFrance Télévisions

 

 

 

De 2010 à 2019, franceinfo a sélectionné cent images résumant l'actualité de chaque année écoulée

 

 

 

Que retiendrez-vous des années 2010 ? Alors que la décennie touche à sa fin, franceinfo a sélectionné 100 photos d'actualités qui ont marqué la décennie. Choisir seulement une centaine d'images n'a pas été simple, tant les bouleversements ont été majeurs, notamment à l'international. Qu'il s'agisse de révoltes dans les pays arabes (TunisieEgypteLibyeSyrie ou plus récemment en Algérie), de crises liées aux migrations, de mobilisations contre le changement climatique ou de conflits sanglants au Yémen, au Sahel ou à la frontière turquo-syrienne, les équilibres du monde tel qu'il était il y a dix ans ont été bouleversés.

 

 

L'actualité politique et nationale a été tout aussi riche. On peut ainsi citer la contestation de la réforme des retraites il y a presque dix ans (déjà !), la disgrâce de Dominique Strauss-Khan, les élections de François Hollande puis d'Emmanuel Macron à l'Elysée, ou encore la crise des "gilets jaunes"... Sans oublier les attentats qui ont endeuillé la France : celui de janvier 2015 contre la rédaction de Charlie Hebdo, ceux du 13-Novembre à Paris et Saint-Denis et celui du 14 juillet 2016 à Nice.

 

 

Franceinfo vous propose un retour en images sur ces événements en cent clichés, forcément non-exhaustifs.

 

 

Lien ci-dessous :

 

EN IMAGES. Notre-Dame, Fukushima, 13-Novembre, Coupe du monde... La décennie 2010 résumée en 100 photos

 


29/12/2019
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Franceinfo - le dimanche 22 décembre 2019

 

 

Cinquante-six ans avant la cagnotte pour les grévistes de la SNCF, retour sur l'incroyable élan de solidarité pour les mineurs de 1963

 

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Pierre GodonFrance Télévisions

 

 

 

Alors que la grève des conducteurs à la SNCF et à la RATP est entrée dans sa troisième semaine, retour sur un des plus importants conflits sociaux du XXe siècle dans l'Hexagone. A l'époque, cette grève des mineurs avait provoqué une vague de dons sans précédent

 

 

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Les mineurs lorrains sont accueillis en héros par les ouvriers de Bobigny (Seine-Saint-Denis), le 13 mars 1963.  (AFP)

 

 

 

"Cette grève, on ne l'a pas gagnée tous seuls, les mineurs. Sans tous les gens qui nous ont aidés, jamais on aurait tenu 34 jours, jamais on aurait fait plier De Gaulle." L'homme qui parle, c'est Martial Ansart, ancien mineur de fond à Hersin-Coupigny (Pas-de-Calais). Il a 17 ans le 1er mars 1963, premier jour d'un des conflits sociaux les plus importants du XXe siècle en France et objet de l'élan de générosité le plus spectaculaire jamais constaté dans le pays. De quoi vous faire regarder d'une autre façon les cagnottes ouvertes en 2019 pour soutenir les grévistes opposés à la réforme des retraites

 

 

L'adage syndical dit qu'il faut savoir terminer une grève. Faire preuve de ruse pour bien la commencer, c'est bien aussi. Louis Bembenek, 24 ans en 1963, et mineur à la fosse Delloye de Lewarde (Nord) raconte : "L'hiver 1962-63 avait été terrible. La CFTC voulait lancer un mouvement de grève dès début janvier, mais on [la CGT, majoritaire chez les mineurs] a dit non. Tout simplement parce que ça allait pénaliser les gens. Tout le monde se chauffait au charbon à l'époque. Pour ne pas braquer d'entrée l'opinion publique, on a débuté le mouvement en mars." Principale revendication des gueules noires : une augmentation des salaires alors que l'inflation s'envole et que les autres professions obtiennent des rallonges.

 

 

 

Quand De Gaulle dégaine "la bombe atomique"

Le contexte leur est favorable, souligne l'historien Stéphane Sirot, spécialiste de l'histoire des mineurs : "En 1963, l'après-guerre n'est pas si loin, et chacun a en mémoire la 'bataille du charbon' [en 1945, quand les mineurs ont mis les bouchées doubles pour aider à redresser le pays]. La puissance du Parti communiste français (PCF), qui a construit son image adossée à celle du mineur, est au plus haut, et numériquement, avec 200 000 mineurs, c'est une des professions les plus importantes de France." Sans compter que le pouvoir, pas encore habitué à mettre les mains dans le cambouis social après la longue séquence algérienne, commet une bourde majeure dès le début du conflit.

 

 

Dès le 2 mars, de Gaulle signe un ordre de réquisition des mineurs depuis sa maison de Colombey-les-Deux-Eglises (Haute-Marne), un samedi soir. "Rien moins que la bombe atomique en matière de relations sociales", commente Stéphane Sirot. La Lorraine puis le Nord-Pas-de Calais refusent l'oukaze du général. Lundi 4 mars, le "Grand Charles" se retrouve avec 200 000 grévistes résolus en face de lui.

 

 

 

De l'aide venue du bloc communiste

"Je me souviens des miracles que faisaient les mamans pour remplir les assiettes", raconte Jean-Pierre Hainaut, 11 ans à l'époque et un père mineur à la fosse 21 à Harnes (Pas-de-Calais). Pourtant, ce n'est pas grâce à leurs potagers que les mineurs survivent. A part quelques poireaux et quelques carottes, en mars, ils n'ont pas grand-chose à se mettre sous la dent. Les mécanismes traditionnels de solidarité du bassin minier se mettent en place : les commerçants font crédit, les maires offrent des repas gratuits pour les enfants dans les cantines scolaires...

 

 

"Le syndicat des mineurs nous distribuait du lait et des sardines qu'il mettait sur la pierre de notre porte, se souvient Horia, fille de mineur âgée de 12 ans à l'époque. Il fallait surveiller pour ne pas se les faire chiper. Dans le jardin, on avait des bêtes, des moutons, des poules et des lapins. On a fini par y ajouter un chien, car la nuit, on essayait de nous voler. On a finalement trouvé le coupable grâce aux plumes. C'était le voisin. Après une bonne explication façon boxeur, on est finalement devenus les meilleurs amis du monde."

 

 

 

Une manifestation de femmes de mineurs en mars 1963.

Une manifestation de femmes de mineurs en mars 1963. (PAUL SCHUTZER / THE LIFE PICTURE COLLECTION)

 

 

 

Mais les choses basculent rapidement dans une autre dimension. Très vite, l'URSS, la Tchécoslovaquie et la Pologne débloquent des fonds. Rien de très surprenant de la part de pays communistes du bloc de l'Est. Mais de l'argent arrive aussi en provenance du Vietnam, du Pérou ou du Chili... "C'était marginal, mais hautement symbolique", souligne Stéphane Sirot. Il n'y a pas que des fonds qui arrivent. "Un midi, on frappe à la porte, raconte Daniel, à l'époque adolescent, qui vit avec ses cinq frères et sœurs et sa mère célibataire dans un logement modeste. On ouvre. Sur le seuil, des gens qui ne parlaient pas très bien français. C'étaient des Hollandais qui nous apportaient du pain."

 

 

 

Lens, centre du monde

Des camions avec des plaques étrangères, on en a vu un paquet dans le bassin minier en ce printemps. Selon la légende, un camion belge ou polonais rempli jusqu'à la gueule n'arrivait plus à repasser le porche de la maison syndicale de Lens une fois déchargé. C'est à Lens qu'étaient centralisés les vivres, répartis ensuite dans les différentes communes. "Et après, on passait avec un mégaphone dans les rues pour appeler les gens à se rendre place de la mairie avec leur livret de famille", raconte l'ancien mineur Martial Ansart. 

 

 

 

Les mineurs du bassin minier du Pas-de-Calais manifestent à Lens, en mars 1963.

Les mineurs du bassin minier du Pas-de-Calais manifestent à Lens, en mars 1963. (REPORTERS ASSOCIES / GAMMA-RAPHO)


 

Les Français des autres régions ne restent pas les bras croisés. Ils découvrent dans la presse des témoignages effarants, comme celui de ce "vieillard de 40 ans" rencontré par un journaliste de L'Aurore : "Dans ma famille, on était douze à la mine. Onze sont morts avant 50 ans et moi, je suis silicosé à 45%. (...) Même les Allemands, tu m'entends, même les Allemands, sous l'Occupation, ils ne nous ont pas réquisitionnés." Autre point significatif pour l'opinion : les mineurs organisent des défilés colossaux, mais contrairement à d'habitude, le conflit social ne dégénère pas en conflit tout court. "Lors de la plus grosse manifestation à Lens, on était 80 000, il n'y a pas eu une ampoule de cassée", souligne l'un d'eux. Cela permet à beaucoup de se sentir solidaires. Et nombreux sont ceux qui contribuent avec un petit billet glissé aux quêteurs envoyés par le PCF et la "Cégette" un peu partout en France.

 

 

Quand il bat le pavé en banlieue parisienne, le mineur cégétiste de Lewarde Louis Bembenek tient dans sa main droite un panier, dans l'autre sa fiche de paye. "Mon épouse avait un oncle, huissier au Sénat, qui refusait de croire qu'on gagnait si peu que ça. Alors je montrais mon salaire à qui voulait voir !" Quelques kilomètres plus loin, Martial Ansart se retrouve sur le marché de Nanterre (Hauts-de-Seine), épicentre de ce qu'on appelait alors la "ceinture rouge" de Paris. "D'un seul coup, une vieille dame, originaire d'Hersin, qui devait me connaître de vue, se plante devant moi et me tend une tarte à la crème. 'Tiens min tchiot, t'as faim' ["tiens mon garçon, tu as faim", en patois ch'ti]. Un gars de la Seita m'a aussi donné une cartouche de cigarettes, j'ai aussi récolté beaucoup d'argent... J'ai tout partagé, bien sûr, sauf la tarte."

 

 

 

Johnny offre le cachet d'un concert

Dans la famille Ansart, le père, bouffeur de curé convaincu, se voit assigner le point stratégique... de la sortie de la messe. Le premier à se précipiter pour lui tendre quelques billets, c'est l'homme en soutane en personne. "Ce qu'il a pu se faire chambrer après ça !" sourit le fiston. Par la voix des archevêques de Cambrai et d'Arras, l'Eglise catholique prend publiquement position en faveur des mineurs : "Cette grève nous concerne tous. Nous devons nous sentir solidaires de toutes les souffrances." Louis Bembenek, à la CGT, se retrouve lors d'une quête à Cambrai invité dans les locaux de l'archevêché. "C'est vrai qu'une telle rencontre peut surprendre... J'ai encore la photo !" sourit-il. Au total, les sommes récoltées dépassent les 2 millions d'euros au cours actuel. Le plus gros donateur est peut-être un certain Johnny Hallyday, qui offre le cachet de son concert (estimé à 7 500 euros) à Decazeville, dans l'Aveyron, aux grévistes. "Cette somme constitue un record, à ma connaissance, assure l'historien Stéphane Sirot. Mais rapportez-la au nombre de grévistes : à peine 10 euros par tête."

 

 

 

 

 

Au début de la quatrième semaine de grève, pour soulager les familles, le Parti communiste lance un appel pour accueillir les enfants du bassin minier dans des familles d'accueil pendant les vacances de Pâques. Ce ne sont pas moins de 23 000 enfants qui s'extraient de l'angoisse de l'assiette vide pendant deux semaines. Pour Daniel Doutrelon, 14 ans, direction le "10-12 rue Epoigny à Fontenay-sous-Bois, téléphone Tremblay 13-27. Je m'en rappellerai toute ma vie." Il tombe chez un négociant en matériaux de construction marié à une secrétaire. Leur fils unique a quitté le nid et laisse à l'enfant de la fosse 9 "une chambre immense, une salle de bains et même un transistor !" Le couple du Val-de-Marne voulait bien accueillir un enfant du bassin minier, mais plutôt âgé. "Et pour cause, raconte Daniel. Ils m'ont prêté un vélo, me donnaient de l'argent le matin, et me disaient 'Va donc jouer au bowling' ou 'Va visiter le Sacré-Cœur !'"

 

 

 

 

 

 

C'est parti pour quinze jours de liberté, gravés dans sa mémoire. "Comme mes frères et sœurs plus jeunes avaient été placés à Vincennes, pendant ce temps-là, ma mère était soulagée." Cette colonie de vacances aussi massive qu'improvisée donnera lieu à un très beau documentaire, Grève des mineurs de 1963, merci Papa ! Les Bernard, Daniel les a revus, une fois. "Ils étaient montés jusqu'à Lens en juillet pour me proposer une place dans leur entreprise familiale." Sa maman a dit non. Sur le coup, le fils n'a pas moufté. Aujourd'hui, il en conçoit une pointe de regret. Surtout que la prochaine rencontre n'aura jamais lieu. "C'était en 1974 ou en 1975, j'étais dans le secteur, je suis retourné les voir. C'était un samedi. J'arrive, les volets sont fermés. Je demande à un voisin. 'Monsieur Bernard ? On l'enterre aujourd'hui', m'a-t-il répondu."

 

 

Quand les enfants reviennent au bercail, les mineurs ont gagné sur toute la ligne : +10 % de salaire, une semaine annuelle de congés payés supplémentaire... Quelques mois plus tard, l'heure est aux remerciements. C'est à l'avant d'un camion rempli de charbon que Martial Ansart reprend la route de Nanterre. Accroché en haut du prise-brise, un calicot sur lequel est écrit 'Les mineurs remercient'. "On avait choisi le jour du banquet des aînés. On arrive dans une grande salle, sur un tapis rouge. En face de nous, une grande table en U. Et d'un seul coup, tous les anciens se sont levés et ont entonné à pleins poumons L'Internationale. Quelle communion ! Je n'ai jamais vécu ça de nouveau. Jamais." 

 


22/12/2019
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Franceinfo - le mardi 10 décembre 2019

 

 

Corruption généralisée, milliards gaspillés… Ce qu'il faut retenir des "Afghanistan Papers" révélés par le "Washington Post"

 

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franceinfo avec AFPFrance Télévisions

 

 

 

Le quotidien américain, qui s'appuie sur près de 2 000 documents, met en lumière les erreurs de l'administration américaine dans la guerre et la reconstruction en Afghanistan

 

 

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Des soldats américains lors d'une visite du commandant des forces américaines et de l'Otan, le 6 juin 2019, au poste de contrôle du district de Nerkh, en Afghanistan. (THOMAS WATKINS / AFP)

 

 

 

C'est un nouvel éclairage capital sur la guerre en Afghanistan. Dans une grande enquête intitulée "En guerre avec la vérité", le Washington Post (en anglais) dévoile les errements des gouvernements américains successifs dans le conflit afghan. Ces révélations sont notamment fondées sur près de 2 000 documents émanant de l'Inspection générale spéciale pour la reconstruction de l'Afghanistan (Sigar), créée en 2008 pour enquêter sur les dépenses abusives liées à ce pays. Ces documents, obtenus après trois ans de recours en justice, ont vite été surnommés "Afghanistan Papers", en référence aux "Pentagone Papers" dévoilés en 1971 au sujet de la guerre au Vietnam. 

 

 

Les entretiens menés par la Sigar montrent que les responsables politiques des Etats-Unis ont assuré publiquement depuis 2002 qu'ils faisaient des progrès contre les insurgés en Afghanistan, tout en admettant le contraire en privé. Les entretiens avec des responsables impliqués dans l'effort de guerre évoquent un budget dépensé sans contrôle, dans un pays sans gouvernement central fort, ce qui a alimenté une corruption généralisée et mené la population à rejeter la coalition internationale pour se tourner vers les talibans.

 

 

 

Des objectifs incertains : "On ne savait pas ce que l'on faisait"

"Nous étions dépourvus d'une compréhension de base de l'Afghanistan, on ne savait pas ce que l'on faisait", a déclaré Douglas Lute, responsable pour l'Irak et l'Afghanistan au Conseil de sécurité nationale (2007-2014). Quand les Etats-Unis se décident à intervenir avec leurs alliés en Afghanistan, moins d'un mois après les attentats du 11-Septembre, les objectifs semblent clairs. Il s'agit de mener des représailles contre le groupe terroriste Al-Qaïda, désigné comme l'auteur des attaques, et d'empêcher de nouveaux attentats. Mais, rapidement, le gouvernement américain se perd dans ses objectifs de guerre, comme le révèlent les documents du Washington Post.

 

 

Qu'essayions-nous de faire ici ? Nous n'avions pas la moindre idée de ce que nous entreprenions. Douglas Lute, responsable pour l'Irak et l'Afghanistan au Conseil de sécurité nationale (2007-2014)à l'Inspection générale spéciale pour la reconstruction de l'Afghanistan

 

 

Entre l'influence des talibans, le rôle flou du Pakistan et l'émergence du groupe jihadiste Etat islamique, l'armée américaine ne parvient plus à savoir qui sont ses véritables ennemis. "Ils pensaient que j'allais arriver avec une carte leur indiquant qui étaient les bons et les méchants", a ainsi témoigné un ancien conseiller d'une équipe des forces spéciales, sous couvert d'anonymat. "Il leur a fallu du temps pour comprendre que je n'avais pas ces informations. Au début, ils n'arrêtaient pas de me demander : 'Mais qui sont les méchants ? Où sont-ils ?'"

 

 

Cette confusion est également résumée dans une note de service rédigée par l'ancien secrétaire à la Défense Donald Rumsfeld en 2003 : "Je n'ai aucune visibilité sur qui sont les méchants. Nous manquons cruellement d'intelligence humaine." Un flou qui paraît étonnant au regard des moyens humains déployés par les Etats-Unis. Depuis 2001, plus de 775 000 soldats américains ont été déployés en Afghanistan. Parmi eux, 2 300 sont morts et 20 589 ont été blessés au combat, selon le ministère de la Défense. Le site indépendant iCasualties.org recense même 2 440 morts. "Si les Américains connaissaient la magnitude de ce dysfonctionnement… Deux mille quatre cents vies perdues", résume en 2015 Douglas Lute.

 

 

 

Un afflux incontrôlé d'argent : "Une colossale erreur de jugement"

Pour accompagner la reconstruction d'un Afghanistan marqué par la guerre, les Américains vont mettre en route la planche à billets. Selon une étude de l'université Brown, le seul département de la Défense a dépensé entre 934 et 978 milliards de dollars pour la guerre et la reconstruction. Il s'agit d'un montant bien supérieur à celui du plan Marshall destiné à soutenir l'Europe occidentale après la Seconde Guerre mondiale. "Qu'avons-nous obtenu pour cet effort d'un billion [mille milliards] de dollars ? Cela valait-il un billion de dollars ?" se demande Jeffrey Eggers, un ancien membre des Navy Seals, une unité spéciale de la marine.

 

 

Après l'assassinat d'Oussama ben Laden, j'ai dit qu'il devait probablement bien rigoler depuis sa tombe, compte tenu des sommes que nous avons dépensées pour l'Afghanistan. Jeffrey Eggers, ancien Navy Seal à l'Inspection générale spéciale pour la reconstruction de l'Afghanistan

 

 

L'argent dépensé par les Etats-Unis devait servir à mettre sur pied un "nouvel Afghanistan". Il devait ainsi développer les écoles et les infrastructures, dans le but d'améliorer la sécurité et de lutter contre le sentiment antiaméricain de la population. "C'était une colossale erreur de jugement", estime une source anonyme, cadre de l'Agence américaine pour le développement international (Usaid). "On nous a donné de l'argent, on nous a dit de le dépenser, alors on l'a fait. Sans raison."

 

 

"Nous n'envahissons pas les pays pauvres pour les rendre riches", a expliqué James Dobbins, ancien haut diplomate américain, envoyé spécial à Kaboul sous George W. Bush et Barack Obama. "Nous n'envahissons pas des pays autoritaires pour les démocratiser. Nous envahissons des pays violents pour les rendre pacifiques, et nous avons clairement échoué en Afghanistan."

 

 

 

Un essor de la corruption : "C'est fatal"

Les Etats-Unis ont tenté de mettre en place en Afghanistan une structure étatique calquée sur le modèle occidental. Mais ils n'ont pas pris en compte l'histoire du pays, marquée par le tribalisme, le monarchisme, le communisme et la loi islamique. "Notre politique était de créer un gouvernement central fort. Mais c'était idiot parce que l'Afghanistan n'a pas d'antécédents de gouvernement de ce type", explique un ancien responsable du département d'Etat en 2015. "Le délai pour créer un gouvernement central fort est d'un siècle. Nous n'avions pas ce temps-là."

 

 

Résultat, avec l'afflux d'argent américain, la corruption s'est développée à tous les niveaux. "J'aime utiliser une analogie avec le cancer", a détaillé Christopher Kolenda, colonel déployé à plusieurs reprises en Afghanistan, face aux enquêteurs de la Sigar. "La petite corruption est comme le cancer de la peau. Il existe des moyens pour y faire face et vous serez probablement guéri. La corruption au sein des ministères, au niveau supérieur, est comme le cancer du côlon. C'est pire, mais si vous le diagnostiquez à temps, vous guérirez probablement. En revanche, la kleptocratie est comme le cancer du cerveau. C'est fatal. Et c'est ce qui s'est passé avec l'administration du président Hamid Karzai."

 

 

Selon les notes révélées par le Washington Post, la population afghane aurait alors assimilé la démocratie à la corruption. "Quand cela atteint le niveau auquel je l'ai vu quand j'étais là-bas, il est incroyablement difficile voire impossible de régler" le problème, admet, en 2016, Ryan Crocker, ambassadeur à Kaboul en 2002, puis en 2011-2012. Il évoque un fléau qui touche toutes les administrations, de la police à la justice. "Notre plus grand projet, malheureusement, a peut-être été le développement de la corruption de masse."

 

 

Une guerre de l'information : "Les mauvaises nouvelles étaient souvent étouffées"

Pour ne pas révéler tous les dysfonctionnements à l'opinion américaine, il a fallu mener des opérations de propagande efficaces. "Chaque donnée était transformée pour dépeindre le meilleur tableau possible", affirme le colonel Bob Crowley, haut conseiller de la coalition internationale en 2013-2014. "Les sondages, par exemple, n'étaient pas du tout fiables mais renforçaient l'idée que tout ce que nous faisions était bien", détaille-t-il en 2016.

 

 

"Le peuple américain a constamment été berné", estime John Sopko, chef de l'agence fédérale qui a mené les entretiens. "Les mauvaises nouvelles étaient souvent étouffées. (…) Mais lorsque nous essayions d'exprimer des préoccupations stratégiques plus vastes sur la bonne volonté, la capacité ou la corruption du gouvernement afghan, il était clair que ce n'était pas bienvenu", poursuit Bob Crowley.

 

 

Cette guerre de l'information explique sans doute le décalage entre les déclarations des politiques et le ressenti des acteurs sur place, comme le résume en 2015 le général Michael Flynn, qui a effectué plusieurs missions de renseignement dans le pays. "[Ils disent tous que] nous faisons du super boulot. Vraiment ? Parce que si nous faisons du super boulot, pourquoi a-t-on l'impression de perdre ?"

 


10/12/2019
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Franceinfo - le lundi 11 novembre 2019

 

 

"Je tremblais comme une feuille" : il y 20 ans, Dominique et Francis signaient le premier Pacte civil de solidarité

 

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Jérôme JadotRadio France

 

 

Le premier Pacs était conclu le 18 novembre 1999 à Lille, entre Dominique Adamski et Francis Dekens, aujourd’hui âgés de 65 et 73 ans. Vingt ans plus tard, quel regard porte le couple sur cet évolution de la loi

 

 

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Francis Dekens (droite) tient dans ses mains la première attestation de Pacs de l'histoire, qui a permis de sceller, aux yeux de la loi, leur union avec Dominique Adamski (gauche), il y a vingt ans. (JÉRÔME JADOT / RADIO FRANCE)

 

 

 

Il a permis plus de 2,1 millions d'unions depuis sa création. Le Pacs fêtera ses 20 ans vendredi. La loi instaurant ce Pacte civil de solidarité avait été promulguée le 15 novembre 1999, après des débats très mouvementés au Parlement. Trois jours plus tard, le premier pacs était conclu à Lille, entre Dominique Adamski et Francis Dekens, aujourd’hui âgés de 65 et 73 ans. Franceinfo les a retrouvés à Agde, dans l’Hérault, où ils ont emménagés il y a quelques mois.

 

 

Du carton qu'il a précieusement conservé, le couple sort la première attestation de pacs de l’histoire, datée du 18 novembre 1999, et des coupures de journaux qui, il y a vingt ans, avaient couvert l'événement. A l’époque, Dominique Adamski n’avait pas une seule ride et Francis Dekens beaucoup moins de cheveux blancs. Après dix-neuf ans de vie commune, ils avaient tenu à se pacser dès la loi promulguée. 

 

 

Les mois qui ont précédé, il fallait voir le déchaînement des manifs anti-pacs, avec même le slogan 'Les pédés au bûcher'. Donc ça nous a remontés, c'était notre façon de militer.Dominique Adamski à franceinfo

 

 

Pour Dominique, il était donc important d'agir vite. Trois jours après la promulgation, ils sont donc au tribunal d’instance. "On s'est pointés, on a signé et on a entendu un vacarme pas possible dans les couloirs. Il y avait au moins cinq ou six chaînes de télévision qui étaient là pour nous filmer", raconte Francis. "Moi je ne voulais pas, c'était la première fois que je sortais du placard et je ne voulais pas être reconnu par mes collègues. Je tremblais comme une feuille", confie-t-il.

 

 

 

"On quitte une république pour un royaume qui accorde de meilleurs droits"

La signature du pacs, puis sa médiatisation, aideront finalement Dominique et Francis à vivre leur amour au grand jour. "Avant on rasait les murs", disent-ils. "Ce qui a changé c'est tout de suite d'obtenir des droits qu'on n'avait pas, ne serait-ce qu'un billet d'avion de couple", explique Dominique. "On a acquis un bien immobilier et on s'est engagé à deux forcément. Avant ce n'était pas possible ou alors il fallait faire une clause spéciale", poursuit Francis. "Pour nous, c'était vraiment être reconnus en tant que couple dans notre amour, dans ce qu'on pouvait partager", enchaîne Dominique.

 

 

Mais cela ne suffira pas. En 2006, les nordistes déménagent quelques temps en Belgique, pour pouvoir s’y marier. "On quitte une république pour aller dans un royaume qui accorde de meilleurs droits", ironise Dominique. Mariés à l’étranger, Francis et Dominique ont dû attendre 2013 et la loi Taubira pour voir leur mariage reconnu en France. Ils espèrent désormais que la PMA pour toutes sera bien adoptée, et que la GPA le soit un jour aussi.

 


11/11/2019
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Franceinfo - le vendredi 8 novembre 2019

 

 

"Ils ont dépecé nos entreprises" : 30 ans après la chute du mur de Berlin, Eckhard se souvient de "l'enrôlement de la petite RDA par la grande RFA"

 

 

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Antoine DeianaFranck BallangerRadio France
 

 

 

Le 9 novembre 1989, le mur de Berlin tombait. 30 ans après, franceinfo est allé à la rencontre d'Allemands qui racontent leur mur, leur histoire et leur pays. Eckhard Netzman, 82 ans, était ingénieur et directeur d'entreprise à l'Est

 

 

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Eckhard Netzman porte un regard très critique contre l'Allemagne de l'Ouest qu'il accuse d'avoir dépecé les entreprises de l'Est après la réunification. (FRANCK BALLANGER - RADIO FRANCE)

 

 

 

Eckhard Netzman a 82 ans. C’est ce que dit son état-civil. Mais ses yeux et ses mots affirment bien d’autres choses ! Un peu comme si l’expression "il ne fait pas son âge" avait été inventée pour lui. Parce qu’Eckhard possède le regard polisson d’un gamin de 15 ans et s’amuse avec les mots comme un étudiant qu’il n’est plus depuis longtemps. Pourtant, le vieil homme aurait toutes les raisons de promener un regard désabusé sur ce monde et ses habitants.

 

 

"Ecki" avait 3 ans lorsque la Seconde Guerre mondiale a éclaté et ses premiers souvenirs sont donc des souvenirs de guerre : "Je suis né en Silésie, dans un coin qui se trouve aujourd’hui en Pologne. Mais le 13 février 1945, j’étais à Dresde lorsque la ville a été bombardée par les Américains. Je sais ce qu’est la guerre et je sais ce que c’est que d’être pauvre !"

 

 

 

\"Le 13 février 1945, j’étais à Dresde lorsque la ville a été bombardée par les Américains.\"

"Le 13 février 1945, j’étais à Dresde lorsque la ville a été bombardée par les Américains." (HANDOUT / SLUB DRESDEN DEUTSCHE FOTOTHEK)

 

 

À cette époque-là, Eckhard vit dans une basse-cour avec sa famille au milieu des oies. "La saleté" l’a marqué. Mais jamais, durant toute la conversation, il ne s’apitoiera sur son sort. Lui pense même que ces premières années passées dans la boue et la fiente, dans l'Allemagne de l'Est de l'après-guerre, avec la faim chevillée au corps, auront participé à faire de lui l’homme qu’il est devenu.

 

 

Cette enfance a développé chez moi un certain sens moral. J’ai appris à m’occuper des autres. J’en ai tiré un principe de vie qui veut que les plus faibles ont besoin d’être aidés.Eckhard Netzman à franceinfo

 

 

Le jeune Ecki ne s’est donc pas attardé à l’école. Dès ses 14 ans, il a expliqué à ses parents qu’il voulait travailler, pour aider et pour participer à nourrir la famille. Il est donc devenu serrurier. Et puisqu’il était visiblement doué et que ses professeurs ont détecté en lui un potentiel pour faire autre chose qu’ouvrir des portes, il a été invité à intégrer une école d’ingénieurs à 17 ans.

 

 

 

De la pauvreté à la direction d'une usine à 27 ans

Trois ans plus tard, Eckhard était ingénieur. Son premier poste, il le décroche à Magdebourg, au sein de l’un des fleurons de l’industrie est-allemande. La "success story" d’Ecki Netzman pourrait être celle d’un "self made man" de l’Ouest, une de ces histoires que l’on raconte aux enfants issus d’un milieu modeste pour les forcer à y croire et pour les inciter à travailler. La suite frise le conte de fées : "À 27 ans, je me suis retrouvé à la tête de tout un secteur d’une usine spécialisée dans la soudure, puis à 31 ans, j’étais directeur adjoint d’une entreprise du même genre, toujours à Magdebourg, qui employait 28 000 personnes".

 

 

Mais Eckhard n’aime pas trop ces belles histoires de victoires individuelles et il ne voit là que la réussite du système socialiste.

 

 

S’il n’y avait pas eu la guerre et la partition de l’Allemagne, je ne pense pas que tout cela aurait été possible. À l’Ouest, un serrurier de 17 ans n’aurait pas eu d’aide sociale du pays et ne serait sans doute pas devenu ingénieur.Eckhard Netzman à franceinfo

 

 

L’intérieur du pavillon d’Eckhard Netzman est confortable, son jardin soigné et il a l’air très fier de ses lapins. Ecki cabotine toujours un peu, mais il séduit beaucoup. Il est à l’aise en public et c’est heureux pour un patron qui a dirigé un conglomérat de 13 usines, pour un total de 320 000 employés du temps de l’Allemagne de l’Est. Il en garde de bons souvenirs et une certaine nostalgie, mais il a toujours voulu rester lucide sur son pays. Parfois même un peu trop : "En 1983, je suis parti au Venezuela à la tête d’une délégation est-allemande et j’ai dit à l’ambassadeur que de gros changements se préparaient dans notre société. Le soir même, le diplomate m’a pris la main, il m’a raccompagné à l’aéroport, m’a mis dans l’avion et j’ai été licencié dès mon retour".

 

 

Eckhart se retrouve donc chômeur en Allemagne de l’Est pour… une journée ! Parce que le lendemain, l’un de ses anciens adjoints l’appelle pour lui proposer du travail. Ses compétences le sauvent. "Au maximum, j’ai gagné 3 000 marks est-allemands, explique Ecki. Un serrurier ou un professeur gagnait 1000 marks est-allemands. Je sais bien qu’à l’Ouest, j’aurais gagné beaucoup plus d’argent, mais je ne suis pas jaloux. Je n’ai jamais pensé à l’argent en me réveillant le matin, mais aux salariés des entreprises que je dirigeais. Je ne pensais pas aux cours de la bourse comme les grands patrons d’aujourd’hui, mais à mes usines". La chute du mur reste donc pour lui comme un incroyable bouleversement.

 

 

 

"Les 'bouchers' de l'Ouest ont dépecé nos entreprises"

À l’époque, Eckhard Netzman dirige les travaux de réhabilitation de la centrale nucléaire de Greifswald, la plus grande centrale d’Allemagne de l’Est. Après la catastrophe de Tchernobyl, en 1986, Greifswald avait été fermée parce qu’elle fonctionnait sur le même modèle que la centrale russe. Ecki doit donc veiller à la remise à niveau de l’installation est-allemande. 4 000 vérifications ou changements à effectuer ! En 1990, le pari est en passe d’être réussi : la centrale fonctionne à 60% et doit rapidement produire à plein régime, mais le programme est stoppé du jour au lendemain avec la réunification.

 

 

 

La centrale nucléaire de Greifswald (ex-Allemagne de l\'Est), en 1990.

La centrale nucléaire de Greifswald (ex-Allemagne de l'Est), en 1990. (PAUL GLASER / DPA-ZENTRALBILD / AFP)

 

 

Greifswald fournissait de l’électricité à la Russie soviétique et cela ne pouvait plus continuer. C’est le deuxième échec de la carrière d’Eckhard qui se retrouve de nouveau sur le carreau. Sans doute la plus grosse désillusion de sa carrière : "Nous avions espéré cette réunification de toutes nos tripes. Cela a donc été une grande joie, mais aussi une grande peur ! Moi, en tant que grand dirigeant, je savais ce qu’était le capitalisme et avec la Treuhand [Treuhandanstalt, l’organisme chargé de la privatisation des biens de la République démocratique allemande après la réunification du pays], j’ai vu arriver les Allemands de l’Ouest comme des bouchers qui ont dépecé nos entreprises."

 

 

La conversation se poursuit dans le jardin d’Eckhart, entre ses lapins et les belles pommes rouges qui trônent sur la table en plastique, comme des trophées. Le vieil homme aime raconter, partager cette histoire personnelle qui s’entremêle décidément beaucoup avec celle de son pays. À 82 ans, il ne s’embarrasse plus de fioritures et ne ménage personne, surtout pas ses "amis" de l’Ouest : "Dans le domaine de l’éducation et surtout de l’emploi, je savais que nous allions tout perdre. Vu de l’Ouest, tout était mauvais ici."

 

 

Ça n’a pas été une réunification, mais un enrôlement de la petite Allemagne de l’Est par la grande Allemagne de l’Ouest.Eckhard Netzman à franceinfo

 

 

30 ans après, Ecki rejoue un match pourtant perdu d’avance. Aujourd’hui, 88% des entreprises de l’Est sont devenues propriétés de l’Ouest. Avec le temps, Eckhard n’est pas devenu fataliste, mais les années ont adouci ses colères : "Avant la chute du mur, il y avait 16 millions d’habitants en RDA, dont 11 millions d’actifs. Après la réunification, cinq millions d’Est-Allemands se sont retrouvés au chômage et deux millions de jeunes sont partis travailler en Suisse, en Autriche ou ailleurs. Les entreprises de l’Ouest avaient récupéré tous les marchés de l’Est et nous n’avions plus rien".

 

 

 

Une faucille et un marteau dans le jardin d\'Eckhard. \"L’essai n’était pas raté. Nous reviendrons\", assure-t-il.

Une faucille et un marteau dans le jardin d'Eckhard. "L’essai n’était pas raté. Nous reviendrons", assure-t-il. (FRANCK BALLANGER / RADIO FRANCE)

 

 

L’analyse est clinique, le constat sans concession, mais Ecki n’est pas du genre à se lamenter ou à affirmer que c’était mieux avant. Lui affirme au contraire que si aujourd’hui, les deux Allemagne ne sont selon lui toujours pas un seul pays, la réunification tant espérée "sera une réalité dans 20 ou 30 ans".  Ses quatre enfants et ses petits-enfants pourront profiter de ce grand pays. En attendant, avec un joli sourire au coin des lèvres, lui se voit plutôt comme "un Allemand de l’Est de l’Allemagne".

 

 

 

 

 

 

Ils racontent leur mur de Berlin

Alors que le mur de Berlin est tombé il y a 30 ans, le 9 novembre 1989, quels souvenirs gardent ceux qui ont vécu l'événement ? Quel regard portent-ils sur l'Allemagne d'aujourd'hui ? franceinfo vous propose une série de portraits.

 

 

• Peter : "Je n’avais plus d’autre solution que de m’enfuir"
• Hermann : "Les Allemands ne sont pas dans un processus de célébration béate"
• Klaus-Dieter : "La RDA sera toujours notre patrie"
• Gabriella : "Nous sommes trop jaloux les uns des autres"
• Eckhard : "Ils ont dépecé nos entreprises"

 


09/11/2019
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Franceinfo - le lundi 4 novembre 2019

 

 

"Je n’avais plus d’autre solution que de m’enfuir" : 30 ans après la chute du mur, un Berlinois raconte sa tentative d'évasion de l'Est

 

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Antoine DeianaFranck BallangerRadio France
 

 

Le 9 novembre 1989, le mur de Berlin tombait. 30 ans après, franceinfo est allé à la rencontre d'Allemands qui racontent leur mur, leur histoire et leur pays. Peter Keup, 61 ans, a été emprisonné près d'un an pour avoir tenté de s'enfuir d'Allemagne de l'Est

 

 

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Peter Keup, historien aujourd'hui, avait tenté de fuir Berlin-Est alors que le mur le séparait d'une partie de sa famille. (FRANCK BALLANGER - RADIO FRANCE)

 

 

 

Lorsque l’on rencontre Peter Keup, la première impression n’est pas la bonne. Tiré à quatre épingles, la barbe blanche taillée de frais, un visage apaisé et des manières délicates, ce sexagénaire pourrait passer pour un homme sans histoires, un grand-père heureux qui aurait navigué toute sa vie durant sur un long fleuve tranquille. La vérité est bien différente. En 1981, Peter Keup a tenté de fuir l'Allemagne de l'Est et de passer à l'Ouest. La tentative s'est terminée en prison, à Cottbus. 

 

 

Aujourd'hui, 30 après la chute du mur de Berlin, Peter retrouve parfois cette prison, où il intervient pour raconter son histoire. Pendant l’heure que nous avons passée ensemble, Peter ne s’est que très rarement départi de cette classieuse douceur. Une seule fois, en fait : lorsqu’il nous fait visiter la cellule où il a été détenu pendant près d’un an après sa fuite ratée.

 

 

 

Une enfance à l'Est, séparé d'une partie de sa famille

"Mon enfance en Allemagne de l’Est aura été heureuse", lance Peter en forme de préambule. La suite, beaucoup moins. Sans doute parce que le petit garçon né à l'Est, en Saxe, a toujours su que l’Ouest existait. Une partie de sa famille vivait en RFA et les premiers contacts qu’il a pu avoir avec ses "parents de l’autre côté du mur", vers l’âge de 7 ou 8 ans, lui ont montré "une autre Allemagne, très différente des récits de propagande entendus à l’Est". Ce qui a le plus marqué le petit Allemand de l’Est qu’il était, c’est l’absence totale de liberté de parole qui régnait dans son pays.

 

 

Il n’y avait guère qu’en privé, au sein de la famille, que l’on pouvait exprimer une opinion sur le régime. Peter Keup à franceinfo

 

 

Peter n'avait pas la chance de ses camarades d'école qui avaient la possibilité de voir leur famille : "Je ne pouvais pas rendre visite à ma famille à l’Ouest quand je le souhaitais." Une privation de liberté de plus, l’interdiction de trop, insoutenable pour le jeune Peter et ses parents qui ont donc officiellement demandé à quitter la RDA. Une demande rejetée par le régime qui a immédiatement après, par mesure de rétorsion, commencé à mener une vie impossible à la famille Keup : "Je n’ai pas pu étudier, explique Peter, je me suis aussi retrouvé interdit de sport et finalement, je n’avais plus d’autre solution que de m’enfuir".

 

 

Une tentative de fuite, puis la prison

Peter décide donc de partir en 1981, à 23 ans. Il achète un aller simple pour la Tchécoslovaquie, pour rejoindre la Hongrie puis passer à l'Ouest, en Autriche. Mais dès la frontière tchèque, dans le train, les contrôleurs lui demandent son billet retour. Puisqu’il n’en a pas, on le fait descendre et après 40 heures d’interrogatoire, il finit par avouer qu’il voulait passer à l’Ouest. Peter Keup passe alors quatre mois à la prison de Dresde en détention préventive, avant d’être condamné à dix mois de prison ferme pour "tentative de fuite de la République".

 

 

 

La prison de Cottbus (ex-Allemagne de l\'Est) où Peter Keup a passé près d\'un an.

La prison de Cottbus (ex-Allemagne de l'Est) où Peter Keup a passé près d'un an. (FRANCK BALLANGER - RADIO FRANCE)


 

Il purge sa peine à Cottbus, près de la frontière polonaise. La partie "la plus douloureuse" de sa vie, mais une année qu’il n’occulte pas. D’autant moins qu’aujourd’hui, il passe une partie de son temps à travailler dans cette prison où il a été enfermé. Peter connaît donc l’endroit par cœur. Il affirme qu’il "n’y pense pas lorsqu’il arpente les couloirs" parce que "l’endroit a quand même beaucoup changé". Mais son visage, ses yeux, son corps disent l’inverse lorsqu’il se retrouve dans ce qui est devenu une salle de réunion, mais qui était sa cellule à l’époque. C’est un fait, la pièce n’a plus grand-chose à voir avec ce qu’elle était il y a 40 ans, mais Peter se souvient au centimètre près de la place des quelques meubles, de l’endroit où se trouvait son lit et l’émotion le transforme, le déforme. La peau de Peter se parchemine, ses traits se tendent et on ne s’éternise pas dans les recoins de cet espace-temps. De retour dans la cour de la prison, sous un beau soleil d’octobre, il parvient quand même à détailler son arrivée à Cottbus.

 

 

Je sortais de trois mois à l’isolement et je me retrouve dans une cellule avec 17 codétenus. Je crois que je me sentais encore moins libre qu’à Dresde.Peter Keup, à propos de son arrivée à la prison de Cottbusà  franceinfo

 

 

Peter Keup est tellement élégant qu’il ne s’apitoie jamais sur son sort. Il déroule désormais le fil de sa vie comme s’il s’agissait de la vie d’un autre. Il met de la distance et c’est peut-être ce qui l’a sauvé, à l’époque : cette distance et ce flegme. Á moins qu’il ne soit devenu un autre homme après sa sortie de prison : "J’ai été libéré grâce à un programme d’échange de prisonniers de la RFA et je suis parti à l’Ouest, à Essen, à la fin de 1982".

 

 

Un nouveau départ à l'Ouest

Puisque Peter avait été 3e au championnat de RDA de danse de salon avant de tenter de fuir, il a fait à l’Ouest ce qu’il savait faire à l’Est : il a dirigé une salle de danse jusqu’en 2013. Pendant tout ce temps, il n’est plus revenu à l’Est. Pas par hasard, mais par choix.

 

 

Il est donc assez surprenant de le retrouver aujourd’hui partager son temps entre Berlin, Essen et Cottbus, dans la partie Est de l'Allemagne réunifiée. Mais venant d’un homme qui a entamé des études d’histoire à 55 ans, rien ne doit finalement étonner. Diplômé de l’université de Bonn depuis 2018, Peter Keup essaie maintenant de partager son expérience, notamment dans les écoles, que ce soit à l’Ouest ou à l’Est de l'ancienne frontière, ainsi qu'à l’ancienne prison de Cottbus. Aux enfants, il parle sans doute de la triste découverte qu’il a faite en 2012.

 

 

 

Peter Keup, dans les sous-sol de l\'ancienne prison de Cottbus. Là-même où il a epluché des pommes de terre pendant près d\'un an.

Peter Keup, dans les sous-sol de l'ancienne prison de Cottbus. Là-même où il a epluché des pommes de terre pendant près d'un an. (FRANCK BALLANGER - RADIO FRANCE)


 

Cette année-là, Peter apprend que son propre frère travaillait pour la Stasi, la police politique de RDA. Un choc d’une grande violence, une épreuve de plus à surmonter : "Très compliqué" explique-t-il avec les quelques mots de français qu’il possède. Il poursuit en allemand.

 

 

Oui, ça a été violent. J’ai pris cela comme une trahison. Et le pire, c’est que mon frère était déjà mort. Donc je n’ai même pas pu en parler avec lui.Peter Keup, à propos de son frère, agent de la Stasi à franceinfo

 

 

Cette découverte aura été un véritable moteur pour reprendre des études, se frotter à l’histoire de son pays et de sa famille. "Pendant longtemps, je n’ai pas parlé de mon histoire, je ne savais pas comment je pouvais vivre avec ça, comment travailler sur mon passé. Mes études d’histoire m’ont effectivement aidé à reprendre contact avec mon passé. Aujourd’hui, c’est plus simple… mais cela reste compliqué quand je suis ou que je me rends en Allemagne de l’Est".

 

 

 

Peter Keup : \"Pendant longtemps, je n’ai pas parlé de mon histoire, je ne savais pas comment je pouvais vivre avec ça\".

Peter Keup : "Pendant longtemps, je n’ai pas parlé de mon histoire, je ne savais pas comment je pouvais vivre avec ça". (FRANCK BALLANGER - RADIO FRANCE)

 

 

Dans sa nouvelle vie, Peter essaie d’avoir le moins possible à faire avec l’ex-RDA. Il a quand même conservé des relations avec d’anciens codétenus. Il a perdu de vue ses compagnons de cellule, mais garde le contact avec d’autres prisonniers. Son meilleur ami, qu’il a rencontré à la prison de Cottbus, est aujourd’hui son dentiste, mais il assure qu’ils ne passent pas leur temps à parler du passé, de ces douleurs physique et morales encaissées à l’intérieur de leur prison. Peter Keup préfère regarder au loin, au-delà des murs.

 

 

 


05/11/2019
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Franceinfo - le jeudi 31 octobre 2019

 

 

Christophe Ono-dit-Biot convoque les Grecs et les Romains de l'Antiquité pour "nous faire réfléchir" sur notre époque

 

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Christophe Ono-dit-Biot, directeur adjoint du "Point" et écrivain, évoque son nouvel ouvrage, "La minute antique", dans le 23h de franceinfo mercredi 30 octobre

 

 

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photo de Google

 

 

 

Quand les Grecs et les Romains nous racontent notre époque, c'est le thème du dernier livre de Christophe Ono-dit-Biot, La Minute antique. Il évoque les problèmes de société, la politique ou l'écologie pour "nous faire réfléchir".

 

 

Sur l'écologie, "il y a 2 000 ans, le poète grec Virgile expliquait qu'il fallait absolument prendre soin de la Terre, que c'est notre avenir, qui parle déjà de la disparition des abeilles", raconte l'écrivain à succès. 

 

 

 

Apollon rejeté comme un migrant

Sur les migrants, le journaliste évoque la déesse Léto qui erre sur la Terre avec ses deux enfants Apollon et Artémis qui ont soif. Quand elle trouve une source, les habitants l'empêchent de se désaltérer, car "elle n'est pas d'ici".

Les "gilets jaunes" existaient déjà du temps de Socrate. "Les problèmes d'argent et les révoltes existent", assure Christophe Ono-dit-Biot.

Pline le Jeune a écrit "qu'un souverain doit à la fois joindre la sécurité d'un long pouvoir et la pudeur d'une élévation récente. C'est fermeté et douceur. Et on a reproché à Emmanuel Macron d'être dans son Olympe, trop loin du peuple qu'il avait élu. Un "gilet jaune" aurait pu sortir ce texte au chef de l'État", explique le directeur adjoint du Point. "Il y a des moments où il faut être jupitérien, il y a des moments où il faut redescendre sur la Terre".  

 


03/11/2019
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Franceinfo - le dimanche 6 octobre 2019

 

 

Kim Phuc, "la petite fille au napalm" photographiée au Vietnam il y a 47 ans, se raconte dans "Sauvée de l'enfer"

 

 

Kim Phuc Phan Thi, "la petite fille au napalm" au centre d'une photographie de Nick Ut devenue l'un des symboles de la guerre au Vietnam, raconte ses souffrances et sa foi en l'avenir dans son livre "Sauvée de l'enfer"


08/10/2019
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Franceinfo - le vendredi 4 octobre 2019

 

 

VRAI OU FAKE Après Tchernobyl, les autorités françaises ont-elles vraiment prétendu que le nuage radioactif s'était "arrêté à la frontière" ?

 

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C'est un lieu commun très utilisé, notamment après l'incendie qui a ravagé l'usine Lubrizol de Rouen. Il est pourtant inexact, même si la communication officielle avait été très critiquée, à l'époque

 

 

 

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Un hélicoptère militaire diffuse un produit supposé réduire la contamination de l'air, au-dessus de la centrale nucléaire de Tchernobyl, à Prypiat, en URSS (aujourd'hui sur le territoire ukrainien), quelques jours après la catastrophe du 26 avril 1986. (STF / TASS / AFP)

 

 

 

Après l'incendie de l'usine Lubrizol à Rouen (Seine-Maritime), la communication des autorités au sujet des risques sanitaires est toujours critiquée par une partie des habitants et de l'opinion publique. Ils la jugent trop rassurante pour ne pas être suspecte. Pour appuyer ces doutes, pas besoin d'aller chercher très loin dans l'imaginaire collectif : beaucoup d'internautes rappellent le fameux épisode de la catastrophe nucléaire de Tchernobyl, le 26 avril 1986, et le déni de l'époque sur ses conséquences en France. Des personnalités comme le député insoumis Eric Coquerel dans Libération, son homologue RN Gilbert Collard sur Twitter, ou encore le dessinateur Plantu, en une du Monde, ont repris cette image qui parle au plus grand nombre.

 

 

Mais ce souvenir a-t-il été déformé par les ans ? En 1986, les autorités françaises ont-elles vraiment voulu faire croire que le nuage radioactif s'était "arrêté à la frontière", comme le veut la formule désormais consacrée ? Depuis la catastrophe de Rouen, plusieurs internautes, dans des séries de tweets très partagées, ont rappelé que cette phrase relève, en réalité, de la légende urbaine. Et, si la parole publique était critiquée à l'époque, son message était plus contrasté.

 

 

 

Un bulletin météo mémorable

Impossible de trouver la moindre trace d'une quelconque déclaration officielle qui emploierait les termes "arrêté à la frontière". L'archive qui s'en approche le plus est un bulletin météo du 30 avril 1986, quatre jours après la catastrophe. L'URSS vient alors tout juste de reconnaître officiellement qu'un incident s'est produit à la centrale nucléaire Lénine de Tchernobyl.

 

 

Sur Antenne 2, Brigitte Simonetta explique que l'anticyclone des Açores, qui se trouve alors au-dessus de la France, "restera jusqu'à vendredi prochain [le 2 mai] suffisamment puissant pour offrir une véritable barrière de protection" à la France. "Il bloque en effet toutes les perturbations venues de l'Est", poursuit la speakerine. Sur la carte, un panneau "stop" vient même s'afficher sur la frontière franco-allemande pour illustrer cette prévision.

 

 

 

 

 

Mais cette affirmation n'est que cela : une prévision météorologique, qui vaut "pour 3 jours". À aucun moment Brigitte Simonetta ne la présente comme une certitude. La suite des événements s'en éloigne d'ailleurs, puisque le nuage radioactif n'a pas attendu trois jours. Il est arrivé en France dès le lendemain, en fin de journée.

 

 

 

Un premier communiqué timide

Au-delà de cette prévision météo, qu'ont dit les autorités sur la question ? Dans les premiers jours, le gouvernement français se distingue par son silence. Il faut se tourner vers le Service central de protection contre les rayonnements ionisants (SCPRI), dirigé par Pierre Pellerin, pour obtenir une réponse.

 

 

Cet organisme public, qui dépend du ministère de la Santé, publie dans la soirée du 30 avril un communiqué faisant, pour la première fois, état d'une augmentation de la radioactivité atmosphérique, dans le sud-est de la France. Le lendemain, il note une "tendance" sur l'ensemble du territoire à un "alignement" de cette radioactivité atmosphérique sur le niveau observé la veille dans le Sud-Est.

 

 

Un compte Twitter consacré aux informations sur la catastrophe présente une image de ce communiqué, mentionné dans Libération le 2 mai 1986. Un document qui atteste du fait que l'arrivée du nuage radioactif en France a bien été mentionnée au moment des faits.

 

 

 

Histoire(s) de Tchernobyl@TchernobylFR
 

D'ailleurs, et c'est important, Libé le mentionne (en tout petit) dès le lendemain 2 mai. A noter que le 1er mai 1986 tombant un jeudi, la plupart des Français, y compris les services publics, font le pont. Les ministères sont vides. En gros l'info passe presque inaperçue.

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Toutefois, le SCPRI juge, dans ses communiqués, que le niveau de radioactivité mesuré, bien qu'inhabituel, "est sans aucune incidence sur l'hygiène publique". Ce qui contraste avec la réaction, quelques jours plus tôt, des pays scandinaves, où des mesures ont été prises pour protéger la population.

 

 

 

Un discours officiel trop optimiste

Ensuite, seulement, vient la parole gouvernementale. Dans un communiqué ambigu, le 6 mai, le ministère de l'Agriculture évoque les "hausses observées de radioactivité" mesurées par le SCPRI – ce qui implique que le nuage est passé au-dessus de la France –, mais assure que "le territoire français, en raison de son éloignement, a été totalement épargné par les retombées de radionucléides consécutives à l'accident de la centrale de Tchernobyl". Autrement dit, le nuage n'aurait fait que passer, sans laisser de trace. Des relevés réguliers, effectués pendant plusieurs années, après la catastrophe démentiront le discours officiel.

 

 

C'est ce discours qui sera reproché aux autorités par une bonne partie de la presse dans les jours qui suit. Une première page du Parisien datant du 9 mai, republiée sur son site, résume la suspicion que nourrit cet optimisme français, surtout au vu de la réaction de nos voisins : "En Allemagne, on s'affole, et en France, 'tout va bien'." Aujourd'hui encore, les conséquences sanitaires en France de la catastrophe de Tchernobyl sont un sujet disputé. Mais cette défiance envers les autorités s'est, au fil des ans, muée en conviction, manifestement erronée, qu'elles avaient été jusqu'à nier le passage du nuage sur la France.

 


06/10/2019
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Franceinfo - le mardi 20 août 2019

 

 

Seconde Guerre mondiale : le 20 août 1944, les combats font rage à Paris

 

 

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France 2France Télévisions

 

 

 

En 1944, la Libération de Paris aura duré une semaine. Le 20 août, les combats font rage dans la capitale

 

 

 

Dimanche 20 août 1944, la guérilla urbaine continue à Paris malgré la trêve. Après la préfecture de police de Paris la veille, la Résistance s'empare cette fois d'un autre symbole : l'Hôtel de Ville. Le buste du maréchal Philippe Pétain y est retiré. Dans la ville , 5 000 membres des Forces française de l'intérieur (FFI) attaquent les bastions allemands. Paris se bat pour sa liberté et le sang continue à couler. À l'est de la capitale, à Vincennes (Val-de-Marne), des prisonniers sont fusillés par des soldats allemands.

 

 

 

Appel à l'aide de De Gaulle

26 personnes meurent sous les balles de la division SS Das Reich, cette même division qui avait, quelques semaines plus tôt, massacré les habitants d'Oradour-sur-Glane (Haute-Vienne). Le 20 août, le général De Gaulle rencontre Eisenhower, commandant en chef des forces alliées. Il lui demande d'intervenir à Paris, mais l'américain hésite : pour lui, la capitale n'est pas une priorité.

 


22/08/2019
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Franceinfo - le vendredi 28 juin 2019

 

 

La signature de la paix à la fin de la Première guerre mondiale, le 28 juin 1919, a changé la donne pour l’Afrique

 

 

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Laurent Ribadeau DumasRédaction AfriqueFrance Télévisions

 

 

 

 

Il y a tout juste un siècle, les belligérants de la guerre de 1914-1918 signaient un traité de paix à Versailles

 

 

 

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Le président du Conseil français, Georges Clémenceau, signe le traité mettant fin à la Première guerre mondiale le 28 juin 1919 dans la galerie des Glaces au château de Versailles. (AFP - ARCHIVES SNARK)

 

 

 

 

Le traité, résultat de cinq mois de négociations à Paris, accorde le 28 juin 1919 aux Français et aux Britanniques les colonies africaines de l’Allemagne. Ce qui n’est pas sans conséquence pour l’ensemble des possessions européennes en Afrique. Entretien avec Emmanuelle Sibeud, professeure d’histoire contemporaine à l’université Paris VIII.

Franceinfo Afrique : en 1914, toute l’Afrique est colonisée par les Européens, à l’exception de l’Ethiopie…

Emmanuelle Sibeud : depuis le début du XXe siècle, la colonisation s’est stabilisée. Les administrations coloniales grossissent. Pour autant, à partir de 1905, des réseaux philanthropiques s’alarment de la situation dans les deux Congo (français et belge) exploités à outrance par des compagnies privées avec le soutien des administrations. A la même époque a lieu le génocide des Héréros et des Namas en Namibie, alors territoire allemand. Ces réseaux demandent des comptes dans une logique réformiste: sur ce qui se passe en Afrique et sur la manière dont on colonise. Ils nouent également des contacts en Afrique de l’Ouest en particulier, avec tous ceux qui sont les intermédiaires locaux de la colonisation, instituteurs, employés, mais aussi des avocats comme le Ghanéen Joseph Casely-Hayford qui circule beaucoup en Europe ou aux Etats-Unis.

 

 

 

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Tirailleurs sénégalais pendant la Première guerre mondiale (SELVA)

 

 

 

Survient la guerre…

 

 

On assiste alors à des évolutions très contradictoires. Les élites que je viens d’évoquer espèrent que la guerre va conforter leur position d’intermédiaires.

 

 

Du côté des colonisateurs britanniques, au contraire, on est très réticent à laisser des troupes de couleur combattre en Europe. Un dixième seulement des soldats indiens (les plus aguerris dans l’armée britannique) est envoyé en France. Autre cas révélateur : les Sud-Africains noirs sont utilisés en France comme sapeurs, non comme combattants.

 

 

De son côté, l’armée américaine est explicitement ségrégative.

 

 

Quant aux Français, ils ont une attitude ambivalente. Les troupes coloniales – 164 000 tirailleurs africains et 173 000 algériens - combattent, mais elles représentent seulement 6% des 8,5 millions de soldats engagés. Il n’y a pas de ségrégation à l’intérieur des tranchées, mais celle-ci s’exerce autrement.

 

 

Ainsi, les soldats coloniaux, pourtant présentés dans l’opinion de manière favorable, hivernent (notamment à Fréjus dans le sud de la France) à l’écart des populations civiles. Ils sont soignés à part. Il n’y a pas d’infirmières auprès d’eux, ceci pour éviter des relations entre hommes noirs et femmes blanches, et des enfants métis ! Les plus ségrégués sont les travailleurs coloniaux, très surveillés. Ces derniers effectuent des tâches dangereuses (notamment dans les usines d’armement, NDLR). Cette discrimination officielle contribue aux relations tendues et aux incidents avec les populations ouvrières françaises qui les accusent d’accepter des salaires très bas et de prendre la place des soldats envoyés au front. 

 



En fait, chez les Français, il y a un double discours. D’un côté, les soldats coloniaux sont mis en valeur et défendus par l’autorité militaire. Mais de l’autre, les officiers français reçoivent comme instruction de respecter le fonctionnement ségrégatif de l’armée des Etats-Unis, par exemple, de ne pas serrer la main des officiers afro-américains. Ceci provoque une protestation officielle à la chambre des députés, mais dans la pratique tout le monde accepte que les "indigènes" soient mis à l’écart.

 

 

 

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Militaires américains dans un hôpital de campagne en France en septembre 1918 pendant la Première guerre mondiale (HO / THE NATIONAL ARCHIVES)

 

 

 

On proteste également contre la campagne internationale dénonçant la présence de soldats africains dans les troupes d’occupation françaises en Rhénanie en 1921, la "schwarze Schande" ou "honte noire". Mais on refuse l’autorisation de se marier aux tirailleurs qui ont eu un enfant avec une Allemande.

 

 

Les formes coloniales de ségrégation raciale arrivent donc en métropole à la faveur de la guerre, autour des soldats et surtout des travailleurs coloniaux. La guerre amplifie et accélère le processus plus diffus d’identification des Européens à la race blanche par opposition avec les populations de couleur. Des cohabitations anciennes sont jugées inacceptables. Par exemple, des émeutes visent les marins indiens présents de longue date dans des ports comme Liverpool.

 



Les élites coloniales voient ainsi se rétrécir singulièrement ce que vous appelez le "champ des possibles"…

 



Là-encore, la France a une attitude très ambivalente. Bien qu’il y ait eu d’importantes révoltes contre la conscription, en particulier en Afrique de l’Ouest, la guerre a montré que cette mesure était possible et elle est généralisée dans toutes les colonies à partir de 1919. Les anciens combattants sont pourtant bien mal récompensés. Ils sont surveillés de près à leur retour au pays pour les faire rentrer dans le rang. 

 



En outre, il n’est pas question de leur accorder la citoyenneté. Tout au plus octroie-t-on aux anciens combattants algériens le droit de participer aux élections locales. On avance l’argument que les populations colonisées ne voudraient pas de la citoyenneté française parce qu’elle implique d’accepter le Code civil, et donc de renoncer au droit coutumier. L’inégalité de statut entre citoyen et sujet serait donc une concession faite aux populations colonisées. Le culturalisme s’avère un instrument d’exclusion bien plus efficace que le racisme biologique !

 



A cette époque, les bolchéviques et le président américain Woodrow Wilson font l’éloge du droit des peuples à l’autodétermination. Quel écho cela a-t-il dans les colonies ?

 



Les Quatorze points du président Wilson ont eu un impact énorme auprès des élites des populations colonisées. Celles-ci, qui veulent trouver leur place au sein des empires coloniaux, sont alors prêtes à entrer dans le processus des discussions de paix. Mais elles vont en être écartées.

 

 

Dans le même temps a lieu, en février 1919, un Congrès panafricain en marge des négociations de Paris. La manifestation est autorisée par Georges Clémenceau, au moment où ces négociations sont plus ou moins à l’arrêt, Wilson étant retourné aux Etats-Unis. On y trouve le député du Sénégal Blaise Diagne qui pense pouvoir faire évoluer progressivement les choses dans le cadre colonial.

 

 

 

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Vie quotidienne d'une troupe de tirailleurs sénégalais dans l'armée française pendant la Première guerre mondiale (AFP - SELVA / LEEMAGE)

 

 

 

Autre participant influent à ce Congrès panafricain : le sociologue William Edward Burghardt Du Bois, diplômé de l’université d’Harvard et premier Afro-Américain à obtenir un doctorat. Il avait conseillé aux Afro-Américains de s’engager dans l’armée américaine pour prouver que ceux-ci étaient capables de se battre et d’être citoyens. A Paris, où il a été accrédité comme journaliste, il propose que l’on attribue aux élites noires les territoires du centre de l’Afrique. Du Bois explique qu’éduquées et christianisées à l’occidentale, ces élites sont capables de gérer ces territoires pour le compte de la Société des Nations (SDN).

 



Ce rêve va vite se dissiper…

 

 

Absolument ! Aux Etats-Unis, on va assister à des lynchages d’anciens combattants afro-américains.

 

 

Assiste-t-on alors, en Afrique, à la naissance de mouvements nationalistes ?

 

 

Non, en 1919, les élites se pensent plutôt comme des intermédiaires à l’intérieur des empires coloniaux. Le député du Sénégal Blaise Diagne se considère, par exemple, comme le représentant de toute l’Afrique de l’Ouest sous domination française. De son côté, Joseph Casely-Hayford plaide pour une fédération britannique d’Afrique de l’Ouest qui pourrait devenir un dominion (ensemble de colonies disposant de l’autonomie via un parlement fédéral).

 

 

Mais ce qu’apprennent les élites coloniales dans le processus des négociations de paix et de la création de la SDN, c’est qu’il faut être reconnu comme une nation pour appartenir à l’ordre "international". Précisons que le Pacte de cette organisation internationale explique alors que "le bien-être et le développement" des peuples colonisés "forment une mission sacrée de civilisation". Le document est le premier traité à prononcer et à justifier explicitement l’exclusion politique de ces peuples en invoquant leur supposée incapacité. 

 

 

 

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 Les "Quatre grands" de la conférence mettant fin à la Première guerre mondiale en 1919 à Paris. De gauche à droite: le Premier ministre britannique David Lloyd George, le président du Conseil italien Vittorio Emanuele Orlando; le président du Conseil français Georges Clémenceau; le président des Etats-Unis Woodrow Wilson. (AFP - DPA)

 

 

 

 

De leur côté, les empires européens ont gagné la guerre et entendent tirer davantage de profits de leurs colonies. En France, outre la généralisation de la conscription, on assiste aussi à celle du travail forcé des jeunes hommes et femmes dans les plantations (de café, de cacao…) à partir de 1926. Ceux que les Africains appelaient les "travailleurs à la-pelle" parce que leur recrutement était une autre forme - détestée - de conscription.

 

 

Dans le même temps, les Quatorze points ouvrent une possibilité aux populations colonisées qui demandent une forme de participation aux affaires. Très vite cependant, elles se heurtent à une vision de plus en plus inégalitaire, incarnée par exemple par les trois catégories de mandats inventées pour les ex-colonies allemandes et certaines provinces de l’empire ottoman. Celles-ci deviennent des mandats A, c’est-à-dire des nations en devenir dont il faut organiser la marche vers l’indépendance (accordée dès 1934 à l’Irak par la Grande Bretagne).

 

 

Les ex-colonies allemandes sont en revanche des mandats B, elles pourraient devenir des nations dans un futur indiscernable, autrement dit, il n’y a pas encore de terme à leur domination. Ou des mandats C : des populations déclarées trop "arriérées" pour devenir jamais des nations. Cette disqualification touche par ricochet les nations de couleur. Ainsi, l’Ethiopie doit attendre 1923 pour être admise à la Société des Nations.

 



Confrontées à ce rejet occidental explicitement teinté de racisme, les élites colonisées font le choix logique d’abandonner leur perspective légaliste et réformiste. Résultat : après 1925, on assiste à la naissance des premiers mouvements indépendantistes qui se tournent notamment vers les réseaux bolchéviques.

 

 

 

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Opérations au Maroc, pendant la guerre du Rif (région montagneuse du nord du Maroc) en 1925. Menée côté marocain par Mohamed Ben Abdelkrim El-Khattabi et violemment réprimée par les Français, cette guerre coloniale a opposé, de 1921 à 1926, les Rifains aux armées espagnoles puis françaises. Elle aurait fait des dizaines de milliers de morts. (AFP - PHOTO12)

 

 

 

L’interview a été relue et corrigée par Emmanuelle Sibeud.

 

Emmanuelle Sibeud est intervenue lors d’un colloque international, intitulé 1919, la conférence de la paix de Paris. Les défis d’un nouvel ordre mondial et organisé du 5 au 8 juin 2019 dans la capitale française. Thème de son intervention : "A la porte de la Société des Nations. Nouvel ordre mondial et réaction coloniale en Afrique".

 


29/06/2019
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Franceinfo - le mardi 4 juin 2019

 

 

Trente ans après la répression de Tiananmen, comment la photo de "Tank Man", l'homme qui a tenu tête aux chars, est entrée dans l'histoire

 

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Anne BrigaudeauFrance Télévisions
 

 

 

L'inconnu qui a tenté, le 5 juin 1989, d'arrêter une file de blindés près de cette place centrale de Pékin, est devenu l'incarnation du courage face à l'armée

 

 

 

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Le 5 juin 1989, un homme se tient devant une file de chars sur une avenue menant à la place Tiananmen, à Pékin (Chine).  (JEFF WIDENER / AP / SIPA)

 

 

 

Un homme seul arrêtant une colonne de chars. Saisie par l'Américain Jeff Widener le 5 juin 1989 à Pékin, l'image a marqué les esprits. Car cet anonyme désarmé, en chemise blanche et sacs en plastique à la main, est devenu le symbole de la bravoure face à la violence de la répression. La veille, dans la nuit du 3 au 4 juin, a eu lieu l'évacuation sanglante de la place Tiananmen, où des dizaines de milliers d'étudiants convergeaient chaque jour pour réclamer plus de démocratie, la liberté d'expression, des élections libres et des mesures contre la corruption.

 

 

Le 4 juin, l'armée chinoise met un point final à sept semaines de contestations pacifiques qui ont gagné les grandes villes du pays. Quand les caméras photographient "Tank Man", l'inconnu dont la presse n'a jamais rien su, le mouvement vient d'être écrasé dans le sang et les manifestants ont perdu la partie. Retour sur une photographie de légende, dont les protagonistes n'ont jamais été identifiés.

 

 

 

Un cliché saisi sur  "l'avenue de la Paix éternelle" 

La veille a été meurtrière. "A 2h20 dimanche, écrit le journaliste du Monde à Pékin, Francis Deron, l'Armée populaire de libération – du moins, son 27e corps d'armée, déterminé à frapper très fort – pénètre sur la place Tiananmen".  A 85 ans, le vieux  chef historique du parti, Deng Xiaoping, a fait pencher la balance du côté d'une répression sans merci. Avant l'aube, les blindés s'avancent dans la capitale chinoise et "les soldats tirent des rafales pour dégager la place Tiananmen et les rues adjacentes", se souvient pour franceinfo l'ancien correspondant sur place de France 2, Bruno Le Dref. Plus tard, il verra "les corps empilés à la morgue" sans pouvoir avancer une évaluation fiable du nombre de victimes. 

 

 

Combien y a-t-il eu de morts à Pékin ce 4 juin ? "Les Mères de Tiananmen [l'association regroupant 128 mères d'étudiants chinois disparus] ont recensé 202 noms, détaille pour franceinfo Pierre Haski, qui fut correspondant en Chine de LibérationMais ce chiffre est loin d'être exhaustif car les autorités ont fait pression sur les familles pour qu'elles ne se joignent pas au mouvement". Lui estime que la répression a pu faire jusqu'à 2 000 morts, mais la fourchette généralement admise, fondée sur divers relevés des hôpitaux, est comprise entre 400 et plus d'un millier de morts.

 

 

La fameuse photo est prise le lendemain, lundi 5 juin, non loin de la place Tiananmen. Un groupe de quatre chars remonte "l'immense avenue de la Paix éternelle (Chang'an), qui traverse la capitale chinoise d'est en ouest", précise Le Monde, lorsqu'un homme se place devant le premier blindé. L'inconnu et la machine de guerre vont se livrer à un étrange ballet, visible sur ce reportage de CNN. Un sac plastique dans chaque main, cet homme seul, dont on ne sait rien, se déplace latéralement pour bloquer la route au char qui tente de le contourner, puis s'arrête.

 

 

Et l'incroyable se produit : l'inconnu escalade la tourelle du char, parle au conducteur, puis redescend. L'engin veut repartir, l'individu mystérieux se place à nouveau devant, l'appareil s'immobilise. D'autres images montrent l'irruption d'un cycliste, qui discute avec "Tank Man" avant que celui-ci ne soit entraîné de l'autre côté de la route par trois hommes, hors champ. Pour le protéger ? Pour l'arrêter ? La question n'est pas tranchée.

 

 

 

"J'ai vu un homme devant les chars"

De l'hôtel Beijing, où la presse s'est réfugiée, "nous étions une trentaine sur les terrasses à regarder les chars défiler sur l'avenue", se remémore Bruno Le Dref. Depuis la veille, ça devenait beaucoup plus compliqué de travailler. La place Tiananmen nous était interdite, tout comme la diffusion en direct depuis Pékin". Faute de pouvoir s'approcher, les reporters se pressent aux balcons de ce bâtiment sans charme où les télés américaines se sont installées. Ils seront donc plusieurs à capter au vol, à distance, la séquence devenue mythique.

 

 

Parmi eux : le Britannique Stuart Franklin, de l'agence Magnum, l'Américain Charlie Cole, du magazine Newsweek, et le photographe hongkongais de Reuters, Arthur Tsang. Celui-ci témoigne à France 2 de sa stupeur quand il prend conscience de la scène. 

 

 

J'étais sur un balcon au-dessus, et tout à coup, j'ai entendu une journaliste dire : 'Mais ce gars est fou'.Le photographe Arthur Tsang à France 2

"Et j'ai vu en effet qu'il y avait un homme devant les chars. J'ai réalisé qu'il bloquait tout seul les tanks", conclut-il.

 

 

"Ce type me fout en l'air ma composition"

A la même seconde, le photoreporter de l'agence Associated Press, Jeff Widener, 32 ans, est seul au balcon de sa chambre quand il appuie sur le déclencheur.

 

 

Sur l'instant, l'auteur de la photo la plus connue, avec ses lampes blanches au premier plan et un cadrage plus rapproché que celui de ses confrères, ne comprend pas ce qui se joue. L'écrivain et journaliste Adrien Gombeaud l'a interviewé. Il raconte :

 

 

Jeff Widener était si concentré sur la ligne de chars qu'il n'a pas compris tout de suite qu'il avait pris une photo majeure. Il s'est dit : 'Ce type me fout en l'air ma composition'.Adrien Gombeaud (coauteur de la BD "Tiananmen 1989") à franceinfo

 

 

Que ce cliché soit devenu iconique reste un "miracle" aux yeux de son auteur. "Quand je regarde cette photo, expliquait Jeff Widener en 2014 au Wall Street Journal (en anglais), ce que je vois, c'est à quel point j'ai failli la rater complètement. (...) Quand vous prenez une photo avec un 800 mm à 1/30e de seconde, c'est une photo impossible à prendre à cette distance avec cette focale" [en raison de la probabilité importante de flou de bougé, précise Le Monde]. "C'est un miracle que cette photo soit sortie, insiste-t-il dans la vidéo ci-dessous, qui revient sur son travail tout au long des manifestations de Pékin. Un miracle".

 

 

Il n'est pas seul à douter de l'intérêt de la photo. "Sur le moment, je pensais qu'elle était inutilisable : on ne peut pas voir le visage de l'homme et il est loin", confie Stuart Franklin au South China Morning Post (en anglais), avant d'ajouter ce détail macabre : tandis que "Tank Man" faisait face au char, "vingt corps étaient enlevés de l'avenue". Les patrons de presse, affirme-t-il encore, mettront d'ailleurs du temps à s'intéresser à cet homme mystérieux, cet "habitant de Pékin comme les autres, rentrant chez lui après avoir fait ses courses", selon la formule ironique du quotidien de Hong Kong.

 

 

 

"CNN a réussi à planquer ses images"

Une fois la photo prise, encore fallait-il la sauvegarder. "La sécurité civile est arrivée juste après dans l'hôtel et elle a piqué toutes les cassettes. Trois ou quatre télés se sont fait prendre les images qu'elles avaient tournées", rembobine Bruno Le Dref. Il poursuit :

 

 

CNN, elle, a réussi à sortir la cassette de la Betacam, à la planquer et à l'envoyer par avion de Pékin à Hong Kong, d'où les images ont été diffusées.Bruno Le Dref, ancien correspondant de France 2 à Pékin à franceinfo

 

 

D'autres recourent à la même astuce, tel Stuart Franklin confiant ses images à un étudiant français qui s'envole pour Paris, selon The South China Morning Post. "C'est une époque qui n'existe plus, constate Adrien Gombeaud. Les photographes ont dû cacher les rouleaux, emmener les pellicules à l'aéroport, les confier à des confrères en partance pour Hong Kong. Aujourd'hui, il y aurait autant de photos que de chambres d'hôtel et elles seraient toutes sur Internet !"

 

 

 

"C'est le soldat inconnu !"

Avec le temps, la photo de "l'homme de Tiananmen" prend force de symbole. La version de l'Américain Charlie Cole remporte le World Press Photo de l'année 1990, tandis que Jeff Widener est nommé pour le prix Pulitzer en 1990. "A raison, estime Adrien Gombeaud. Un homme qui arrête un char, il n'existe pas d'image aussi puissante. En quelques secondes, il devient le symbole que n'importe qui peut faire l'histoire !" 

 

 

L'identité de "Tank Man" reste un mystère : "Rien ne permet de l'identifier et il n'a vraisemblablement joué aucun rôle majeur avant. C'est le soldat inconnu !", s'enthousiasme le coauteur de Tiananmen 1989 (éd. Seuil-Delcourt, avril 2019). La suite est tout aussi opaque. "On ne sait pas s'il est vivant ou mort, poursuit Adrien Gombeaud. On a beaucoup spéculé sur les personnes qui l'éloignent du champ de la caméra. S'agit-il de policiers ? De gens qui l'ont mis à l'abri ? On ne le sait toujours pas. On sait juste que les autorités chinoises n'ont jamais fait état d'un prisonnier jugé pour s'être opposé ce jour-là, à cet endroit-là et de cette façon-là à l'armée". 

 

 

 

"Le dimanche, il se serait fait écrabouiller"

On ne sait pas davantage qui était le conducteur du char, et pourquoi il a choisi de s'arrêter. "C'est incroyable qu'il ne lui ait pas roulé dessus, commente Bruno Le Dref. Peut-être qu'il n'avait pas envie d'écraser ce type, qui était un Chinois comme lui. Et surtout, l'armée avait rempli la veille sa mission, qui était de dégager la place et les alentours. On était le lendemain".  

 

 

Auteur d'un documentaire sur le dissident chinois et prix Nobel de la Paix Liu Xiaobo, qui avait servi de médiateur entre les étudiants et l'armée à Tiananmen (L'homme qui a défié Pékin, diffusion le 4 juin sur Arte à 22h45), Pierre Haski opine. "L'urgence était passée, ils avaient gagné, il n'y avait pas de danger. Le dimanche, l'homme se serait fait écrabouiller. Le lundi, l'armée n'était plus sur le qui-vive", estime l'ancien correspondant de Libération à Pékin. A rebours de l'opinion commune, il juge que la photo de "Tank Man" dessert l'histoire et fait écran à ce qui s'est réellement passé :

 

 

Cette photo douce censée symboliser le massacre de Tiananmen occulte la réalité de la violence, des cadavres.Pierre Haski, auteur de "Lu Xiaobo, L'homme qui a défié Pékin"à franceinfo

 

 

En Chine, arrestations et procès se multiplient, mais des filières d'évasion efficaces se mettent en place, dans le sud du pays.

 

 

Les types les plus recherchés de Tiananmen réussissent à s'enfuir grâce aux mafias de Hong Kong qui les amènent dans la colonie britannique.Pierre Haski à franceinfo

 

 

Difficile toutefois pour ces opposants de s'éterniser, poursuit-il, car "les Britanniques ne veulent pas d'ennuis avec les Chinois", et les autres pays ne se bousculent pas non plus. Des diplomates français déclenchent alors l'opération "Yellow Bird', qui permet, décrit Libération, "l'exfiltration via Hong Kong de plusieurs centaines de démocrates chinois". "Evidemment, il faut leur donner des visas (...). A tous. Et tout de suite", écrit l'ancien ambassadeur en Chine Claude Martin, qui retrace cet épisode dans ses Mémoires (La diplomatie n'est pas un dîner de gala, éd. de l'Aube, 2018).

 

 

L'opération est un succès : dans la plus grande discrétion, des figures marquantes de Tiananmen sont accueillies en France, et certaines défileront même aux cérémonies du bicentenaire de la Révolution française, le 14 juillet 1989. "J'étais heureux, se souvient Claude Martin. Cette opération de sauvetage silencieuse avait du sens, bien plus que toutes les déclarations et postures que les événements avaient inspirées à la classe politique française". A Paris, des exilés politiques respirent. En Chine, le printemps de Pékin est définitivement brisé. Trente ans plus tard, les images de "Tank Man" sont toujours interdites dans le pays.

 

 


04/06/2019
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