L'AIR DU TEMPS

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Franceinfo - le dimanche 9 juin 2019 - mis à jour le 10.06.19

 

 

Tulle et Oradour

La traversée du Limousin de la Das Reich

 

 

Bernard Gouley et Hélène Abalo - France 3 Nouvelle-Aquitaine - Publié le , mis à jour le  

 

 

 

A l'occasion du 75e anniversaire des massacres de Tulle (Corrèze) et d'Oradour-sur-Glane (Haute-Vienne), France 3 Nouvelle-Aquitaine vous propose de retracer l'itinéraire de la Das Reich, la division SS qui va commettre plusieurs exactions sur son parcours du sud de la France à la Normandie. 

 

 

 

Oradour-sur-Glane : suivez les commémorations du 75e anniversaire du massacre du 10 juin 1944

Ce 10 juin 2019, Oradour-sur-Glane commémore le 75e anniversaire du massacre perpétré par les SS de la  Das Reich, le 10 juin 1944, dans ce petit village de Haute-Vienne. 642 enfants, femmes et hommes ont péri, fusillés ou brûlés vifs. Suivez les commémorations avec France 3 Limousin. 

 

 

 

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 © André Abalo - France 3 Limousin

 

 

#1 : Le 6 juin 1944

À l’aube du 6 juin 1944, une armada de navires approche des côtes normandes. 156 000 soldats, principalement Américains, Anglais, Canadiens, s’apprêtent à débarquer en Normandie. Parmi eux, les 177 Français du commando Kieffer. Le débarquement provoquera la mise en route de la division Das Reich.

Les alliés débarquent sur cinq plages désignées Gold, Juno, Sword, Omaha et Utah. Cette action militaire hors-norme  libère la France, mais elle permet surtout d’ouvrir un second front contre les Allemands. Le premier, à l’est, est l’affaire des Soviétiques. La finalité est de les prendre en tenaille. Ce sera chose faite à partir de janvier 1945 où les combats se dérouleront en Allemagne même.



L’état-major allemand savait que les alliés poseraient pied un jour sur les côtes françaises, mais c’est le lieu qui restait inconnu. Les services secrets britanniques, doués pour brouiller les pistes avaient laissé entendre depuis 1943 que le débarquement aurait lieu du côté du Pas-de-Calais. Conséquence : l’armée allemande a concentré ses forces dans le nord de la France jusqu’au Pays-Bas. Seconde conséquence : les troupes basées en Normandie sont soit des hommes âgés, peu performants ou au contraire des très jeunes sans beaucoup d’expérience.



Lorsque les navires alliés approchent des côtes, l’effet de surprise est total côté allemand : la météo depuis plusieurs affichait pluies et vents donc peu favorable à un débarquement selon l’analyse de l’état-major allemand. Une éclaircie et une mer calme étaient prévues le 6 juin, mais cette information n’était connue que des alliés grâce à leur station météo basée dans l’Atlantique. Les soldats de la Wehrmacht sont dans les premières heures désemparés par ce déferlement d’hommes sur les plages.

 

 

Mais à Omaha Beach, l’une des quatre plages situées dans le Cotentin, les Américains ont rencontré de sérieuses difficultés. Quand la première vague de combattants a foulé le sable à 6h35, la mer était basse. Cela a obligé les hommes à courir 500 mètres à découvert avant de pouvoir se mettre à l’abri. A 7h du matin, 58 chars américains débarquent sur la plage. A la fin de la journée, il n’en reste que trois. Omaha Beach portera le nom de Omaha la sanglante.



Le Débarquement à l’issue de cette première journée est une "réussite" pour les alliés même si le bilan est lourd : 11 000 tués ou disparus.



Ce 6 juin, toutes les forces allemandes présentes sur le territoire français ont ordre de rejoindre le front en Normandie. A plus de 700 kilomètres, à Montauban, apprenant la nouvelle du Débarquement, la division Das Reich reçoit l’ordre de se mettre en route et de rejoindre la Normandie.

 

 

 

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 © INA

 

 

#2 : La Das Reich

Le 6 juin 1944, après cinq années d’occupation allemande, la libération de la France commence avec le débarquement anglo-américain sur les plages normandes. Toutes les forces militaires allemandes disponibles sont appelées à rejoindre le front normand. C’est dans ce contexte d’urgence et de fin régime que la division allemande Das Reich, basée à Montauban, va se mettre en marche pour la Normandie. Qui compose cette division et quelle est la raison de sa présence dans les environs de Montauban ?



En Allemagne, les officiers provenaient essentiellement de la noblesse et de la grande bourgeoisie. Lorsqu’Hitler accède au pouvoir, il "casse" les codes et permet à des ouvriers et des petits bourgeois d’accéder à des grades d’officier. La Das Reich était composée de ces deux catégories. Ces hommes, pour accéder à cette division délite, appartenaient au parti nazi et devaient faire preuve d’un fanatisme infaillible. La particularité de cette division était la présence de "malgré nous" alsaciens dont certains déserteront en 1944 tandis que d’autres participeront le 10 juin au massacre d’Oradour.



Entre 1942 et 1943, la Division est sur le front russe. Elle subit des pertes considérables tant chez les soldats que les officiers. Près de 20% des officiers et sous-officiers sont revenus de Russie inaptes au combat. L’état-major décide en 1944 de placer des troupes au nord de la Loire et dans le Sud-Ouest en prévision d’un débarquement allié qu’il sait imminent. C’est la première raison de leur venue dans le département du Lot et Garonne. La seconde est de mettre en échec les réseaux de résistance de la région. En avril 1944, les premiers éléments de la Division Das Reich arrivent à Montauban. Au total, ce sont 15 000 hommes qui seront répartis dans une cinquantaine de cantonnements à Montauban et dans les environs.

 


Les premières exactions

 

 

La division avait déjà effectué un séjour à Montauban. C’était en 1940, la France avait signé l’armistice, la population était calme et résignée. En avril 1944, la résistance s’est développée et nombreux sont les Français et Françaises qui estiment à juste titre que la chute du 3e Reich n’est qu’une question de temps.

Fin mai 44, on estimait à 500 000 le nombre de résistants actifs en France dont 10 000 pourvus d’armes dans la Dordogne, la Corrèze, la Haute-Vienne et la Creuse. Côté maquis la consigne donnée à ceux qui suivent De Gaulle est de ne pas bouger tant que les alliés n’ont pas débarqué. Ce groupe représente les deux tiers des résistants en France. Le dernier tiers composé de francs-tireurs et partisans communistes refusent l’autorité de De Gaulle et veulent que la France se libère par elle-même.

Les hommes de la Das Reich sont quant à eux actifs. Ils attaquent les maquis du Lot en mai 1944, effectuent des arrestations à Figeac et des résistants sont fusillés. A partir du 6 juin, l’arrivée des alliés sur les côtes normandes sème un vent de panique parmi les Allemands basés en France. Ils vont redoubler de violence. Oradour-sur-Glane en sera le point culminant.

 

 

 

#3 : La route sanglante

A Montauban, soit à plus de 700 kilomètres de la Normandie, les soldats allemands de la Das Reich apprennent par la population, qui ne cache pas sa joie, que le débarquement a lieu. L’ordre de se préparer à partir pour le front normand est donné le 7 juin. Mais ce n’est que le 8 que la division quitte Montauban.



La première difficulté est d’organiser un périple de plus de 700 kilomètres avec 15 000 hommes et 14 000 véhicules. La Résistance, galvanisée par les nouvelles du Débarquement, a pour mission de ralentir tout soldat allemand qui veut rejoindre le front. Les responsables de la Division le savent : ils ne peuvent plus prendre les routes nationales au risque de tomber dans des embuscades. Le temps pour rejoindre le front sera probablement plus long que prévu.



Une première journée de terreur



Les contacts meurtriers entre soldats allemands et français vont se multiplier tout au long de la journée du 8 juin. Le premier a lieu à 14 km au-delà de Gourdon près du village de Grottière. Des Résistants se positionnent près du pont qui franchit la Dordogne et ouvrent le feu. Les Allemands répliquent et tuent cinq Résistants. Au bourg de Carsac, les Allemands se heurtent à un camion transportant 54 Résistants. 4 sont tués, le cinquième parvient à s’évader. A Gabaudet dans le Lot, des jeunes résistants étaient cachés dans une ferme. Certains d’entre eux sont tombés sur une patrouille de la division. Dix hommes et adolescents et une jeune fille ont été abattus. A Roufflilac-de-Calux, en Dordogne, les Allemands procèdent à de terribles représailles à la suite d’une embuscade de la Résistance : 13 habitants fusillés et jetés aux flammes. 

 

Le bilan de la journée est lourd du côté des Français : la Résistance avancera le chiffre de plusieurs centaines de morts contre une quinzaine de tués et une trentaine de blessés côté allemand. Le but était de ralentir la progression des occupants et au lieu de mettre 3 heures pour effectuer 64 km, les hommes de la Das Reich en ont mis le double.



En Normandie, les Alliés poursuivent leur progression dans les terres. Les Allemands se montrent intraitables : une soixantaine de soldats canadiens prisonniers sont exécutés dans le Calvados au prétexte qu’ils refusaient de répondre à un interrogatoire… Cette violence de masse va s’exercer à Tulle où un détachement de la Division arrive en fin de journée. Tulle qui, depuis 24 heures, est entre les mains de courageux Résistants.

 

 

 

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© DR

 

 

 

#4 : les 99 pendus de Tulle

Le soir du 8 juin, un détachement de la Division Das Reich parvient à Tulle. Depuis presque 48 heures, la ville est entre les mains de la résistance. L’arrivée des SS va permettre aux occupants de reprendre la cité. Les représailles seront terribles.

Le courage et la témérité des résistants 

Le 7 juin, les FTP (Francs tireurs partisans) attaquent, à Tulle, les casernes et les écoles où sont stationnés les soldats de la Wehrmacht. Les miliciens sont également visés. Pendant des heures, c’est une guérilla urbaine qui oppose les deux camps.

Le 8, en début d’après-midi, la quasi-totalité de la ville est entre les mains des résistants et à 16h, une quarantaine d’Allemands en uniforme et en civil se rendent les mains sur la tête. Quelques rues restaient entre les mains de l’ennemi.

Les fumées des incendies déclarés un peu partout dans la ville sont repérées à cinq kilomètres par le détachement de la Division SS qui encercle la ville. Il leur faut une vingtaine de minutes pour reprendre Tulle. L'ennemi s’impose sans difficulté avec trois soldats tués et neuf blessés seulement. En revanche, les combats menés par les maquisards pendant ces deux jours ont fait 139 morts et une quarantaine de blessés côté allemand.

 

 

 

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© DR

 

 

 

A l’aube du 9 juin, les hommes de la Das Reich reçoivent l’ordre de perquisitionner les maisons, de recueillir les armes qui seraient cachées et de rassembler tous les hommes dans la cour de la manufacture pour vérification d’identité. A 10h, 3 000 hommes y sont parqués. Une déclaration des forces allemandes est placardée en ville : il y est question de l’assassinat de 40 soldats allemands pendant les deux jours de combat. Les corps mutilés auraient été retrouvés le matin même. Jusqu’à ce jour, cette information n’a jamais pu être vérifiée.


 
Il est stipulé dans cette déclaration que pour venger ces 40 tués, 120 maquisards et leurs complices seront pendus. En début d’après-midi beaucoup de Tullistes sont relâchés mais 400 sont encore retenus.


 
Et parmi eux, seuls deux maquisards ont été pris dans la rafle et les preuves de complicité contre les autres prisonniers n’existent pas… alors il faut trouver des motifs. Arbitrairement, les SS mettent de côté les jeunes, les mal rasés, tous ceux dont l’aspect semble négligé. Les premiers sont emmenés à l’extrémité sud de la ville. Entre 16h et 19h, 99 hommes sont pendus.



300 autres attendaient le même sort. Il en fut autrement : les SS décident de suspendre leurs représailles. Pourquoi ? Plusieurs hypothèses ont été avancées : l’abbé Lespinasse, qui avait accompagné chaque supplicié, aurait fait appel à leur clémence ; le secrétaire général de la Préfecture, qui parlait couramment allemand, serait parvenu à convaincre l’occupant de renoncer à sa vengeance.



Dans les jours suivants, 149 hommes de Tulle sont envoyés au camp de concentration de Dachau. 48 seulement en reviendront. En 48 heures, 213 civils seront tués à Tulle. Le 9 juin, la division Das Reich quitte Tulle et poursuit son périple pour rejoindre le front normand.

 

 

 

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© André Abalo - France 3 Limousin

 

 

 

#5 : Oradour-sur-Glane, l'atrocité

Le 10 juin 1944, à 14h, les habitants d'Oradour-sur-Glane voient arriver des soldats SS. Dans ce petit village de Haute-Vienne, on ignore presque tout de la guerre. Seuls ceux de 14 savent ce que sait vraiment. Avec une force presque tranquille, les soldats rassemblent la population sur le champ de foire. Les enfants sont avec leurs institutrices, les hommes bavardent. Il n'y a peut-être bien que les femmes pour se faire du mauvais sang. Des mitraillettes sont en place mais rien ne bouge vraiment. Les SS disent vouloir chercher des armes. A Oradour, il n'y en a pas. Pretexte avant l'horreur. Les femmes et les enfants sont rassemblés dans l'église. Ils mourront brûlés vifs. Les hommes seront éparpillés en plusieurs lieux de supplice. Seuls 5 hommes et une femme en réchapperont : Marguerite Rouffanche, Mathieu Borie, Clément Broussaudier, Jean-Marcel Darthout, Yvon Roby et Robert Hébras.

 

 

Le dernier d'Oradour...



Robert Hébras est aujourd'hui le seul survivant du massacre encore en vie. Agé de 93 ans, il a refait pour nous le chemin de sa maison à la grange Laudy. Il nous confie ses souvenirs, son émotion et partage une dernière fois avec nous, son devoir de mémoire. Conception : Franck Petit et André Abalo.



A découvrir sur 3NoA, à partir du 10 juin 2019, à l'occasion du 75e anniversaire du massacre d'Oradour-sur-Glane

 


10/06/2019
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Franceinfo - le lundi 10 juin 2019

 

 

L'instant T de Jean-Philippe Hubsch et la Franc-maçonnerie

 

 

 

Quel point commun entre Mozart, Leonard de Vinci , jean Yves Le Drian ou jean Luc Mélenchon??  Et bien tous sont des francs-maçons revendiqués! Apparu en France au 18ème siècle cette organisation compte aujourd’hui quelques 70 000 membres, adeptes du secret. Jean-Philippe Hubsch est le Grand maître du Grand Orient de France, la principale organisation franc-maçonne en France. Ensemble nous allons tenter d’y voir plus clair dans cette organisation qui suscite tant de passions

 

 

 

Quel point commun entre Mozart, Leonard de Vinci, Jean Yves Le Drian ou Jean Luc Mélenchon??  Et bien tous sont des francs-maçons revendiqués !

 

 

Apparu en France au 18ème siècle cette organisation compte aujourd’hui quelques 70 000 membres, adeptes du secret. Jean-Philippe Hubsch est le Grand maître du Grand Orient de France, la principale organisation franc-maçonne en France. Ensemble nous allons tenter d’y voir plus clair dans cette organisation qui suscite tant de passions.

 

 

Son instant T : C’est ce choix, un jour, de devenir franc maçon.

 

 

Qu’est-ce que la franc-maçonnerie ? C’est discret ce n’est pas secret ? Qu’est ce qu’il a droit de dire et pas dire? C’est une religion? Les symboles, Compas et équerre/ Maillet maçonnique. Ils ont toujours suscité la méfiance, surtout de la part de l’extrême-droite et des ultras catholiques. Pendant la seconde guerre mondiale Pétain lance une chasse aux maçons. Pour s’en rappeler : comme les juifs, vous avez eu le droit vous aussi à une exposition parisienne dénigrante. Aujourd’hui il y a en Europe des gouvernements d’extrême droite en Italie... Les francs-maçons sont montrés du doigt et n’ont pas le droit d’accéder à des fonctions gouvernementales.

 

 

L’instant T c’est aussi un point de vue une expertise. Le point commun entre vos détracteurs et vos admirateurs, c’est de conférer à votre organisation la capacité de faire et défaire les gouvernements. De grands maîtres s’en sont même félicités comme Fred Zeller ; grand maitre dans les années 70 qui confirme le pouvoir maçonnique sous la Vè république. A la grande époque : De 1873 à 1931: 6 chefs d’Etat sont franc-maçons !  Ce pouvoir supposé, ce culte du secret..... C’est le terrain favori des complotistes : Quand on va sur internet, c’est fou ce que la Franc-maçonnerie fait fantasmer. De l’extrême droite avec le grand complot judéo-maçonnique aux amateurs d’ésotérisme avec les Illuminati : Société plus secrète encore qui aurait infiltrée les francs-maçons (John Robinson). On se quitte avec Mozart et son lied « composé pour célébrer les nominations de nouveaux officiers maçons », 27 mars 1785   https://www.youtube.com/watch?v=3GHWCvpHc5I

 


10/06/2019
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Franceinfo - le dimanche 9 juin 2019

 

 

2500 années de présence juive en Afrique du Nord, un monde qui s'éteint

 

 

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Michel LachkarRédaction AfriqueFrance Télévisions

 

 

 

Les traces d'une présence juive sur les côtes méditerranéennes de l'Afrique remonte à la haute Antiquité. Elle précède d'au moins neuf siècles la conquête arabe et l’islamisation de l'Afrique

 

 

 

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Juif originaire de Libye en prière dans une ancienne synagogue de Tripoli, aujourd'hui à l'abandon. 38 000 juifs libyens ont été expulsés par le colonel Kadhafi en 1969. La plupart des synagogues du pays ont été détruites ou converties en mosquées. (SUHAIB SALEM / X90014) 

 

 

 

On retrouve les premières traces d'une présence juive à Carthage (aujourd'hui la banlieue de Tunis), ville fondée par les Phéniciens au VIIe siècle avant J.-C. Quatre siècles plus tard, cette cité portuaire florissante devient une rivale de Rome en termes de commerce, de richesse et de population. Non loin de Carthage, les juifs de Djerba arrivent au VIe siècle avant J.-C., fuyant la Judée après la destruction du Premier temple par Nabuchodonosor. C’est en 586 avant J.-C. à Djerba, où quelques milliers de juifs trouvent refuge, que commence la construction de la plus vielle synagogue du continent africain (la Ghriba).

 

 

 

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 Stèle funéraire écrite en grec, épitaphe d'un rabbin nommé Caecilianos, retrouvée dans les ruines de Volubilis, près de la ville marocaine de Meknès. Ces ruines romaines datent du Ier siècle avant J.-C. (MANUEL COHEN / MANUEL COHEN)

 

 

 

Les juifs arrivent à Carthage avec les Phéniciens... et les Romains

Des mosaïques représentant des chandeliers à 7 branches (symbole du judaïsme) ont également été découvertes dans une villa (lors de travaux de voirie) à 110 km au sud de Tunis. Selon les archéologues, ces vestiges constituent une preuve supplémentaire d’une présence juive dans la région de Cap Bon entre le IVe et le Ve siècle avant J.-C.

 

 

Le premier compte-rendu historique évoquant la présence de juifs dans une région à l’ouest de l’Egypte apparaît dans l’œuvre de Flavius Josèphe. L'historiographe romain écrit dans La guerre des juifs qu’au IIIe siècle avant J.-C., 100 000 juifs furent déportés d’Israël en Egypte. De là, ils se rendirent en Cyrénaïque (est de la Libye actuelle) et probablement plus à l'Ouest.

 

 

Dans ces régions, ils "côtoyèrent" durant plusieurs siècles les populations berbères, qu’ils ont parfois même judaïsées. Cette population "judéo-berbère" longera l’Atlas saharien pour finalement se fractionner et se fixer au Mzab, au Touat, Tafilalet, Dra’ et Sous (sud algérien et marocain d'aujourd'hui).

 

 

A partir du IVe siècle, le christianisme devient religion de l’empire romain. Il relègue dès lors le judaïsme au nord et au sud de la Méditerranée. Cependant, des communautés juives subsistent dans les périphéries de l’empire.

 

 

 

Saint Augustin témoigne de la présence juive au Maghreb

Tertullien puis Saint Augustin témoignent à plusieurs reprises de la présence juive au Maghreb, dans de grandes discussions théologiques et liturgiques qui les opposent au judaïsme au sud de la Méditerranée (mais aussi les rapprochent face "aux païens").

 

 

Ils évoquent notamment dans leurs écrits "le prosélytisme juif" (de cette époque) envers les Berbères "qu’ils judaïsent en masse". Ces judéo-berbères et ces chrétiens opposeront par la suite une farouche résistance à l'envahisseur arabe. Ibn Khaldoun, le grand historien arabe du XVe siècle, relate que "lorsque les armées venues d'Arabie ont pénétré en pays berbère, de nombreuses tribus berbères étaient influencées par le judaïsme. (...) Une partie des Berbères pratiquait le judaïsme, religion qu’ils avaient reçue de leur puissants voisins, les israélites de la Syrie. Parmi les Berbères juifs, on distinguait les Djeroua, tribu qui habitait l’Aurès et à laquelle appartenait la Kahina, femme qui fut tuée par les Arabes à l’époque des premières invasions (VIIe siècle)."

 

 

Les tout premiers habitants juifs du Touat et Gourra (situées à la frontière algéro-marocaine) seraient arrivés plus tard, au IXe siècle, en provenance de Mésopotamie. La réalisation de foggaras (canalisations d’eau souterraines qui évitent l’évaporation) au Touat en témoigne, selon les archéologues. C’est également par la littérature talmudique que les historiens peuvent aujourd’hui retracer les différentes communautés juives dispersées autour de la Méditerranée. Les rabbins sont engagés dans des correspondances et des discussions juridiques et lithurgiques qui traversent l’ensemble du Maghreb. 

 

 

 

Les Almohades détruisent le judaïsme maghrébin

En 1147, les Almohades s’emparent du Maghreb et de l'Andalousie. Ils sont sans pitié envers ceux qui refusent de se convertir à l’islam. Ils ne leur laissent le choix qu'entre la conversion à l'islam et la mort, ce qui, après un siècle de persécutions, entraîne la disparition de nombre de communautés juives. Les grandes villes comme Kairouan sont alors interdites aux juifs, qui se réfugient dans les régions isolées.

 

 

Le rabbin Abraham Ibn Ezra (1092-1167) originaire de Cordoue énumère, après une longue traversée de l’Afrique du Nord, l’étendue du désastre qui frappe les juifs de Kairouan, Sfax, Gabès et Meknès, massacrés juste avant ceux de Fès et Marrakech. "Avant la destruction de sa communauté juive par les Almohades vers 1150, Sijilmassa, située dans le Tafilalet au carrefour des caravanes, était un centre important de la civilisation juive. (...) Une cité de sages et d’études talmudiques qui maintenait une correspondance avec les Yéchivas de toute la Méditerranée", relate le rabbin andalou.

 

 

Au XIIe siècle, le judaïsme maghrébin manque de disparaître. De même que les chrétiens persécutés, les juifs se réfugient en Castille et en Aragon ou encore en Sicile.

 

 

Hassan el-Wazzan, dit Léon l’Africain, de passage dans le "sud algérien", annonce que l’aventure du petit royaume juif saharien du Touat a été brutalement interrompue en 1492 par un prédicateur musulman venu de Tlemcen, scandalisé de voir à Tamentit des "juifs arrogants" auxquels n’est pas appliqué, comme dans le reste du Maghreb, le statut (infamant) des dhimmis (minorités du Livre soumises aux vexations et à la dîme). Ce prédicateur ordonne la destruction des synagogues de Tamentit et le massacre des juifs, promettant 7 mithqals d’or par tête de juif assassiné. Les rares rescapés se partageront entre une adhésion à l’islam ou à un exode massif à travers le Sahara, tant vers le Nord que vers le Sud… Certains se réfugieront en Castille et en Aragon, en Sicile, d’autres sans doute dans la région de Tombouctou (actuel Mali).

 

 

Le judaïsme revit en Afrique du Nord grâce à l’arrivée des juifs espagnols et portugais, chassés par les persécutions de l’Inquisition, sur les côtes du Maroc et d’Algérie. Le reste des communautés juives du Maghreb seront rejointes par les expulsés d’Espagne et du Portugal, entre les XIVe et XVe siècles. Les familles portant les noms de Toledo, Cordoba, Berdugo témoignent de ces racines ibériques.

 

 

 

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 Cimetière juif de Tanger (nord du Maroc), où sont enterrés les nombreux juifs expulsés d'Espagne et du Portugal entre les XIVe et XVIe siècles. (CREATIVE TOUCH IMAGING LTD / NURPHOTO)

 

 

Les juifs expulsés d'Espagne sauvent le judaisme nord-africain

Cette élite érudite d’éducation andalouse finit par imposer sa suprématie culturelle et économique aux juifs du Maghreb. Parlant plusieurs langues, ces négociants sont en contact avec les autres ports de la Méditerranée. Ces juifs espagnols se distinguent parfois des juifs "indigènes", comme à Tunis, où ils forment une communauté à part. En Tunisie, on retrouve les familles Lumbroso, Cartoso, Boccara, Valensiv venues pour la plupart de Livourne, en Italie.

 

 

Des quartiers juifs séparés existent un peu partout au Maghreb, notament au Maroc (mellah). En passant à la fin du XVIe siècle sous l’administration ottomane de Souleymane le Magnifique, les choses iront alors un peu mieux pour les juifs du Maghreb.

 

 

La colonisation française à partir de 1830 finit de détacher les juifs de leurs voisins musulmans. La "France des Lumières et républicaine", plus protectrice que l’islam, libère les juifs de leur statut inférieur (dhimis) de servitude. Le décret Crémieux accorde la nationalité française aux juifs d’Algérie. Désormais français, ils vont combattre durant la guerre de 14-18 aux Dardanelles ou au Chemin des dames.

 

 

 

La fin d'une histoire

Beaucoup quittent le Maroc et la Tunisie en 1948 pour Israël, d'autres préfèrent le Canada ou les Etats-Unis. La plupart des juifs d'Algérie seront "rapatriés" en France métropolitaine où il n'ont, le plus souvent, jamais mis les pieds. Les derniers contingents seront "chassés" par les indépendances algérienne, marocaine et tunisienne dans les années 60. Moins de 5000 juifs vivent aujourd’hui au Maroc, en Algérie et en Tunisie... Ils étaient encore près de 700 000 dans les années 50.

 

 

Ce judaïsme nord-africain a aujourd'hui quasiment disparu. Il survit encore dans la tête de quelques témoins vivants. Comme le disait Paul Valery, "nous savons que les civilisations sont mortelles". La vieille culture juive du monde arabe est sur le point de s'éteindre définitivement.

 


09/06/2019
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Franceinfo - le vendredi 31 mai 2019

 

 

Bâtisseurs de pyramides, les pharaons d'Egypte étaient-ils des tyrans ?

 

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Christian-Georges SchwentzelThe ConversationFrance Télévisions

 

 

Les chercheurs connaissent peu de choses sur les personnalités de Khéops, Snéfrou ou Mykérinos. L'historien Christian-Georges Schwentzel s'interroge dans The Conversation "sur la manière dont la postérité a perçu, dès l’Antiquité, les pharaons bâtisseurs des grandes pyramides"

 

 

 

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La grande pyramide de Khéops, sur le plateau de Gizeh près du Caire en Egypte (2002). (MARWAN NAAMANI / AFP)

 

 

 

Alors que les techniques de construction des grandes pyramides d’Egypte suscitent toujours de vifs débats, que savons-nous de la personnalité des pharaons qui firent édifier ces extraordinaires montagnes de pierres ?

 

 

 

Dans la tête de Khéops ?

Les textes contemporains des pharaons de la IVe dynastie (vers 2620-2500 av. J.-C.), bâtisseurs des grandes pyramides, sont peu nombreux. De plus, ils expriment l’idéologie officielle. Il en est de même des représentations des souverains dans la sculpture : il ne s’agit pas de portraits à proprement parler, mais d’images idéalisées.

 

 

Nous ne disposons pas de textes écrits par des opposants au régime pharaonique, ni de documents extérieurs nous décrivant l’Egypte au IIIe millénaire av. J.-C. Aucune confrontation des sources, pourtant essentielle pour le travail de l’historien, n’est donc possible. On ne peut entrer "dans la tête de Khéops" afin de décrypter ses motivations intimes, comme des chercheurs tentent de le faire aujourd’hui pour Donald Trump, Xi Jinping ou Vladimir Poutine.

 

 

Les principaux textes, qu’ils soient égyptiens ou grecs, évoquant la personnalité des souverains de la IVe dynastie, ont été écrits des siècles après leur mort. Ce qui ne veut pas dire qu’ils ne correspondent pas à la réalité, mais le doute est tel qu’on ne peut en tirer aucune information absolument certaine. Ces œuvres nous renseignent néanmoins sur la manière dont la postérité a perçu, dès l’Antiquité, les pharaons bâtisseurs des grandes pyramides.

 

 

 

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Snéfrou assis sur son trône, Musée du Caire. (Wikipédia)

 

 

Le sympathique pharaon Snéfrou

Snéfrou, fondateur de la IVe dynastie et constructeur, à lui seul, de trois pyramides, apparaît dans la littérature égyptienne comme un souverain débonnaire et bon vivant, un peu à la manière du roi Henri IV en France.

 

 

Dans La Prophétie de Néferti, alors qu’il s’ennuie, le pharaon fait convoquer ses conseillers : ils lui recommandent de faire appel à Néferti, un prêtre talentueux qui sait raconter de belles histoires. Arrivé au palais, Néferti demande à Snéfrou ce qu’il préfère : des récits du passé ou bien des prophéties révélant ce qui se produira en Égypte après sa mort. Snéfrou opte pour le futur. Néferti lui annonce alors de graves troubles, heureusement suivis par l’arrivée d’un roi sauveur qui rétablira l’ordre pharaonique : Amenemhat Ier, fondateur de la XIIe dynastie, vers 1960 av. J.-C.

 

 

Bien sûr, il s’agit d’une prophétie écrite après coup pour justifier le pouvoir de la dynastie d’Amenemhat. Il est néanmoins intéressant de remarquer que c’est Snéfrou qui, dans la propagande ultérieure, fera figure de référence, légitimant par avance ses lointains successeurs.

 

 

On voit aussi que Snéfrou est un monarque tout puissant : ses visiteurs se mettent à plat ventre devant lui ; ce qui ne l’empêche pas, ensuite, de sympathiser avec Néferti qu’il appelle son "ami".

 

 

Dans une autre histoire, transmise par le célèbre papyrus Westcar, comportant un ensemble de contes composés entre 1800 et 1600 av. J.-C., on retrouve le même Snéfrou qui s’ennuie à nouveau. Il est même un peu déprimé, jusqu’à ce que son entourage lui donne l’idée d’équiper une barque et d’y installer vingt jolies concubines peu vêtues.

 

 

Charmé par cette perspective, Snéfrou ordonne :

 

 

"Qu’on amène vingt filles, dont le corps soit des plus beaux, que soit belle aussi leur poitrine, et bien tressée leur chevelure".

 

 

Les filles, à moitié nues, se mettent à ramer sous les yeux de leur maître, ravi par ce spectacle. Mais un accident survient : en relevant sa chevelure, une jeune beauté fait tomber dans l’eau l’un de ses bijoux. Le pharaon propose de lui en offrir un autre, mais elle répond que c’est le sien qu’elle veut. Alors Snéfrou fait appel à un magicien qui écarte les eaux, repêche le bijou et le rend à la fille. Puis la charmante promenade reprend et Snéfrou passe "un heureux jour en compagnie de toute la maison royale".

 

 

Le fondateur de la IVe dynastie paraît donc bien sympathique : il ne se fâche pas contre la fille qu’il aurait pourtant pu traiter de capricieuse.

 

 

 

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Statuette de Khéops, Musée du Caire. (Wikimedia)

 

 

Khéops, cruel et despotique

Parmi les contes du papyrus Westcar se trouve également l’histoire du magicien Djédi, capable de recoller des têtes d’animaux décapités. Cette fois, c’est Khéops, successeur de Snéfrou et bâtisseur de la plus grande pyramide de Gizeh, qui fait appel au magicien. Djédi décapite devant lui une oie, une grue et un bœuf dont il remet ensuite la tête en place. Mais, alors que le pharaon lui demande de réaliser son tour sur un prisonnier, le magicien refuse car, dit-il, « il n’est pas permis de faire cela » sur des êtres humains. Khéops ne se montre pas irrité pour autant, même s’il apparaît comme potentiellement un peu cruel, puisqu’il aurait bien aimé faire l’expérience sur un homme.

 

 

Il faut attendre les récits de l’historien grec Hérodote, qui visita l’Egypte au Ve siècle av. J.-C., pour voir s’exprimer une vision résolument négative du règne de Khéops, tandis que Snéfrou paraît oublié.

 

 

Hérodote dépeint Khéops comme un despote mégalomane qui aurait épuisé son peuple en le mobilisant de force pour la construction de sa pyramide, symbole de démesure absolue. Il aurait aussi fait fermer "tous les temples". Les prêtres interrogés par l’historien lors de son séjour en Egypte faisaient-il référence à un conflit qui opposa le pharaon au clergé, ou bien ne s’agissait-il pour eux que d’un stéréotype du mauvais roi, forcément vu comme un hérétique ? Il est malheureusement impossible de trancher en l’absence d’autres sources.

 

 

 

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La princesse Néfertiabet, sans doute fille de Khéops, vêtue d’une robe en léopard. Musée du Louvre, Paris.  (Wikimedia)

 

 

 

"La fille de Khéops est une putain"

Hérodote raconte aussi que Khéops aurait prostitué sa fille, car il n’aurait pas eu assez d’argent pour financer sa grande pyramide ! Il aurait ainsi placé la princesse dans un bordel. Forte de son succès, elle aurait ensuite travaillé pour son propre compte en demandant à chacun de ses clients de payer ses charmes par une pierre de construction.

 

 

 

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Statue de Khéphren, musée du Caire.  (José-Manuel Benito Álvarez/Wikipedia, CC BY-SA)

 

 

 

Khéops, épuisé par ces dépenses, en vint au point d’infamie de prostituer sa fille dans un lieu de débauche, et de lui ordonner de tirer de ses amants une certaine somme d’argent. (…) Non seulement elle exécuta les ordres de son père, mais elle voulut aussi laisser elle-même un monument. Elle pria tous ceux qui venaient la voir de lui donner chacun une pierre pour les constructions qu’elle projetait. Ce fut de ces pierres, me dirent les prêtres, qu’on bâtit sa pyramide […]"

 

 

Il est intéressant de remarquer que des prêtres diffusaient ce genre de calomnies à l’époque d’Hérodote. Khéops était alors vu comme un despote doublé d’un maquereau. Il y a aussi une part de plaisanterie salace dans cette histoire : le lecteur ne peut s’empêcher d’imaginer le nombre très élevé de passes qui permirent à la princesse de se faire construire sa pyramide, au rythme d’une pierre par client !

 

 

 

Mykérinos, incestueux et alcoolique

Alors que Khéphren, bâtisseur de la deuxième pyramide de Gizeh, fait lui aussi figure de tyran, son fils et successeur Mykérinos est plus modérément décrit, du moins au début de son règne : il rouvre les temples et rend la justice de manière équilibrée. Sa pyramide est aussi plus petite que celles de ses prédécesseurs.

 

 

Mais son image se ternit dans un second temps : pris d’une passion incestueuse pour sa fille, il la viole. "Folle de chagrin, elle se suicida par pendaison", écrit l’historien grec.

 

 

 

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Mykérinos entre la déesse Hathor, à gauche, et une autre déesse, à droite. Musée du Caire. (Wikimedia)

 

 

 

Cette histoire pourrait être en lien avec le mythe de la déesse Hathor, divinité aguichante, au point d’exciter son propre père, le dieu solaire Rê. Hathor fut honorée par Mykérinos qui la fit représenter à ses côtés, sur une sculpture aujourd’hui au Musée du Caire, vêtue d’une robe tellement moulante qu’elle paraît presque invisible.

 

 

Après le suicide de sa fille, un oracle lui ayant annoncé sa propre mort six ans plus tard, Mykérinos sombra dans l’alcool et la débauche. Encore un règne bien sombre.

 

 

L’image tyrannique de Khéops, Khéphren et Mykérinos s’est donc progressivement constituée à travers les siècles, atteignant son paroxysme dans l’œuvre d’Hérodote, avant que Diodore de Sicile ne la relaie, à son tour, au Ier siècle av. J.-C.

 

 

Cette image noire alimente aujourd’hui encore notre fascination pour les pyramides et leurs commanditaires, le gigantisme architectural étant volontiers associé, dans notre imaginaire, à l’affirmation d’un pouvoir despotique et cruel.

 


À lire aussi : Les prêtresses de l’Egypte ancienne : entre érotisme et religion The Conversation


Christian-Georges Schwentzel, Professeur d'histoire ancienne, Université de Lorraine
Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

 


03/06/2019
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Franceinfo - le jeudi 2 mai 2019

 

 

RECIT. "UNE BELLE PRISE DE GUERRE" : L'ARRIVÉE DE LÉONARD DE VINCI EN FRANCE, L'ÉNORME COUP DU MERCATO ARTISTIQUE DE LA RENAISSANCE

 

 

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 Léonard de Vinci fignole sa "sainte-anne" dans son atelier du Clos Lucé (Indre-et-Loire), entre 1516 et 1519, où se trouvait également "La Joconde" CESAR HADDAD / FRANCEINFO

 

 

 

Qu'est-ce qui se cache au milieu d'une forêt de bras, juste en dessous des perches à selfies, protégée par un cordon de sécurité, une barrière en bois et un cube de Plexiglas, salle 711 du Louvre ? Vous avez deviné : La Joconde, le tableau le plus connu au monde malgré ses dimensions modestes (77 cm de haut sur 53 de large). Si Monna Lisa exhibe son sourire énigmatique dans l'Hexagone, c'est à son auteur, Léonard de Vinci, qu'on le doit. Quelques années avant sa mort, dont le 500e anniversaire est célébré le 2 mai de cette année, l'artiste italien avait mis le tableau dans une charrette au moment de rejoindre la cour du roi François Ier. Et offert, ou plus exactement vendu, à la France, avec plusieurs chefs-d'œuvre inestimables. Récit d'un transfert hors norme.

 

 

 

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Léonard de Vinci et Michel-Ange peignent leur côté du mur du Palazzo Vecchio de Florence (Italie), au début du XVIe siècle. (JESSICA KOMGUEN / FRANCEINFO) 

 

 

 

 

LÉONARD DE VINCI, L'HOMME DU PASSÉ

 

 

Pas un regard. Personne n'était là pour coucher ce moment sur le papier, mais il est tentant d'imaginer que Léonard de Vinci ne s'est pas retourné une dernière fois pour contempler Rome, l'orgueilleuse cité des papes, quand il est parti, au plus chaud de l'été 1516. Autour de lui, un imposant convoi. L'ambassadeur de France, qui a mené les négociations, ses assistants Melzi et Salai, quelques artistes de passage, quelques serviteurs, une escorte armée et surtout, des chariots pour le matériel. Lors d'un précédent voyage entre Milan et Rome, l'artiste a noté dans ses carnets qu'il y en avait pour 225 kg de bagages. Comptez quelque 15 000 pages de notes, qu'il compte bien mettre en ordre et publier une fois en France, et 250 livres, une bibliothèque inédite pour l'époque. Et trois tableaux encore inachevés pour Léonard, qui ne cache pas son côté perfectionniste : La JocondeLa Vierge, l'Enfant Jésus et sainte-Anne (peinte sur bois, donc impossible à transporter roulée) et le Saint Jean-Baptiste. Trois sur la quinzaine que Léonard a réalisés tout au long de sa vie, ce n'est pas négligeable. 

 

 

 

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Double page d'un des carnets de Léonard de Vinci, acquis par Bill Gates en 2016. (LEEMAGE / AFP)

 

 

 

Son passage à Rome n'a pas laissé un grand souvenir à Léonard. Son dernier mécène, Julien de Médicis, neveu du pape, est mort après une longue agonie. Pire, ses finances avaient commencé à rendre l'âme bien avant son corps. Pour tout logement de fonction, le mécène n'a dégoté à l'artiste qu'un boui-boui dans le bâtiment des artisans du Vatican. Voilà le génie du XVe siècle relégué avec les menuisiers et les miroitiers. "Léonard était considéré comme un vieux peintre un peu fou, un peu vaurien, qui ne peignait plus pour se consacrer à des études bizarres ou interdites, comme l'anatomie", souligne Carlo Vecce, biographe de l'artiste. Ce professeur de littérature à l'université de Naples enfonce le clou : 

 

 

 

Le grand Léonard de Vinci était marginalisé. Oublié.

Carlo Vecce, biographe de Léonard

 

 

 

L'artiste a beau se donner des airs de druide ou de philosophe grec, en laissant largement pousser sa barbe et ses cheveux, il conserve une dent contre les mécènes italiens. Tous. "Les Médicis m'ont créé, les Médicis m'ont détruit", peut-on lire dans ses notes

 

 

 

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Reconstitution de Léonard de Vinci en androïde lors de la Japan Robot Week, le 17 octobre 2018, à Tokyo (Japon). (OLEKSANDR RUPETA / NURPHOTO / AFP)

 

 

 

Prenez aussi les maîtres de Florence au tournant du XVIe siècle, Savonarole et Machiavel, qui proposent à Léonard de décorer un mur du Palazzo Vecchio. Sur le papier, l'offre est alléchante. En réalité, c'est un traquenard. Première tuile : "C'est un boulot assez mal payé", souligne Pascal Brioist, auteur de Léonard de Vinci, homme de guerre (éditions Alma) ou Les Audaces de Léonard de Vinci (chez Stock). Deuxième hic, on lui a collé son ennemi juré, ce crâneur de Michel-Ange, en face de lui. Et le jeunot, de 25 ans son cadet, avance, lui, et ne lésine pas sur la peinture quand Léonard s'entête à tester des enduits de préparation pour le mur. Son travail n'avance pas d'un pouce, et ça se voit. Le camouflet fera le tour des cours italiennes. "On lui préfère une nouvelle génération d'artistes, qu'on installe à des postes importants", poursuit Pascal Brioist. A Rome par exemple, où Léonard retrouve ce poseur de Michel-Ange, auréolé de l'achèvement du plafond de la chapelle Sixtine. Léonard n'a pas voix au chapitre au Vatican depuis l'épisode florentin. Le pape a eu ce mot cruel, rapporté par Vasari, le chroniqueur artistique de l'époque : "Hélas, cet homme ne terminera jamais rien, parce qu'il pense déjà à la fin avant le commencement". 

 

 

Son départ ne cause pas plus d'émoi que ça dans la Botte, à une époque où l'artiste italien s'exporte aussi bien que le footballeur brésilien de nos jours"Les artistes circulaient beaucoup plus facilement qu'on ne le pense, souligne Florence Alazard, maîtresse de conférence à l'université de Tours. On trouve des peintres, des sculpteurs ou des architectes italiens dans les confins de l'Europe, en Pologne, en Hongrie ou en Moscovie. Ça n'est pas du tout lié aux guerres d'Italie, simplement ils vont là où on leur propose un contrat ou un chantier." 

 

 

 

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Léonard de Vinci et François Ier devisant au Clos Lucé (Indre-et-Loire), pendant le séjour de l'artiste en France, entre 1516 et 1519. (CESAR HADDAD, VINCENT WINTER ET AWA SANE / FRANCEINFO)

 

 

 

UN CONTRAT EN OR MASSIF

 

Première halte à Milan, ville sous domination française depuis quelques décennies. Léonard s'y est déjà rendu, attiré par les deniers français, abandonnant au passage le fameux chantier de Florence de 1503. Son séjour devait durer trois mois, il s'éternisera, au grand dam de ses mécènes italiens. Cela fait vingt ans que la France courtise l'artiste. Charles VIII et Louis XII ont tenté de le débaucher. Le premier a même tenté de faire déménager un mur d'un palais milanais sur lequel Léonard avait peint une fresque. En vain, sous peine de voir s'effondrer le bâtiment ou de perdre la fresque. Le second aurait demandé à Léonard de faire un peu d'espionnage pour le compte de la France, l'air de rien. La troisième tentative sera la bonne. Comment ne pas succomber au charme de François Ier, tombé dans la marmite de l'art quand il n'était qu'un marmot promis au trône de France (bien que ne descendant pas directement du roi) ? "Davantage que ma couronne, tu seras le joyau de mon royaume", le flatte le roi dans sa lettre.

 

 

 

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Bas-relief représentant la bataille de Marignan dans la basilique de Saint-Denis (Seine-Saint-Denis), sur le tombeau de François Ier. (PHILIPPE LISSAC / GODONG / AFP)

 

 

 

 

Couronné en 1515, ce géant de près de deux mètres connaît un véritable état de grâce au début de son règne. Principal coup d'éclat : une victoire militaire face aux Suisses à Marignan, dont on oublie qu'elle fut la bataille la plus meurtrière depuis l'Antiquité. François a dans un coin de sa tête l'ambition de se faire élire à la tête du Saint-Empire romain germanique, dont le titulaire du poste, Maximilien Ier, agonise à petit feu. Pour cela, il lui faut engranger les succès militaires et se tailler une image de patron de l'Europe. "François Ier est l'un des premiers rois à avoir une communication véritable sur son image, insiste Pierre-Gilles Girault, actuel conservateur du monastère royal de Brou (Ain), qui a organisé l'exposition François Ier, images d'un roi, de l'histoire à la légende.

 

 

 

Il avait clairement l'intention d'utiliser la culture pour renforcer son 'soft power', et de faire du royaume de France la nouvelle Rome.

Pierre-Gilles Girault, spécialiste de François Ier

 

 

 

Cela passe par un objectif, et un seul : attirer Léonard de Vinci dans ce qui n'est pas encore un hexagone.

 

 

Léonard a tapé dans l'œil de François Ier sans le faire exprès. Jan Sammer, auteur du livre Leonardo da Vinci: The Untold Story of His Final Years, suppose que c'est en tombant sous le charme de sa fameuse tapisserie représentant La Cène, exposée dans le réfectoire d'un couvent dominicain de Milan, qu'il aurait donné carte blanche à ses ambassadeurs pour débaucher l'artiste. "Si cela s'est produit comme lorsqu'il a tenté de débaucher Fra Bartolomeo, il a joint à son invitation une forte somme d'argent pour le voyage. C'était comme ça qu'on procédait à l'époque", abonde l'universitaire. D'autres évoquent une rencontre directe, lors de négociations entre le pape – Léonard faisait partie de sa suite – et le roi près de Bologne, en décembre 1515.

 

 

Aucune source ne retrace ce qui se passe jusqu'en mars 1516, quand une lettre de Bonnivet, favori du roi, somme l'ambassadeur de mettre Léonard sur un cheval et de l'accompagner en France. Sur un cheval ? Tout sexagénaire qu'il est, Léonard est encore capable de monter en selle, comme en attestent les reçus laissés aux écuries du roi quand il empruntait une monture.

 

 

 

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Statue du roi François Ier, par un sculpteur inconnu du XIXe siècle, exposée au château de Chambord (Loir-et-Cher). (MANUEL COHEN / AFP)

 

 

 

Pour son dernier contrat, Léonard a fait exploser la grille des salaires du royaume de France, probablement sans avoir pu faire jouer la concurrence et peut-être même sans avoir négocié. Il obtient une confortable rente de 2 000 livres tournois, soit l'équivalent de la rente annuelle versée aux généraux d'élite de l'armée. "A titre de comparaison, le peintre officiel de la cour, Jean Clouet, touche dix fois moins", souligne Laure Fagnart, chercheuse belge à qui on doit l'ouvrage Léonard de Vinci en France (éd. L'Erma Di Bretschneider, 2009). Si les domestiques restent à sa charge, son assistant Melzi se voit offrir 400 livres annuelles. Deux fois plus que ce malheureux Clouet, décidément pas si bien en cour. Cerise sur le gâteau, François Ier lui offre le gîte, en lui prêtant le manoir du Cloux (qui deviendra Clos Lucé par la suite), situé juste à côté d'Amboise (Indre-et-Loire), épicentre d'une cour itinérante le long de la Loire, qui va de château en château. Ou plus exactement d'auberge dans la vieille ville à des tentes sur un pré, les châteaux royaux de l'époque étant sous-dimensionnés pour recevoir la cour. A Amboise, le vieillard sera ainsi bien au chaud devant sa cheminée quand il regardera par la fenêtre les moins bien lotis grelotter sous leur tente.

 

 

Un coup d'œil à la liste des locataires des lieux suffit pour mesurer l'honneur qui est fait au vieil Italien : "Le château appartient à Louise de Savoie, la mère du roi, et après la mort de Léonard, c'est la sœur du roi qui viendra s'y installer", précise Laure Fagnart. On pourrait avancer que Léonard débarque en qualité de premier peintre et d'ingénieur en chef du royaume, et que sa tâche ne consiste pas simplement à barbouiller quelques toiles. Ça, c'est sur le papier

 

 

 

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Léonard de Vinci et son escorte lors de leur traversée des Alpes pour se rendre en France, à l'été 1516. (CESAR HADDAD ET AWA SANE / FRANCEINFO)

 

 

 

LA GRANDE TRAVERSÉE

Traverser les Alpes quand on a 60 ans passés, suivi d'un chargement qui vaut une petite fortune, le tout dans un XVIe siècle tumultueux, n'a rien d'une sinécure. L'équipage de Léonard a probablement différé son départ, initialement prévu en mars, à cause d'une offensive de mercenaires en Lombardie au printemps. Sous-payés par le Saint-Empire romain germanique, les traîne-rapière se transforment bien vite en bandits de grand chemin. La région n'est pas sûre. Il va pourtant falloir la traverser. C'est début septembre qu'est donné le signal du départ. Le temps presse pour franchir les sommets avant les premiers grands froids.

 

 

 

 

Un messager, qui changeait régulièrement de chevaux à chaque relais de poste, mettait environ une semaine à couvrir la distance entre Amboise et Rome. Léonard va mettre deux mois et demi.

Jan Sommer, auteur de Leonardo da Vinci : The Untold Story of His Final Years

 

 

 

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Hors de question d'emprunter la route la plus directe, qui passe par Chambéry. Léonard et sa troupe choisissent un chemin plus lent, mais balisé de nombreux refuges tous les dix kilomètres, qui les emmène à 3 000 mètres d'altitude. "Le voyage a probablement été fait à travers les Alpes, la Vallée d'Ossola, le col du Simplon et la vallée du Rhône, jusqu'à Genève", décrit Carlo Vecce. Dans ses jeunes années, Léonard a été l'un des premiers alpinistes, gravissant le Mont-Rose (à la frontière italo-suisse) pour en dessiner la vue. A l'époque, le climat à haute altitude est moins rude qu'aujourd'hui, décrit Angelo Recalcati dans la revue spécialisée Raccolta Vinciana : "Jusqu'à la fin du XVe siècle, les Alpes se trouvaient dans une situation climatique caractérisée par des températures moyennes élevées, avec pour conséquence une forte réduction des surfaces glaciaires."

 

 

Les historiens estiment l'équipage de Léonard à une vingtaine de personnes, soit environ la moitié de l'escorte du cardinal Luigi d'Aragona (Louis d'Aragon), qui a fait le même voyage un an plus tard. Estimation encore, car il n'existe nul récit des soirées dans les refuges de la troupe. Imagine-t-on Léonard, qui a par le passé été embauché pour amuser les princes, se livrer à des one-man-show de mots d'esprit au coin du feu ? Le musicien qui l'accompagne, taquiner les cordes de sa guitare, alors que les palefreniers soignent les chevaux, que sa fidèle cuisinière Mathurine prépare le potage et que d'autres domestiques étendent le linge pour qu'il sèche ? On trouve ensuite trace du passage de l'équipée à Genève, puis à Roanne, où le barda de Léonard a probablement été embarqué sur un bateau afin de remonter vers Amboise, via la Loire.

 

 

 

 

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Le château d'Amboise (Indre-et-Loire), principal siège de la cour de France du temps de François Ier. (LEROY FRANCIS / HEMIS.FR / HEMIS.FR / AFP)

 

 

 

Voilà pour l'hypothèse la plus probable. Ce qui ne convainc pas tout le monde, à commencer par le chef de file des "léonardologues" en France, Pascal Brioist : "C'était quand même plus simple d'embarquer sur un bateau à Rome, puis de changer d'embarcation à Marseille pour remonter le Rhône, non ? Il y aurait bien eu quelques problèmes de rupture de charge dans la partie finale, mais c'était quand même beaucoup moins dangereux que de traverser à cheval. C'est certes plus cinématographique, mais bien moins pratique." 

 

 

Aucun historien n'a encore tranché la question. Ce qui est certain, en revanche, c'est que Léonard de Vinci arrive à Ambroise à l'automne.

 

 

 

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Le château du Clos Lucé (Indre-et-Loire), alors appelé manoir du Cloux, dernière demeure de Léonard de Vinci, lors de son séjour en France entre 1516 et 1519. (CESAR HADDAD ET AWA SANE / FRANCEINFO)

 

 

 

UNE LÉGENDE TROP BELLE POUR ÊTRE VRAIE

Oubliez le tapis rouge, les cotillons, les plus hauts dignitaires du royaume en rang d'oignons pour accueillir le maître. Quand Léonard de Vinci arrive au Clos Lucé pour prendre possession de sa dernière demeure, le roi est dans la région, mais pour la naissance de sa deuxième fille, Charlotte. "Selon la tradition orale, il s'est rendu à la rencontre de Léonard en compagnie de sa mère pour l'accompagner sur les derniers kilomètres", avance Catherine Simon Marion, déléguée générale du château du Clos Lucé. "Une marque d'égard très importante." Le roi a beau être pressé, il n'acquiert pas aussitôt les toiles que Léonard a transportées dans son périple. Il attendra la mort du maître pour les acheter à ses assistants. De toute façon, pour Léonard, un tableau n'est jamais vraiment terminé : il peaufine encore les bleus de sa Sainte-Anne (commencée en 1500 !) au Clos Lucé, alors qu'il souffre d'une paralysie de la main droite, probablement la séquelle d'un AVC. On lui prête cet aphorisme révélateur : "Les détails font la perfection, mais la perfection n'est jamais un détail."

 

 

 

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Le château du Clos Lucé (Indre-et-Loire), où Léonard de Vinci a passé les trois dernières années de sa vie. (A.J.CASSAIGNE / PHOTONONSTOP / AFP)

 

 

 

 

Même réduit, son emploi du temps ne lui permet guère de mondanités. "Son insertion dans le milieu culturel français de l'époque est assez imprécise", abonde Laure Fagnart. Agé et disposant d'un confortable atelier à domicile, il ne se mélange que peu avec ses collègues, même si Amboise abrite une forte colonie italienne. "Léonard n'a pas pris une place telle qu'il a empêché les autres artistes de travailler, appuie Florence Alazard. C'était avant tout une prise de guerre, il n'était pas là pour s'occuper du quotidien artistique de la cour."

 

 

 

"Ici, Léonard, tu seras libre de penser et de travailler", lui aurait laissé en guise de consigne François Ier, dont la réputation de laisser la bride sur le cou aux artistes a beaucoup fait pour l'attractivité du royaume. De fait, Léonard n'est pas assailli de commandes sitôt arrivé en France. "Il ne croulait pas sous le travail", euphémise Laure Fagnart. Le grand œuvre pour lequel Louise de Savoie l'a fait venir, construire un château immense à Romorantin, est retardé pour cause de peste dans le fief de la reine mère. C'est probablement sur ce projet-là que François Ier a attiré Léonard. Un défi à la mesure de l'ingénieur-architecte spécialiste d'hydraulique : bâtir un château de 400 mètres de large, capable d'accueillir toute la cour, comme Louis XIV le fera avec Versailles plus d'un siècle plus tard. A titre de comparaison, le plus grand château que François Ier fera sortir de terre, Chambord, ne mesure que 100 mètres. 

 

 

 

Mais on se méprend sur les relations entre l'artiste et le roi. Si les spécialistes s'accordent à dire que François Ier, qui a perdu son père très jeune, a vu dans Léonard "une figure paternelle ou même grand-paternelle"(Pascal Brioist), il serait faux d'imaginer le roi empruntant quotidiennement le tunnel qui unit en secret les deux maisonnées. "Il était courant que des tunnels relient les châteaux royaux à des manoirs avoisinants. Celui-ci n'a pas été spécialement creusé pour Léonard", précise Catherine Simon-Marion, qui n'ouvre le fameux tunnel qu'à des visiteurs triés sur le volet au Clos-Lucé. Témoignage de première main du sculpteur Benvenuto Cellini à Vasari, le fameux biographe des stars de l'époque : "Le roi était tombé amoureux de ses vertus et prenait un si grand plaisir à l'entendre converser qu'il passait chez lui plusieurs jours de l'année." Guère plus, à en croire le spécialiste, historien de l'art, Eugène Müntz : le roi ne séjourne à Amboise que six semaines fin 1516, quinze jours en 1517 et deux gros mois en 1518.

 

 

 

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Le tableau "François Ier reçoit les derniers soupirs de Léonard de Vinci" (1818), de Jean-Auguste-Dominique Ingres, exposé au Petit Palais de Paris. (AFP / LEEMAGE)

 

 

 

"Leurs rencontres n'étaient pas si fréquentes que la légende le prétend", insiste Laure Fagnart. Et le roi n'a pratiquement pas vu Léonard durant la dernière année de sa vie, tout occupé qu'il était à faire la tournée des châteaux de France. Quand Léonard rend son dernier soupir, il se trouve en région parisienne. La scène d'un François Ier au chevet du génie quand il passe de vie à trépas, immortalisée notamment par Ingres, relève de la légende urbaine"On trouve trace de cette légende, fabriquée a posteriori, assez vite, avance Pierre-Gilles Girault. Peut-être même a-t-elle été diffusée par François Ier et son entourage, pour montrer la connivence qu'il entretenait avec Léonard."

 

 

Texte : Pierre Godon

 


02/05/2019
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Franceinfo - le lundi 25 mars 2019

 

 

VRAI OU FAKEJack l'Eventreur enfin identifié ? On vous explique pourquoi cette nouvelle étude ne prouve rien

 

 

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Camille CaldiniFrance Télévisions
 

 

 

Publiée mi-mars, une étude menée par deux chercheurs prétend révéler l'identité du tueur en série grâce à une trace ADN. Mais leur méthodologie est très contestée

 

 

 

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Sur cette illustration, la police découvre le cadavre d'une femme, probablement Catherine Eddowes, à Londres, en septembre 1888. (HULTON ARCHIVE / HULTON ARCHIVE / GETTY IMAGES)

 

 

 

 

C'est l'un des meurtriers les plus célèbres et, pourtant, on ne connaît toujours pas son identité. Le mystérieux Jack l'Eventreur, tueur en série qui a sévi à Londres, à la fin du XIXe siècle, continue d'obséder quelques historiens, généticiens et généalogistes, persuadés de pouvoir élucider ce mythique cold case.

 

 

Une nouvelle étude, publiée mardi 12 mars dans le Journal of Forensic Sciences (en anglais), prétend confirmer, analyses ADN à l'appui, l'une des principales pistes de la police de l'époque : Aaron Kosminski, un barbier polonais, serait bien Jack l'Eventreur. Mais ces travaux, qui relancent une théorie déjà publiée en 2014, doivent être pris avec la plus grande précaution.

 

 

 

C'est quoi, déjà, l'histoire de Jack l'Eventreur ?

Bienvenue à Londres, en 1888, dans l'Angleterre victorienne. La capitale est la ville la plus peuplée du monde, la révolution industrielle bat son plein. D'immenses quartiers ont poussé très vite pour loger une population grandissante en quête de travail. Dans l'est de Londres, Whitechapel voit s'entasser des dizaines de milliers de personnes "dans la misère et la crasse", comme le résume notre blogueur féru d'histoire Jean-Christophe Piot. La vie y est plus que précaire, la violence est partout, comme la maladie.

 

 

Dans cette atmosphère déjà difficilement respirable, une série de meurtres vient ajouter la terreur au dénuement. En trois mois, cinq femmes sont victimes d'assassinats barbares : Mary Ann Nichols, Annie Chapman, Elizabeth Stride, Catherine Eddowes (également appelée Kate Conway), Mary "Ginger" Kelly. Les corps sont retrouvés presque décapités, certains organes sont retirés, les visages et les organes sexuels tailladés. Les victimes ont toutes une quarantaine d'années, sauf la dernière qui a tout juste 25 ans. Contrairement à ce qui est souvent écrit, il n'y a aucune preuve qu'elles aient eu en commun d'être des prostituées. Mais elles étaient pauvres, certaines étaient sans abri, d'autres mariées et employées (de maison, par exemple), comme l'explique Hallie Rubenhold, qui leur a consacré un livre, au site HistoriaExtra (en anglais). A ces assassinats commis en 1888 à quelques rues de distance sont parfois ajoutés six autres, sans que personne puisse les relier aux cinq crimes dits "canoniques".

 

 

Pendant ces trois mois, des lettres sont adressées à la presse, signées "Jack" ou "Jack the Ripper". L'un de ces courriers est accompagné d'un morceau de rein humain. "L'autre morceau, je l'ai frit et mangé, c'était très bon", écrit l'auteur. La pression médiatique et populaire sur Scotland Yard est écrasante, l'enquête difficile. Car les indices sont maigres. Un témoin pense avoir aperçu une silhouette en chapeau et long manteau. Et un message accusant des juifs est inscrit à la craie sur un mur du quartier de Whitechapel. Pour éviter des violences contre la communauté juive, la police efface l'inscription. Les crimes ne seront jamais élucidés. Sont-ils le fait d'un seul tueur en série ? Ou bien de plusieurs meurtriers qui se seraient copiés entre eux ? A l'époque, la police identifie sept suspects, mais ne trouve aucun coupable.

 

 

 

Il y a une nouvelle théorie sur son identité ?

Dans un article publié par le Journal of Forensic Sciences (en anglais), le biochimiste Jari Louhelainen, de l'université John Moores de Liverpool, et son confrère David Miller, expert en reproduction et fertilité masculine à l'université de Leeds, examinent ce qu'ils pensent être "la seule preuve physique liée à ces meurtres, prélevée sur l'une des scènes de crime". En l'occurrence, un châle en soie retrouvé à côté du corps de Catherine Eddowes, la quatrième victime, taché de ce qui pourrait être du sang et du sperme.

 

 

Les deux scientifiques estiment que d'après leurs tests sur ces taches, "les séquences ADN complétées correspondent à la victime et au suspect". Ils affirment avoir mené "l'analyse ADN la plus systématique et la plus avancée à ce jour concernant les meurtres de Jack l'Eventreur". Leur étude conclut que "toutes les données collectées soutiennent l'hypothèse selon laquelle le châle porte le matériel biologique de Catherine Eddowes et que les séquences d'ADN mitochondrial obtenues à partir des taches de sperme correspondent aux séquences de l'un des principaux suspects de la police de l'époque, Aaron Kosminski".

 

 

Aaron Kosminski était un barbier, juif polonais, qui a vécu à Whitechapel. Né en 1865, il est arrivé en Angleterre en 1882 avec des membres de sa famille, probablement pour fuir les pogroms dans l'Empire russe. Scotland Yard l'a interrogé, comme d'autres suspects, à l'époque des faits, après des accusations portées par un autre juif polonais. Mais le témoin s'est rétracté et, faute de preuves, la police l'a relâché. Aaron Kosminski a par la suite été interné de longues années pour des troubles schizophréniques. Il est mort en 1919.

 

 

 

C'est scientifique, alors c'est crédible, non ?

Même en admettant que les chercheurs aient bien trouvé le sperme d'Aaron Kosminski sur un châle ayant appartenu à Catherine Eddowes, cela ne prouve pas le meurtre. Tout au plus une relation sexuelle entre ces deux personnes. Une relation qu'on ne peut pas prouver, ni exclure, les deux ayant fréquenté Whitechapel et la victime s'étant occasionnellement prostituée.

 

 

L'étude est par ailleurs truffée d'incertitudes, soulevées par de nombreux experts depuis la publication.

 

 

Un échantillon d'origine incertaine. Le généticien Adam Rutherford a rappelé en quelques tweets l'origine douteuse du châle sur lequel a été prélevé le "matériel biologique" utilisé par les auteurs de l'étude. Ce serait le seul vêtement de Catherine Eddowes encore conservé, selon lui. Et depuis 130 ans, il est passé de mains en mains, gardant peut-être au passage le matériel biologique d'un nombre indéfini de personnes. "Non seulement son propriétaire a été photographié tenant le châle à mains nues, mais il a en plus, apparemment, été en présence des descendants [de Catherine Eddowes] qui ont servi à comparer l'ADN", déplore Turi King, généticienne, sur Twitter (en anglais).

 

 

Un ADN mitochondrial peu bavard. Les deux chercheurs ont utilisé de l'ADN mitochondrial pour lier les taches au suspect. Pour faire très simple, les mitochondries sont les piles de nos cellules. Ces piles produisent, stockent et distribuent l'énergie nécessaire à leur fonctionnement et leur survie. Elles ont leur propre ADN, assez simple à décoder et qui peut être conservé pendant des milliers d'années.

 

 

Mais cet ADN mitochondrial n'est transmis que par la mère. Il est impossible qu'un suspect masculin l'ait transmis à des descendants, comme l'explique encore Turi King (connue pour avoir identifié Richard III grâce à son ADN) sur Twitter. Dans le meilleur des cas, l'ADN mitochondrial peut relier ces descendants à la mère du suspect, pas à lui directement.

 

 

En outre, en criminologie, l'ADN mitochondrial n'est fiable que pour exclure un lien entre deux personnes. Car des séquences identiques peuvent être portées par un très grand nombre de personnes. Conséquence : si un suspect ne porte pas de séquence commune avec un échantillon de référence (une trace de sperme sur un châle, par exemple), on peut l'écarter totalement. Mais s'il y a des points communs, cela ne peut pas suffire à l'incriminer (contrairement à l'ADN nucléaire, propre à chacun).

 

 

Un article peu précis. Les auteurs ne donnent que peu d'éléments précis quant à leur méthodologie : les séquences ADN de référence (prélevées sur des descendants) ne sont pas publiées. "A la place, il y a un graphique avec des séries de carrés de couleur", regrette le magazine Science (en anglais)"Comment cela a-t-il pu être publié ?" s'interroge Turi King face à cette absence de données précises. Les chercheurs arguent que leur publication est ainsi plus accessible aux non scientifiques.

 

 

 

Il y en a beaucoup, des théories comme ça ?

La théorie soutenue par Jari Louhelainen et David Miller n'est pas nouvelle. En 2014 déjà, Russell Edwards, homme d'affaires passionné par l'enquête sur les meurtres de Jack l'Eventreur, défendait cette version des faits dans son livre Jack l'Eventreur démasqué. Le détective amateur avait commandé une étude génétique au même Jari Louhelainen. Et, déjà, le généticien Adam Rutherford avait démonté cette hypothèse, dans une émission de la BBC, estimant que cette histoire de châle ne tiendrait pas longtemps devant un tribunal aujourd'hui.

 

 

Au fil des ans, la liste des suspects, plus ou moins sérieux, s'est allongée pour compter une centaine de noms et autant de théories, dont aucune n'est solide. On y trouve même Lewis Carroll, auteur des Aventures d'Alice au pays des merveilles, depuis qu'un de ses biographes a affirmé que certains textes de l'écrivain seraient en fait des aveux dissimulés sous forme d'anagrammes.

 

 

 

Mais alors, est-ce qu'on saura un jour qui était Jack l'Eventreur ?

Non, et peut-être faut-il arrêter d'essayer. "Il y a une industrie colossale autour des meurtres de cinq femmes par un homme connu sous le nom de Jack l'Eventreur. La question de son identité, j'en suis sûr, ne sera jamais réglée", affirme Adam Rutherford. Pour lui, ces publications constituent de "la science désastreuse et de l'histoire désastreuse" fondées sur "une vision fantasmée des meurtres brutaux de cinq femmes. Et nous devrions tous essayer d'être meilleurs que cela.

 


25/03/2019
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Franceinfo - le vendredi 22 mars 2019

 

 

GRAND FORMAT. En 1922, la rocambolesque découverte du tombeau de Toutankhamon, le pharaon oublié

 

 

 

Texte : Camille Caldini

 

 

 

 

De l'or pur, des pierres précieuses et un visage reconnaissable entre mille. Le masque funéraire de Toutankhamon est aussi emblématique de l'Egypte antique que les grandes pyramides. Il n'est pourtant qu'un petit roi oublié, écrasé par d'autres figures pharaoniques, lorsque l’archéologue Howard Carter ouvre son tombeau en 1922. Cléopâtre est déjà une star de cinéma, mais seule une poignée d'érudits connaît l'existence de Toutankhamon.

 

 

Rangez Les Cigares du pharaon dans la bibliothèque et oubliez un moment Indiana Jones. Avant l'ouverture, à la Grande Halle de la Villette, à Paris, d'une vaste exposition d'objets du trésor de Toutankhamon, samedi 23 mars, franceinfo vous transporte dans les années 1920, aux confins du désert égyptien, à la découverte du tombeau de l'enfant roi.

 

 

ans un désert de calcaire encaissé, sur la rive ouest du Nil, se cache la Vallée des Rois. C'est là, à 600 kilomètres au sud des ostentatoires pyramides de Gizeh, que les derniers pharaons ont tenté de cacher leurs sépultures, pour s'assurer un peu de quiétude dans leur vie après la mort. Cela n'a pas suffi : presque toutes leurs tombes ont été visitées et vidées par des pilleurs, dès l'Antiquité.

 

 

Presque toutes. Un roi, oublié de l'histoire, pourrait bien y avoir échappé. Il s'appelle Toutankhamon et on sait peu de choses de sa vie et de son règne. "King Tut" (comme l'appellent les Anglo-Saxons) est le fils d'Akhenaton. Celui-ci a marqué son temps avec une réforme religieuse controversée. Sa tentative d'imposer le culte d'Aton, en interdisant les autres dieux et en fermant leurs temples, a plongé l'empire égyptien dans la crise.

 

 

 

Quand Toutankhamon accède au trône, vers l'âge de 9 ans, ses puissants conseillers s'efforcent de rétablir le polythéisme mis à mal par son père et d'apaiser la colère du clergé. Mais dans les registres officiels, les successeurs d'Akhenaton seront quand même effacés comme de mauvais souvenirs, punis pour leur lien avec le "pharaon hérétique". Toutankhamon sera oublié, son tombeau et son trésor, cachés dans la Vallée des Rois, aussi.

 

 

 

Des siècles après les pillards, les archéologues occidentaux ratissent à leur tour le secteur, en quête d'indices qui permettraient de comprendre cette civilisation encore mystérieuse, qui fascine l'Occident. Au début du XXe siècle, la Vallée est accessible aux touristes fortunés, qui se pressent pour visiter des tombeaux souterrains – les hypogées – éclairés à l'électricité. Celui de Ramsès VI, richement décoré, est une attraction.

 

 

 

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 Chambre funéraire de Ramsès VI, photographiée en 1890, dans la Vallée des Rois, en Egypte. (PRINT COLLECTOR / HULTON FINE ART COLLECTION / GETTY IMAGES)

 

 

 

Depuis plusieurs décennies, Français et Britanniques jouent des coudes pour l'occupation de l'Egypte, et l'archéologie n'est pas exempte de ces luttes de pouvoir. "Il y a d'un côté un protectorat britannique qui ne dit pas son nom, et de l'autre des Français, qui ont déchiffré les hiéroglyphes, fondé le service des antiquités égyptiennes et considèrent officieusement l'Egypte comme une possession", explique à franceinfo Eric Gady, historien et auteur d'une thèse sur l'archéologie de l'Egypte antique pendant la période coloniale.

 

 

 

Les Britanniques mènent des fouilles privées avec le soutien de musées en échange du partage des découvertes ; les Français affirment leur présence avec une démarche plus scientifique.

Eric Gady, historien

 

 

 

Le traité d'entente cordiale signé en 1904 officialise cette répartition. L'égyptologie est si importante qu'elle est mentionnée dès le premier article : "La direction générale des antiquités en Egypte continuera d'être, comme par le passé, confiée à un savant français." Dix ans plus tard, les Britanniques instaurent "un vrai protectorat", mais "les Egyptiens ne supportent plus cette situation", explique encore Eric Gady. "La révolution égyptienne de 1919 mettra en place un gouvernement nationaliste, qui chassera progressivement les Britanniques", poursuit-il.

 

 

Peu intéressé par la géopolitique, un égyptologue entêté a la conviction que le désert n'a pas tout dit. Howard Carter est arrivé en Egypte à 17 ans, comme illustrateur. Et ce jeune Britannique a gagné progressivement ses galons et le respect de ce petit milieu, y compris chez les Français. Ce fouilleur méticuleux est prêt à retourner chaque pierre de la Vallée pour traquer les pharaons oubliés par ses collègues, en particulier l'obscur Toutankhamon.

 

 

Son potentiel n'échappe pas à l'influent Gaston Maspero, chef du service des antiquités égyptiennes. En 1899, à l'âge de 24 ans, Howard Carter devient inspecteur général des monuments de Haute-Egypte puis, en 1904, inspecteur des antiquités de Basse-Egypte, avec sous sa responsabilité les grandes pyramides.

 

 

Un an plus tard, en 1905, un groupe de touristes français éméchés tente de forcer l'entrée de la nécropole de Saqqarah et d'un camp d'archéologues. Prévenu, Howard Carter autorise les gardes égyptiens à se défendre. Si les touristes donnent une autre version des faits, le résultat est là : des chaises sont cassées, des gardes blessés. Les Français réclament des excuses, Carter refuse. La bagarre vire à l'incident diplomatique entre Paris et Londres. Quelques mois plus tard, l’archéologue est contraint de démissionner. Il reste en Egypte, où il survit en vendant des aquarelles aux touristes.

 

 

C'est à nouveau Gaston Maspero qui le tire d'affaire, en lui présentant, en 1908, George Herbert, dit Lord Carnarvon. Sur les conseils de son médecin, cet aristocrate anglais se remet lentement d'un grave accident de la route sous le soleil d'Egypte. Il trompe l'ennui en s'intéressant aux fouilles archéologiques. L'improbable duo a peu d'atomes crochus, mais se découvre une envie commune : trouver Toutankhamon. Lord Carnarvon a de l'argent, Howard Carter, du savoir et de la persévérance.

 

 

Mais la concession qui les intéresse, dans la Vallée des Rois, appartient à Theodore Davis. Cet avocat d'affaires new-yorkais et égyptologue chevronné, pour qui Carter a déjà travaillé, pense avoir tout exploré. Après plus de vingt ans dans la nécropole, il a découvert les tombeaux d'Hatchepsout, de Thoutmosis IV, d'Akhenaton…

 

 

 

Je crains que la Vallée ne soit maintenant épuisée.

Theodore Davis (1912)

 

 

 

Ce n'est qu'en 1915 que Lord Carnarvon récupère la concession de Davis. Mais la Première Guerre mondiale met aussitôt un coup d'arrêt aux travaux archéologiques. Howard Carter ne débute réellement les fouilles qu'en 1917 et, pendant les cinq années qui suivent, ses trouvailles sont bien maigres. De quoi décourager son mécène, dont la santé se dégrade.

 

 

 

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A gauche, l'aristocrate Lord Carnarvon, à droite, l'égyptologue Howard Carter, dans la Vallée des Rois (Egypte), en 1922. (HULTON ARCHIVE / ARCHIVE PHOTOS / GETTY IMAGES)

 

 

 

L'arrivée d'un nouveau directeur au service des antiquités égyptiennes, le Français Pierre Lacau, n'arrange rien. "Il a l'intention de mettre fin à un système de partage qui consistait à diviser en deux lots égaux le résultat des fouilles, puis à les partager entre le fouilleur et l'Etat égyptien", explique l'historien Eric Gady. Plus question pour les riches Anglo-Saxons d'emporter chez eux des souvenirs de fouilles, Pierre Lacau souhaite que les trésors dénichés restent en Egypte. Pour Lord Carnarvon, la recherche de Toutankhamon ne serait alors plus qu'un gouffre financier.

 

 

 

Frustré et découragé, l’aristocrate convoque Howard Carter dans son château anglais de Highclere, à l'été 1922. Il veut tout arrêter. Mais l'archéologue tente un coup de poker. Il prétend pouvoir poursuivre les fouilles sur ses propres fonds. En a-t-il vraiment les moyens ? Bluffe-t-il ?

 

 

Ou bien a-t-il déjà pris contact avec un autre mécène ? L'histoire ne le dit pas, mais, à l'issue du rendez-vous, Lord Carnarvon accorde une dernière chance à l'égyptologue : une ultime saison de fouilles. Il ne le regrettera pas. Peu après la reprise des chantiers, le 5 novembre 1922, l'aristocrate reçoit un télégramme d'Howard Carter. "Avons enfin fait une merveilleuse découverte dans la Vallée : une magnifique tombe avec sceaux intacts. Tout recouvert en attendant votre arrivée. Félicitations."

 

 

 

"Partout, le scintillement de l'or"

 

La veille de ce télégramme, au matin du 4 novembre 1922, Howard Carter arrive sur un chantier d'un calme inhabituel. Les ouvriers égyptiens s'échinent depuis plusieurs jours à déblayer des gravats, en contrebas de l'entrée de la tombe de Ramsès VI. L'archéologue et son équipe y ont retrouvé des alignements de pierres, vestiges d'antiques abris de chantier provisoires. Plus d'un mètre de décombres a déjà été dégagé. Surprise, sous les remblais d'une des cabanes, un ouvrier a repéré un angle droit. Une marche creusée dans la roche.

 

 

Il faut deux journées complètes pour libérer l'escalier, en bas duquel Howard Carter identifie une porte scellée. "Devant nous apparut la preuve qu'il s'agissait de l'entrée d'une tombe et, d'après les sceaux, qu'elle était intacte", écrit-il le lendemain. Mais qui repose ici ? Pour l'égyptologue, tout indique qu'il s'agit "d'une personne haut placée".

 

 

S'il avait dégagé deux marches de plus, Howard Carter aurait tout de suite compris à quelle "personne haut placée" il avait affaire : le pharaon tant espéré, Toutankhamon. Mais il attend l'arrivée de Lord Carnarvon et sa fille Lady Evelyn, fin novembre, pour reprendre le travail. Quand l’égyptologue dégage enfin le seuil de la porte, il comprend que la tombe n'est en fait pas intacte. Elle a subi au moins deux tentatives de pillage, dans l'Antiquité, avant d'être refermée du sceau officiel de la nécropole.

 

 

De quoi doucher l'enthousiasme de Carter. Et à l'inquiétude s'ajoute la confusion. Certes, il a bien lu le nom de Toutankhamon sur le bas de la porte. Mais il a aussi retrouvé, sur des débris, ceux d'Akhenaton, d'Amenhotep III, de Thoutmosis… L'explorateur redoute d'avoir mis au jour une simple cache, comme cela s'est déjà produit dans le passé.

 

 

 

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L'égyptologue Howard Carter (à gauche) et son mécène Lord Carnarvon posent lors de l'ouverture officielle de la tombe de Toutankhamon, le 26 novembre 1922, dans la Vallée des Rois (Egypte). (GRAPHICAARTIS / HULTON ARCHIVE / GETTY IMAGES)

 

 

 

Un corridor de près de 10 mètres met sa patience à l'épreuve. Le long de cet étroit couloir, d'autres décombres trahissent le passage de pilleurs. C’est avec anxiété qu'Howard Carter se trouve à nouveau face à une porte scellée, visiblement refermée à plusieurs reprises dans l'Antiquité. Avec une barre à mine, l'égyptologue perce un coin de la porte et y glisse une bougie.

 

 

 

 

L'air chaud, en s'échappant, fit vaciller la flamme, mais dès que mes yeux s'accommodèrent à l'obscurité, l'intérieur de la chambre se dessina, avec son étrange mélange d'objets merveilleux et magnifiques empilés les uns sur les autres.

Howard Carter

 

 

 

 

"Voyez-vous quelque chose ?" s'impatiente Lord Carnarvon. "Oui, c'est merveilleux", bafouille Carter, avant d'élargir l'ouverture pour faire une place à son mécène. Dans son journal, l'archéologue liste une "collection de trésors" et "partout le scintillement de l'or" : deux statues noir ébène d'un roi aux sandales dorées, des lits à têtes de lion, des coffres délicatement peints, des fleurs, des vases d'albâtre…

 

 

Si l'on en croit les notes d'Howard Carter, l'exploration s'arrête là, le 26 novembre 1922. La brèche est colmatée, des ouvriers sont chargés de monter la garde pour la nuit et les Britanniques retrouvent leur hôtel pour échanger leurs impressions confuses. Officiellement, le premier objet ne sort du tombeau que le 27 décembre et la chambre funéraire n'est ouverte, en grande pompe, que le 16 février de l'année suivante.

 

 

Carter fait mine de respecter les règles d'usage, qui lui interdisent d'aller plus loin sans la présence d'un inspecteur du service des antiquités égyptiennes. Il ne faudrait pas s'attirer les foudres de Pierre Lacau. Mais "on sait aujourd'hui qu'il a beaucoup menti", affirme l'égyptologue Dominique Farout, enseignant à l'école du Louvre et à l'institut Khéops.

 

 

 

 

Carter est entré en douce, deux fois même, dans l'antichambre, avant d'y revenir avec les autorités compétentes.

Dominique Farout, égyptologue

 

 

 

En réalité donc, Carter n'a pas pu résister à l'envie d'aller plus loin. Entre les deux statues noires aux yeux soulignés d'or, une surface lissée grossièrement à la main a irrémédiablement attiré son regard. Cette troisième porte ne pouvait que dissimuler la chambre funéraire, avec son sarcophage et ses vases canopes contenant les viscères embaumés, absents de l'antichambre. "Toutes les études récentes s'accordent pour affirmer que la chambre funéraire et le trésor furent visités par Carter et ses compagnons avant l'ouverture officielle du 16 février 1923", assure l’égyptologue Marc Gabolde, dans son ouvrage Toutankhamon. Cette exploration s'est déroulée dès la fin novembre, selon les récits et lettres échangées entre les protagonistes. "Merci de m'avoir permis de pénétrer dans l'enceinte sacrée", écrit très tôt Lady Evelyn à Howard Carter, trahissant leur secret.

 

 

 

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Deux statues royales encadrent la porte qui sépare l'antichambre de la chambre funéraire de Toutankhamon, dans la Vallée des Rois (photo de 1934). (PRINT COLLECTOR / HULTON ARCHIVE / GETTY IMAGES)

 

 

 

 

Marc Gabolde reconstitue ainsi les événements de la fin novembre : l'archéologue perce cette troisième porte et les visiteurs rampent par une étroite ouverture. Devant eux s'élève "une paroi verticale dorée incrustée d'éléments de faïence bleue". C'est un immense coffre doré, une chapelle, qu'il faut contourner pour découvrir les parois peintes de la chambre funéraire. Carter se permet de rompre le sceau de cette chapelle. Il affirmera plus tard qu'elle n'était pas scellée. Mais l'équipe doit à présent ressortir et effacer ses traces. L’explorateur avait-il prémédité son coup ? Opportunément, il dispose en effet de plâtre frais pour reboucher les ouvertures et de copies des sceaux antiques de la nécropole pour imprimer dans l'enduit la fausse preuve que l'endroit est intact.

 

 

 

Howard Carter et Lord Carnarvon cèdent également à la tentation d'emporter avec eux quelques objets. Parmi ceux-ci, une tête de Toutankhamon enfant sortant d'un lotus. Pierre Lacau la retrouvera lors d'une inspection de routine un an et demi plus tard, ni enregistrée ni numérotée, dans une caisse en bois.

 

 

 

Lord Carnarvon ne profite pas longtemps de son bout de trésor. Sept semaines après l'ouverture officielle du tombeau, le 5 avril 1923, il meurt. Le mécène est emporté en trois semaines par une pneumonie et une septicémie, provoquées par une piqûre d'insecte qui s’est infectée après un rasage maladroit. Ainsi va naître la "malédiction de Toutankhamon", rumeur largement alimentée par la presse à sensation, en mal d'informations sur le déroulement des fouilles.

 

 

 

ous la chaleur des grosses lampes électriques installées dans la tombe de Séthi II, transformée en laboratoire, Douglas Derry pose un regard solennel sur son patient. Nom : Toutankhamon. Age : indéterminé. Cause de la mort : à découvrir. Ce 11 novembre 1925, l'anatomiste s'apprête à pratiquer une autopsie dont peu de légistes peuvent se vanter. Sur une sommaire table d'opération, Toutankhamon, emmailloté dans ses bandelettes de lin, la tête enfermée dans son masque et le corps lesté de bijoux, attend l'ultime supplice du scalpel.

 

 

 

La momie en morceaux

 

 

Dans son journal, Howard Carter décrit longuement et précisément toutes les précautions prises pour extirper le pharaon de son triple sarcophage. Car le corps du roi est englué par les huiles et les onguents dans ces cercueils, collés les uns aux autres par cette mélasse solidifiée. Les siècles ont achevé de sceller ces poupées russes à taille humaine. Lampes chauffant à 200 degrés, marteau, ciseaux, tournevis… Des heures de ténacité et de système D sont nécessaires pour révéler le masque d'or et le corps qui baignent encore dans cette matière poisseuse.

 

 

Howard Carter découvre alors une momie carbonisée, qui risque d'être réduite en poussière au moindre faux mouvement. Toutankhamon ne se laissera pas déshabiller comme une vulgaire momie de dessin animé. On sait désormais que le corps a pu être victime d'un phénomène de combustion spontanée. Mort brutalement, le roi a été embaumé à la hâte et enterré dans un caveau qui n'était pas prévu pour lui. Le jeune pharaon n'a pas eu le temps de préparer sa sépulture. Il voyage dans l'au-delà dans un petit tombeau, pas digne d'un roi. Et les peintures, qui n'étaient pas sèches quand les portes ont été scellées, portent des taches brunes, traces d'organismes morts depuis longtemps. La momie a aussi souffert de ces conditions difficiles.

 

 

 

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Les pieds de la momie de Toutankhamon, le 4 novembre 2007. (BEN CURTIS / AP / SIPA)

 

 

 

Le docteur Derry plonge son scalpel de quelques millimètres dans les bandelettes qu'il a solidifiées à la paraffine, entre les pieds du souverain, pour remonter jusqu'au masque qui cache le haut de sa poitrine. Reste à éplucher pas moins de 16 couches de tissu. Chaque orteil, chaque doigt est individuellement enrobé de lin et enfermé dans un fourreau d'or. Chaque épaisseur retirée révèle à l'égyptologue des dizaines de joyaux, ainsi que deux dagues, l'une en fer, l'autre en or, dévoilant les rituels pratiqués pour accompagner le roi dans sa tombe. Amulettes et symboles sacrés le protègent et le guident dans l'au-delà.

 

 

L'opération est lente et précautionneuse, comme pour ne pas troubler le repos du pharaon, paisiblement allongé sur la table. Mais il est décidé de "rompre les connexions anatomiques" de la momie, écrit Marc Gabolde. Manière pudique d'expliquer que le roi est entièrement désarticulé et démembré. L'opération est racontée en détail dans le rapport d'autopsie du docteur Derry, épluché et retranscrit par la journaliste scientifique Jo Marchant, dans The Shadow King. Sans cela, il serait impossible de libérer les bijoux et manchons qui enserrent ses poignets. Le démontage du fragile squelette révèle un premier indice qui permet de confirmer que Toutankhamon est mort jeune, à 18 ou 19 ans. En témoigne, au niveau de sa rotule gauche, la croissance inachevée d'un fémur adolescent.

 

 

Après quatre jours d'examen minutieux du corps, dont même le pénis momifié a été mesuré (environ 5 centimètres), il est temps de retirer le casque de plus de 10 kilos d'or pur "vissé" sur le crâne du souverain. Douglas Derry découpe la momie sous la dernière vertèbre cervicale, avant de glisser des lames chauffées sous le masque, pour faire fondre la résine qui emprisonne la tête royale. Sous une couronne ornée d'un cobra et d'un vautour, symboles de la Basse et de la Haute-Egypte, le pharaon dévoile son vrai visage, calciné et craquelé lui aussi.

 

 

 

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La tête de la momie de Toutankhamon, dans son nouvel écrin de verre, dans la Vallée des Rois, à Louxor (Egypte), le 4 novembre 2007. (BEN CURTIS /AP / SIPA)

 

 

 

Howard Carter décrit "la contenance sereine du jeune homme" et trouve dans "ses traits bien formés et ses lèvres dessinées" la marque "d'un type excessivement raffiné". "La tête porte une forte ressemblance structurelle avec Akhenaton", note aussi l'égyptologue. Il ignore encore que le pharaon hérétique est justement le père de Toutankhamon. Carter est aussi émerveillé qu'il est déçu. La momie ne lui révèle pas comment le jeune roi est mort.

 

 

Un dernier détail retient l'attention de Douglas Derry. Sur la joue gauche du souverain, une croûte ronde laisse deviner un bouton jamais cicatrisé. Une piqûre d'insecte ? Cette trace semble être la jumelle de la piqûre qui a entraîné la mort de Lord Carnarvon. Une coïncidence qui réjouit encore ceux qui veulent croire à la "malédiction de Toutankhamon".

 

 

 

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Le masque d'or de Toutankhamon, exposé dans l'ancien musée égyptien du Caire, le 24 janvier 2015. (SHADI BUSHRA / REUTERS)

 

 

 

Après avoir été tant malmenée, la momie a aujourd'hui trouvé le repos, sous vide. De nos jours, elle est ainsi exposée dans un caisson de verre, dans sa tombe, où des conservateurs sont récemment intervenus pour mieux protéger les lieux du temps et du tourisme de masse. Cette année, certaines des plus belles pièces de son trésor vont faire le tour du monde, en passant par Paris. Elles rejoindront ensuite le masque d'or de Toutankhamon dans la collection du grand musée égyptien du Caire, dont le chantier pharaonique n'est pas encore achevé.

 


22/03/2019
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Franceinfo - le jeudi 21 mars 2019

 

 

D'où vient la "malédiction de Toutankhamon" ?

 

 

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Camille CaldiniFrance Télévisions

 

 

 

 

La légende, qui a inspiré romanciers et réalisateurs, a contribué à la renommée mondiale du pharaon. Pourtant, aucun indice laissant présager une terrible prophétie n'a été retrouvé dans le tombeau du roi

 

 

 

 

Malchance, cauchemars, maladies, morts soudaines… Bien des maux ont été attribués à la "malédiction des pharaons", en particulier à celle de Toutankhamon, à qui est consacré une grande exposition du 23 mars au 15 septembre à Paris. Elle frapperait ainsi sans distinction celles et ceux, voleurs comme archéologues, qui pertuberaient le repos des anciens rois d'Egypte.

 

 

Mais d'où vient-elle vraiment ? Des formules magiques et menaçantes sont-elles gravées dans les tombeaux antiques ? Ou sont-elles seulement inscrites dans l'imaginaire fertile de romanciers occidentaux ? La légende tenace de la malédiction de Toutankhamon repose-t-elle sur le moindre fondement scientifique ? Franceinfo vous raconte l'histoire de cette légende et de ses présumées victimes.

 

 

>> Lettres de fans, malédiction et expos blockbusters : Toutankhamon, le pharaon qui n'en finit pas de conquérir le monde

 

 

Avant que Champollion ne déchiffre les hiéroglyphes, au début du XIXe siècle, on trouve déjà des récits de voyageurs troublés par les momies. Des histoires, rarement racontées par leurs principaux protagonistes qui, par exemple, vont jusqu'à établir des liens hasardeux entre une momie jetée à la mer et une tempête en plein océan. Cette si mystérieuse Egypte antique, avec ses rituels d'embaumement et ses dieux aux têtes d'animaux, nourrit aussi la créativité de plusieurs romancières occidentales.

 

 

Après l'invasion de l'Egypte par Napoléon et les premières grandes fouilles archéologiques, des séances publiques de "déballage" de momies sont organisées à Londres (Royaume-Uni). Elles inspirent autant Mary Shelley, autrice de Frankenstein, que Jane Webb Loudon, qui publie The Mummy !, une œuvre mêlant horreur et science fiction. L'Américaine Louisa May Alcott serait la première à évoquer littéralement un maléfice lié aux momies, en 1869, dans Lost in a Pyramid, or the Mummy's Curse (en anglais).

 

 

 

Le canari et le cobra

La passion pour l'Egypte ancienne est donc déjà très à la mode quand Howard Carter ouvre pour la première fois le tombeau de Toutankhamon, le 4 novembre 1922. Un événement qui baigne aussi dans cette mystique. Howard Carter n'en écrit pas une ligne dans ses carnets, mais l'un de ses proches, James Henry Breasted, raconte en détail comment un messager envoyé chez Carter a découvert son canari de compagnie dans la gueule d'un cobra. L'oiseau était-il sorti de sa cage ? Le cobra s'y est-il faufilé ? Personne ne sait, mais quelques semaines plus tard, même le New York Times (pdf en anglais) colporte sa propre fable.

 

 

 

Pendant le dîner, les invités ont entendu du vacarme dehors (...) Ils ont découvert qu'un serpent du même type que celui représenté sur les couronnes royales avait attrapé le canari. Ils ont tué le serpent, mais le canari était mort, probablement de peur.

auteur inconnu

The New York Times, 22 décembre 1922

 

 

 

Pour comprendre ce type d'élucubrations, il faut se rappeler que les journaux internationaux n'ont pas grand chose à se mettre sous la dent sur la découverte du fameux tombeau. L'entreprise d'exploration du trésor de Toutankhamon est laborieuse. Pour ne pas être gêné par les curieux, le mécène des fouilles, Lord Carnarvon, tient la presse à l'écart grâce à un accord d'exclusivité passé avec le quotidien britannique The Times. Le journal paie cher la primeur des informations et accepte même de reverser une partie des bénéfices de ses ventes à Lord Carnarvon. Les journalistes étrangers, forcés de reprendre les informations du Times, le lendemain de leur publication, rongent leur frein.

 

 

 

L'insecte et le rasoir

Certains sont alors tentés d'inventer des histoires rocambolesques et de donner la parole à n'importe qui. Parmi les "experts" cités dans la presse internationale, on trouve ainsi le romancier Sir Arthur Conan Doyle. Le père du détective Sherlock Holmes, grand adepte de spiritisme, commente généreusement les dernières nouvelles d'Egypte, et notamment la mort, en avril 1923, de Lord Carnarvon.

 

 

 

Je ne dis pas qu'un esprit égyptien a tué Lord Carnarvon. Je dis que c'est possible.

Sir Arthur Conan Doyle

 

 

 

La romancière britannique Marie Corelli avait préparé le terrain, en adressant une lettre à la presse, quelques semaines plus tôt. L'état de santé de Lord Carnarvon était alors très mauvais. "Je ne peux pas m'empêcher de penser qu'il y a des risques à pénétrer dans la dernière demeure d'un roi d'Egypte (...) et de lui dérober des possessions", écrivait-elle. Elle invente aussi de toute pièce une formule magique inscrite dans un tombeau, menaçant quiconque y pénètre d'être emporté par "les ailes de la mort".

 

 

Les causes de la maladie de Lord Carnarvon sont pourtant bien connues. Une piqûre d'insecte et une coupure au rasoir ont provoqué une série d'infections : pneumonie, érysipèle (infection de la peau)… Les bactéries se sont propagées à tous ses organes. Le 5 avril 1923 au Caire, Lord Carnarvon meurt, sans aucun doute possible, d'une septicémie, selon la revue scientifique The Lancet (en anglais), qui écarte tout lien avec ses passages dans la tombe de Toutankhamon.

 

 

Mais la rumeur est tenace et les coïncidences trop nombreuses. Au moment précis de la mort du Lord, Le Caire est plongé dans le noir par une vaste coupure d'électricité, un phénomène courant à cette époque. Et comment expliquer que sa chienne Susie laisse échapper un hurlement avant de s'effondrer, quelques heures plus tard, en Angleterre ? "Enfin, la presse avait une histoire à publier sans avoir besoin de The Times, une tragédie humaine bien plus captivante que la lente exploration de la tombe", analyse l'égyptologue britannique Joyce Tyldesley dans son livre Tutankhamun's Curse.

 

 

 

Des champignons et des meurtres

Toute la presse de l'époque ne peut s'empêcher de mentionner dans ses articles "la vengeance de la momie". Jusqu'à 30 décès, en fonction des sources, seront associés à la malédiction. Des proches de Howard Carter et Lord Carnarvon, entrés ou non dans le tombeau, se retrouvent à leur tour, prétendument "maudits". Suicides, meurtres, maladies… La plupart de ces morts ont pourtant une explication rationnelle. Le British Medical Journal a même publié une étude détaillée de 44 décès, pour démontrer "qu'il n'y avait aucun lien significatif avec une exposition à la malédiction de la momie et donc aucune preuve de l'existence d'une telle malédiction".

 

 

Aujourd'hui, l'immense majorité des égyptologues s'agacent de cette légende qu'ils jugent "absurde". Dominique Farout, enseignant à l'école du Louvre et conseiller scientifique de l'exposition "Le trésor du pharaon" à Paris, s'en amuse. "Passer ses journées dans la poussière de momie peut provoquer de violents mots de ventre, ça, c'est vrai", reconnaît-il. "S'il y a une malédiction de la momie, c'est peut-être la tourista", plaisante-t-il encore, auprès de franceinfo.

 

 

De nombreux scientifiques ont justement cherché des réponses du côté de la biologie. Les anciens Egyptiens ont-ils vraiment laissé des poisons dans les tombeaux ? Reste-t-il des champignons et micro-organismes encore toxiques plus de 3 000 ans après ? Aucune étude scientifique n'a pu étayer ces théories non plus, comme l'explique l'égyptologue Marc Gabolde dans son ouvrage Toutankhamon, qui s'étonne du petit nombre de victimes, comparé aux centaines de visiteurs entrés dans le tombeau dans les années 1920.

 

 

 

Il reste d'ailleurs difficile d'expliquer les décès attribués à la malédiction par ces germes pathogènes, notamment en raison de la très grande sélectivité dont aurait fait preuve l'agent contaminant.

Marc Gabolde

"Toutankhamon"

 

 

 

Quant à Howard Carter qui a ouvert le tombeau, sorti la momie de ses sarcophages emboîtés, volé des objets, participé à l'autopsie… Ce profanateur en chef a mystérieusement échappé au mauvais sort. L'égyptologue est mort en mars 1939, 17 ans après l'ouverture du tombeau, à 64 ans, un âge avancé pour un homme du début du XXe siècle. Il a succombé à un lymphome, sans avoir jamais cru à la malédiction.

 


21/03/2019
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Franceinfo - le vendredi 23 novembre 2018

 

 

Emmanuel Macron décide de restituer 26 œuvres d'art réclamées par le Bénin

 

 

 

Il y a près d'un an, le chef de l'Etat avait fait part de sa volonté de restituer au continent africain des œuvres d'art aujourd'hui conservées en France

 

 

 

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Des statues royales du Dahomey datées de 1890-1892 sont présentées au musée du quai Branly à Paris, en juin 2018. (GERARD JULIEN / AFP)

 

 

 

Emmanuel Macron a décidé de restituer "sans tarder"  26 œuvres réclamées par les autorités du Bénin, des prises de guerre de l'armée française en 1892. L'Elysée l'a annoncé, vendredi 23 novembre, après la remise d'un rapport sur la restitution par la France d'œuvres d'art africain.

 

 

Le chef de l'Etat, qui s'était engagé l'an dernier à étudier ces restitutions, propose aussi de "réunir à Paris au premier trimestre 2019 l'ensemble des partenaires africains et européens" pour définir le cadre d'une "politique d'échanges" d'œuvres d'art.

 

 

Le musée parisien du quai Branly est particulièrement concerné, lui qui abrite plusieurs œuvres emblématiques de l'art classique du royaume du Dahomey, situé dans l'actuel Bénin. "Les Béninois connaissent surtout leur patrimoine à travers des catalogues d'expositions, ce qui est très frustrant", a expliqué à franceinfo l'artiste béninois Dominique Zinkpè, qui rejette l'idée d'une réparation par rapport à l'époque coloniale. Pour lui, ce "serait une bataille puérile de dire qu'on nous a pillés, mais j'apprécie le retour des œuvres".

 


28/11/2018
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la Gaule

 

 

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09/10/2017
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Grandes périodes de la Gaule

 

 

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25/09/2017
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Le monde avant la Seconde Guerre mondiale

 

 

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21/09/2017
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La vie dans les villes gallo-romaines

 

 

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15/09/2017
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