L'AIR DU TEMPS

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BD


Franceinfo - le vendredi 30 août 2019

 

 

"Le roman des Goscinny, naissance d'un Gaulois" : pourquoi le nouvel album BD de Catel est un bijou

 

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Laurence HouotRédaction CultureFrance Télévisions

 

 

 

René Goscinny devient pour la première fois un personnage de bande dessinée sous la plume de Catel. Précipitez-vous, c'est une régalade

 

 

 

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Couverture de "Le roman des Goscinny, naissance d'un Gaulois", Catel (Catel / Grasset)

 

 

 

Dans Le roman des Goscinny, naissance d'un Gaulois, qui paraît aux éditions Grasset  le 28 août, Catel raconte l'incroyable destin de René Goscinny en faisant du père d'Astérix un personnage de bande dessinée. Ce nouveau roman graphique est un bijou. On vous dit pourquoi.

 

 

 

Parce que la vie de René Goscinny est une véritable aventure

Dans ce passionnant et bouleversant nouveau roman graphique, Catel raconte le destin singulier de René Goscinny. Sa naissance à Paris en 1926, d'Anna Goscinny issue d'une famille juive ayant fui les pogroms ukrainiens, les Beresniak, fondateurs de la célèbre imprimerie, et de Stanislas Goscinny, petit-fils de rabbin polonais, dont le père avait fui en 1906 l'antisémitisme de son pays.

 

 

Stanislas est un ingénieur aventurier. Il embarque toute la famille en Argentine, où René Goscinny passe toute son enfance. René, très bon élève, est un enfant joyeux, qui très tôt se fixe une mission pour la vie : faire rire. Puis ce sera la guerre, la déportation pour une partie de la famille Beresniak, et les premiers dessins de René. "Quand on est jeune, l'humour est une défense… Par la suite, il peut devenir une arme", dit-il.

 

 

 

Parce que Goscinny a toujours choisi l'humour et l'amitié, envers et contre tout

Des débuts difficiles : on suit René à New York, où il décide de s'installer avec sa mère après la mort de son père, pour trouver du travail dans le dessin, animé par sa passion pour Disney, le cinéma, et la bande-dessinée. Le rêve américain se transforme vite en désillusions, dans une vie faite de refus, de petits boulots et de pauvreté. Puis c'est le retour à Paris, en passant par Bruxelles et le début de ses collaborations avec Uderzo, avec Sempé, avec Morris. 

 

 

 

\"Le roman des Goscinny, naissance d\'un gaulois\", page 226, les débuts de la collaboration avec Uderzo
"Le roman des Goscinny, naissance d'un gaulois", page 226, les débuts de la collaboration avec Uderzo (Catel / Grasset)



René Goscinny a enfin trouvé sa voie, qui n'est pas le dessin mais l'écriture. Il devient le grand scénariste que l'on connaît, le père d'Astérix, du Petit Nicolas, et le scénariste de Lucky Luke, d'Iznogoud…  Et on assiste (c'est si  émouvant !) à la naissance d'Astérix.

 

On suit aussi les combats, moins connus, de Goscinny pour défendre les droits des auteurs et dessinateurs de bande dessinée, qui conduisent à la création de Pilote, un magazine qui révolutionne la presse jeunesse. Des projets qui n'auraient pas pu voir le jour sans ces associations profitables, scellées par l'amitié, toujours centrale dans la vie de Goscinny. "Vous savez", disait-il, "on se fait des amis d'enfance jusqu'à un âge très avancé".

 

 

 

\'\"Le roman des Goscinny, naissance d\'un Gaulois\", page 261
'"Le roman des Goscinny, naissance d'un Gaulois", page 261 (Catel / Grasset)


 

On découvre aussi un René Goscinny passionnément attaché à sa mère Anna, sa première lectrice, et son amour pour son épouse, rencontrée tardivement. Il a 41 ans, elle 24, ils deviendront les parents d'Anne… Dans tous les épisodes de sa vie, heureux comme malheureux, l'humour, sa raison de vivre, accompagne Goscinny. "Me marrer et faire marrer les autres a toujours été ma petite contribution à notre bref passage sur cette terre", disait-il.

 

 

 

Parce que sous la plume de Catel, René Goscinny devient un extraordinaire personnage de bande dessinée

Jusqu'ici exclusivement concentrée sur des portraits de femmes pour ses biographies graphiques (Kiki de Montparnasse, en 2007 chez Casterman, Olympe de Gouge, en 2012, ou Ainsi soit Benoîte Groult, chez Grasset, en 2013, ou encore Joséphine Baker, en 2016) Catel a cette fois pris la plume pour dessiner le destin d'un homme, René Goscinny.

 

 

C'est Anne Goscinny, la fille de René qui en a eu l'idée. "Ce n'est pas possible", lui a d'abord répondu la dessinatrice. "Seules les héroïnes m'intéressent. Et ton père n'est qu'un héros !" Mais la fille du père d'Astérix a su trouver les mots. "J'ai parlé de mon père à rebours", confie Anne Goscinny dans la préface. "Dans les yeux de Catel, mon père s'est animé", raconte-t-elle. Et c'est la dessinatrice qui trouve elle-même le dernier argument pour emporter le morceaux : "Je sais ! s'est-elle écriée. Tu vas relayer la parole de ton père. Je voulais une héroïne, je l'ai trouvée".

 

 

 

Parce que l'histoire nous est racontée à deux voix, celle de René et celle d'Anne

Voilà comment le projet est devenu possible, et comment il a trouvé sa forme. L'histoire est en effet racontée à deux voix. Celle de René Goscinny, et celle de sa fille Anne, en forme de chapitres alternés. Catel s'est plongée dans les archives de la télévision et de la radio, pour retranscrire les interviews de René Goscinny, recueillant ainsi sa parole qu'elle met en scène à la première personne. La voix d'Anne est le fruit de conversations entre la dessinatrice et la fille de René Goscinny "pendant des jours, des semaines, des mois à parler de lui", que la dessinatrice met en scène telles quelles.  

 

 

On connaissait déjà l'histoire des Goscinny ans les grandes lignes, encore racontée récemment dans l'exposition qui lui a été consacrée en 2017 au Mahj (Musée d'art et d'histoire du Judaïsme) et celle de la Cinémathèque en 2018

 

 

 

\"Le roman des Goscinny, naissance d\'un Gaulois\", page 300

"Le roman des Goscinny, naissance d'un Gaulois", page 300 (Catel / Grasset)

 

 

 

La narration à deux voix choisie par Catel offre pourtant un regard neuf, avec une double perspective qui donne à la vie et au personnage de René Goscinny un relief inédit. Ce nouveau roman graphique de Catel se raconte en duo : Anne / René et Anne / Catel, s'inscrivant ainsi également dans une pratique de travail en paire qu'affectionnait particulièrement René Goscinny (Avec Uderzo, avec Sempé). Il faut ajouter qu'à travers cette vie singulière, c'est aussi une histoire européenne, et même mondiale du XXe siècle, qui nous est racontée. 

 

 

 

Parce que Catel a l'art de raconter les histoires en textes et en images

A l'intérieur de cette construction narrative, Catel entremêle merveilleusement citations, archives (des lettres, des dessins) et dialogues, et injecte, comme un liant, sa propre patte et son humour. Pas de doute que René Goscinny aurait adoré. 

 

 

Le récit est soutenu par son trait noir appuyé, évoquant les gravures de Frans Masereel, avec des escapades, notamment pour plonger dans le passé, à la plume plus fine ou au crayon de papier. Ces 320 planches sont rehaussées de deux couleurs (la couleur est signée Marie-Anne Didierjean) bleu pour René, jaune pour Anne, qui posent la lumière, et soulignent le parti pris narratif, judicieux et limpide, de Catel.

 

 

 

Parce que derrière l'auteur, on découvre l'homme

Ce roman graphique montre "l'homme intime derrière l'auteur", souligne  Anne Goscinny. On était déjà fan de l'auteur, parce qu'il a enchanté nos enfances avec des personnages hilarants comme le Petit Nicolas,  Lucky Luke, Rantanplan, les Dalton, Astérix et Obélix… On referme le livre avec l'émotion d'avoir découvert l'être humain exceptionnel, tendre, courageux et drôle, qui se cachait derrière nos impérissables héros. 

 

 

 

Couverture de \"Le roman des Goscinny, naissance d\'un Gaulois\", Catel

Couverture de "Le roman des Goscinny, naissance d'un Gaulois", Catel (Catel / Grasset)

 

 

 

Le roman des Goscinny, naissance d'un Gaulois, Catel 
(Grasset - 344 pages - 24 euros)

 


30/08/2019
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Franceinfo - le mercredi 17 juillet 2019

 

 

 

VRAI OU FAKE Hergé avait-il tout prévu ? On a fact-checké "On a marché sur la Lune", la BD où Tintin devance Neil Armstrong de 16 ans

 

 

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Pierre GodonFrance Télévisions

 

 

 

Si la BD est entrée dans la légende autant que la véritable mission Apollo 11, c'est pour ses qualités scénaristiques, le dessin d'Hergé à son sommet ainsi que pour ses solides bases scientifiques. Mais le sont-elles tant que ça ?

 

 

 

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(JESSICA KOMGUEN / FRANCEINFO)

 

 

 

"C'est inouï ! C'est prodigieux ! C'est incroyable ! Dire que dans quelques minutes, ou bien nous marchons sur le sol de la Lune ou bien nous serons tous morts, s'exclame le professeur Tournesol au moment de l'atterrissage de la fusée. C'est merveilleux !" Oubliez la phrase de Tintin au moment où il pose, le premier, le pied sur la Lune, un peu convenue, un peu ratée. Forcément, il n'a pas bénéficié des conseils du tout-Hollywood pour trouver les bons mots, contrairement à Neil Armstrong, le 20 juillet 1969.

 

 

Le jeune reporter descend, lui, le 23 mars 1953 des échelons rétractables de la fusée XFLR 6, au damier rouge et blanc identifiable au premier coup d'œil. L'aboutissement d'une aventure de presque dix ans pour Hergé, l'auteur de l'album. Où le moindre détail n'a pas été laissé au hasard. Avec une rigueur scientifique à toute épreuve ? C'est ce qu'a cherché à savoir franceinfo à l'occasion des 50 ans des premiers pas de l'homme sur la Lune.

 

 

 

La Syldavie était-elle aussi compétente que l'URSS et les Etats-Unis pour lancer une fusée lunaire ?

Rétrospectivement, le choix de la Syldavie, pays imaginaire rural et arriéré où le plat national est à base de chien, découvert dans Le Sceptre d'Ottokar, peut paraître étonnant alors que dans les années 1950 la Guerre froide bat son plein entre les Etats-Unis et l'URSS ; en pleine bourre pour fabriquer des bombes atomiques. Ce serait simplifier le contexte de l'époque, souligne Jacques Hiron, éminent tintinophile et auteur des Carnets de Syldavie et de la préface d'une réédition de l'aventure lunaire. "Dans une première version de l'histoire, scénarisée par d'autres, dont Hergé ne dessinera pas plus que quelques cases, l'action se situe aux Etats-Unis."

 

 

Un choix qui paraît évident aujourd'hui – sans parler des opinions politiques du père de Tintin, guère en odeur de sainteté chez les soviets – mais qui à l'époque ne va pas de soi. "L'URSS comme les Etats-Unis jettent toutes leurs forces pour perfectionner leurs bombes atomiques, en délaissant les fusées, insiste Jacques Hiron. La première fusée 100% américaine digne de ce nom, Redstone, ne verra le jour qu'en 1953, et était à peine meilleure que les V2 nazis." 

 

 

Hergé justifie la soudaine richesse de la Syldavie par la découverte de gisements d'uranium colossaux dans le massif des Zmylpathes. Une joyeuse fantaisie ? Même pas, l'histoire donnera du crédit à la vision d'Hergé une vingtaine d'années plus tard. Le Zaïre du général Mobutu se lancera en effet à son tour dans la conquête spatiale dans les années 70, grâce aux ressources colossales générées par le sous-sol de ce qui est devenu aujourd'hui la République démocratique du Congo... et avec le concours scientifique d'anciennes têtes pensantes du régime du IIIe Reich. Comme on peut le voir sur cette vidéo, ça ne s'est pas vraiment soldé par une réussite.

 

 

 

Une fusée à propulsion nucléaire est-ce bien raisonnable ?

Dans son bureau du Centre des recherches atomiques de Sbrodj – aux faux airs de la base américaine de White Sands –  le professeur Tournesol, assisté d'un aréopage de savants venus du monde entier (le patron du site, Baxter, a un nom à consonance anglo-saxonne, alors que Wolff, le bras droit du professeur, pourrait être allemand) a imaginé une fusée pour rallier la Lune. Avec un mode de propulsion radioactif... qui fait tiquer aujourd'hui quand l'atome et ses effets collatéraux ont mauvaise presse.

 

 

Pourtant, l'idée – qui remonte au début du XXe siècle et aux travaux du Soviétique Constantin Tsiolkovski – tient la route, affirme Roland Lehoucq, astrophysicien au Commissariat à l'énergie atomique et tintinophile invétéré auteur de Mais où est donc le temple du Soleil : "La Nasa a développé un projet de fusée à propulsion nucléaire à partir des années 60. Pour faire très simple, l'idée était de faire chauffer par ce biais une matière qu'on éjecte de la fusée pour la faire avancer."

 

 

La fusée de Tournesol, qui fonctionne en faisant chauffer de l'eau, ne pose aucun problème particulier du point de vue de la physique.Roland Lehoucq, astrophysicien au Commissariat à l'énergie atomique à franceinfo

 

 

Surtout si on ajoute la tournesolite, matériau de l'invention du professeur, qui isole la partie habitée de la fusée du moteur atomique.

 

 

Autre avantage non-négligeable sur les fusées type Apollo qui brûlent des tonnes de pétrole en quelques secondes, le mode de propulsion nucléaire dégage plus d'énergie par kilo de charge. Ce qui permet de boucler le voyage de la Terre à la Lune en quatre heures quand Apollo 11 se traînera en trois jours et un faiblard 40 000 km/h de moyenne. En verra-t-on pour autant apparaître le jour où l'homme tentera de rallier Mars ou Proxima du Centaure ? "L'agence spatiale européenne a explicitement proscrit l'usage du nucléaire dans l'espace, et socialement, c'est une idée qui serait difficile à faire accepter", souligne Roland Lehoucq.

 

 

 

Une fusée de cette forme peut-elle vraiment voler ?

"Pauvre Tournesol. Il doit y avoir du jeu dans ses rivets. Comment voulez-vous qu'un monument pareil puisse s'élever dans les airs ?", s'interroge Haddock la première fois qu'il découvre la majestueuse fusée à damier rouge et blanc. Rassurons le vieux loup de mer, elle n'est pas née que de l'imagination d'Hergé, qui s'est entouré d'un solide panel d'experts pour écrire son album. D'abord son vieux complice, le scientifique Bernard Heuvelmans – avec qui il a collaboré sur L'Etoile mystérieuse et Le Temple du Soleil – lequel l'oriente vers l'astrophysicien Alexandre Ananoff, un surdoué dépourvu du bac auteur reconnu du livre L'Astronautique (1950).

 

 

Ce dernier, qui écrivait aussi bien pour Paris-Match que pour la revue Benjamin destinée aux ados, embarque dans l'aventure lunaire pour que "les enfants connaissent les bases de la science nouvelle avec toute la rigueur qui s'impose". "Un jour, Hergé s'est rendu en personne chez Ananoff avec ses plans et ses maquettes sous le bras, raconte Philippe Varnoteaux, co-auteur du livre Alexandre Ananoff, l'Astronaute méconnu. Le fils du savant, Claude, se souvient d'une longue discussion où Hergé se faisait expliquer chaque manette du poste de pilotage." 

 

 

C'est lui qui dessine la fusée lunaire – fortement inspirée des V2 allemands – et en réalise un plan en coupe ainsi qu'un descriptif détaillé du poste de commande. Ananoff fera un seul reproche à Hergé : les carreaux de la fusée, vestige du V2 allemand, qui servaient à l'époque à constater à la jumelle la rotation du missile et qui accessoirement font joli dans des cases à fond noir. "Pourquoi Hergé a-t-il fait ça, en forme de [boîte de] pâtes Lustucru ?", se désolera le savant, cité dans la revue Les Amis de Hergé.

 

 

 

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Des jouets à l'effigie de Tintin et Haddock vendus lors de la foire du jouet de Nuremberg, le 31 janvier 2018. (PICTURE ALLIANCE / PICTURE ALLIANCE / GETTY IMAGES)

 

 

 

Roland Lehoucq voit même des avantages à cette fusée qui ne se découpe pas en plusieurs étages contrairement au modèle d'Apollo. "Les pattes de la fusée encaissent les frottements de l'entrée dans l'atmosphère, qui s'effectue à vitesse réduite. Car, grâce à sa propulsion interne, la fusée peut se ralentir toute seule contrairement à Apollo 11 qui se freinait en frottant contre l'atmosphère." Le scientifique salue son collègue le professeur Tournesol dont la fusée est tout sauf fantaisiste. "Le personnage du professeur Tournesol a pris une importance considérable dans la série. Hergé l'a parfaitement senti : le héros des années 50, ce n'est plus l'explorateur ou le journaliste, c'est le scientifique", souligne l'hergéologue Benoît Peeters dans son livre Hergé, fils de Tintin

 

 

Hergé frôle le sans-faute sur l'album. L'auteur a même été jusqu'à consulter le chef du service incendie de la Régie des voies aériennes de Bruxelles pour que la scène finale de l'atterrissage de la fusée soit irréprochable. 

 

 

 

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Détail de la couverture de l'album "On a marché sur la Lune", par Hergé, aux éditions Casterman. (HERGE / MOULINSART / CASTERMAN)

 

 

 

Le choix des astronautes pour l'expédition lunaire est-il cohérent ?

Réglons tout de suite la question de Milou, qui se voit proposer un costume spécifique. Autant faire des tests sur des animaux avant d'envoyer des hommes (la chienne Laïka pour l'URSS, des singes pour la Nasa...) a un intérêt scientifique, autant embarquer un chien sur la Lune n'en présente absolument aucun, balaie Roland Lehoucq. Même la présence de Tournesol est sujette à caution. La Nasa a attendu la dernière mission lunaire, Apollo 17, pour expédier un savant 100% pur jus sur notre satellite, le géologue Harrison Schmitt, et encore, sous la pression du lobby scientifique qui tenait à ce qu'un des siens foule le sol lunaire avant l'arrêt du programme.

 

 

"Au revoir capitaine. Je me réjouis de ce qu'il y ait un marin parmi les premiers hommes qui prendront pied sur la Lune", déclare Baxter au moment de l'embarquement. "Oh, vous savez, ça m'aurait été égal si ç'avait été un clarinettiste", lui rétorque le capitaine qui n'en mène pas large. En effet, si on compare le casting d'Hergé (Tintin et Haddock pour la société civile, Tournesol et Wolff pour le côté scientifique, sans parler des invités surprises dont les Dupondt) à la liste des astronautes retenus par la Nasa, on est frappé par l'absence totale de militaires. C'est le professeur Tournesol qui donne la réponse dans les premières pages d'Objectif Lune : "Il va de soi que les recherches sont exclusivement orientées dans un sens humanitaire."

 

 

De la naïveté fleur bleue de la part d'Hergé ? Pas totalement. Le choix de Neil Armstrong comme premier homme à marcher sur la Lune répond aussi à un souci de ne pas faire (trop) passer le programme lunaire comme le premier étage de la colonisation américaine de la Lune. Car si "Mister Cool" est un ancien pilote d'avion lors de la guerre de Corée, il ne fait plus partie de l'armée au moment d'intégrer l'équipage d'Apollo 11 contrairement à son coéquipier Buzz Aldrin. Notez que Tintin, animé d'intentions encore plus nobles, ne plante pas le drapeau syldave dans le sol lunaire.

 

 

 

Les travaux scientifiques de l'expédition tiennent-ils la route ?

Le premier geste de Neil Armstrong après avoir posé le pied sur la Lune a été d'empoigner des cailloux lunaires et de les fourrer dans sa poche. Histoire d'être sûr que, même si le module lunaire devait redécoller en catastrophe dans l'instant, il ne rentrerait pas bredouille de ce long voyage. Au total, les astronautes américains ramèneront 320 kg de cailloux lunaires sur le plancher des vaches.

 

 

Rien de tout ça chez Hergé. "Pour l'époque, le programme scientifique qu'il met en place pour ses héros n'est pas ridicule, insiste Roland Lehoucq. Etudier les rayons cosmiques, ou les flux qu'on reçoit sur la Lune, on a su le faire quelques années après depuis des satellites." De la même façon, le choix du professeur de poser la fusée dans le cirque Hipparque, un des plus grands cratères lunaires, se tient, comme l'écrit le spécialiste Chuck Wood. Reste que son sol est bien moins régulier que la mer de la Tranquillité toute proche (où se poseront trois missions Apollo). 

 

 

 

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Détail de la couverture de l'album "On a marché sur la Lune", par Hergé, aux éditions Casterman. (HERGE / MOULINSART / CASTERMAN)

 

 

 

Roland Lehoucq tique en revanche sur les casques transparents (pour des raisons évidentes de lisibilité de l'histoire), sur la taille du télescope amené par nos héros ainsi que le char lunaire que Tintin manque de crasher dans une crevasse. "Je comprends qu'il faille se protéger des chutes de météorites, mais quand même..."

 

 

Et sur la grotte explorée par nos héros, où Tintin découvre une forêt de stalactites avant de glisser sur une patinoire de glace. "Si vous mettez un glaçon à la surface de la Lune, il va se sublimer [passage de l'état solide à l'état gazeux] très vite, donc il est impossible de trouver de la glace si près de la surface. En revanche, elle pourrait subsister au fond de cratères situés aux pôles de la Lune, qui ne sont jamais éclairés par le Soleil." Hergé a quand même devancé de quatre décennies la Nasa qui n'a établi de façon formelle la présence d'eau sur notre satellite qu'en 1988.

 

 

 

Est-il possible de revenir sur Terre avec si peu d'oxygène ?

Faites le calcul : le séjour prévu par Tournesol sur la Lune devait durer deux semaines, avec quatre passagers (lui-même, Wolff, Tintin et Haddock) en plus de Milou. Sauf que les Dupondt se retrouvent dans la soute en plus du sinistre colonel Jörgen qui tentera de tuer tout le monde pour une puissance étrangère non définie. Si Wolff et Jörgen passent l'arme à gauche au moment du voyage retour, les quantités d'oxygène prévues pour le voyage sont fatalement un peu limitées. Pour Roland Lehoucq, ça passe : "Souvenez-vous qu'Apollo 13 avait perdu la moitié de son dioxygène dans l'incident. Les trois astronautes avaient dû se réfugier dans le LEM, prévu pour n'accueillir que deux personnes. Dans ce genre de mission, on prévoit large niveau oxygène."

 

 

 

Curieusement, l'engouement du public pour le diptyque lunaire ne se fera qu'avec le temps... et c'est au lendemain de l'exploit de Neil Armstrong et consorts qu'On a marché sur la Lune passe en tête du classement des albums de Tintin (et demeure depuis dans le top 3 avec 9 millions d'albums vendus, fait savoir Casterman). Parmi les premiers lecteurs... une partie du staff de la NASA, indique l'agence à franceinfo. Ils avaient dévoré l'album peu après sa parution en anglais, en 1959.

 

 

Franceinfo est partenaire de la consultation "Comment les médias peuvent-ils améliorer la société ?" avec Make.org, Reporters d’Espoirs et plusieurs autres médias.

 


17/07/2019
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Franceinfo - le dimanche 14 avril 2019

 

 

BD bande dessinée. Robot blues

 

 

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franceinfoJean-Christophe OgierRadio France

 

 

 

En réveillant les robots géants sur fond de guerre d'Algérie, la fine fleur de la scène BD nantaise se lance dans une aventure de 600 pages et réussit la synthèse de la BD grand public et de la bande dessinée d'auteur

 

 

 

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 QUAND LE ROBOT SE REVEILLERA... (HERVE TANQUERELLE, FRED BLANCHARD / DUPUIS)

 

 

 

C’est une histoire qui commence aujourd’hui dans le sud algérien et la banlieue de Nantes. Elle se poursuivra quelque temps plus tard en Inde, dans les décharges où atterrissent les épaves rouillées de l’industrie occidentale.

 

 

 

Une douce uchronie

 

Entre-temps, nous aurons compris que ce qui est raconté là trouve son origine au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, quand on inventa les premiers robots nucléaires géants.

 

 

Puis, quand Michel Debré succéda au Général de Gaulle à la tête du pays, en 1963. Debré ? Vraiment ? Des robots, où ça ? Le récit est si ancré dans les sables du Sahara, le bitume des quartiers, la boue des chantiers, que découvrir que le passé ne s’est pas passé comme on le sait, arrive tranquillement. On appelle ça une douce uchronie. Et on y croit.

 

 

 

C’est un pas de côté qui nous permet d’aborder avec distance des événements comme la guerre d’Algérie et de revenir sur les Trente glorieuses, qui n’étaient pas si glorieuses que ça.

Le coscénariste Fabien Vehlmann
 

 

 

Un polar mélancolique

Dans Le dernier Atlas, le polar mélancolique se mêle à la science-fiction géopolitique, mais la crédibilité l’emporte sur l’imagination. On croise des bandes de caïds à la petite semaine et des mafias internationales, avec pour enjeu l’avenir du monde, pas moins. Le dessin réaliste réussit à marier la grande aventure et les fêlures intimes, l’émotion et le mystère.

 

 

Pour preuve, les deux personnages principaux : Ismaël, nantais pur beur, gueule et physique méditerranéens avec de faux airs du héros XIII, et qui entre deux coups durs prend une pause lascive, le vague à l’âme. Et la journaliste Françoise Halfort, quinquagénaire baroudeuse, qui n’a pas froid aux yeux, mais qui se retrouve toute émue de tomber enceinte à son âge.

 

 

 

Je trouvais génial de dessiner une femme à la cinquantaine gironde, qui s’assume comme telle, avec un physique de loukoum.

Le dessinateur Hervé Tanquerelle

 

 

 

Pour signer cette BD fleuve qui comptera trois volumes de 200 pages chacun, ils se sont mis à cinq : Fabien Vehlmann et Gwen de Bonneval au scénario, Hervé Tanquerelle et Fred Blanchard au dessin, et la coloriste Laurence Croix.

 

 

Le Dernier Atlas, aux éditions Dupuis.

 


15/04/2019
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Franceinfo - le dimanche 6 janvier 2019

 

 

Le 38e album d'"Astérix" sortira à l'automne et sera imprimé à plus de 5 millions d'exemplaires

 

 

 

Il s'agira de la quatrième bande dessinée de la série du dessinateur Didier Conrad et du scénariste Jean-Yves Ferri, à qui Albert Uderzo à confier la suite des aventures du héros gaulois

 

 

 

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Le scénariste Jean-Yves Ferri pose devant Astérix et Obélix au festival Comicopolis de Buenos Aires (Argentine), le 2 septembre 2017. (JUAN MABROMATA / AFP)

 

 

 

Les irrésistibles Gaulois seront bientôt de retour. Le 38e album d'Astérix paraîtra le 24 octobre et sera tiré à plus de 5 millions d'exemplaires, annoncent dimanche 6 janvier le dessinateur Didier Conrad et le scénariste Jean-Yves Ferri au Journal du dimanche. Il s'agira de la quatrième bande dessinée de la série réalisée par ce duo, qui s'est vu confier la suite des aventures du petit moustachu en 2013 par Albert Uderzo. "On a pratiquement terminé les crayonnés, la partie créative, il ne reste que quelques corrections dans le texte, de petites retouches dans les dessins", explique Didier Conrad.

 

 

 

Une intrigue au sein du village gaulois

"Après La Transitalique, qui faisait voyager Astérix et Obélix à travers l'Italie, nous restons au village" avec ce nouvel album, précise Didier Conrad. "Quand on reste au village, il faut creuser un thème de société, jouer sur la psychologie des personnages..." souligne Jean-Yves Ferri. "Nous avons souhaité prendre pour point de départ le fameux 'nos ancêtres les Gaulois...'. Sauf que bien sûr, on ne sait pas trop qui sont leurs ancêtres !" relève Didier Conrad, qui souligne qu'Albert Uderzo "relit et nous fait part de ses remarques".

 


06/01/2019
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Franceinfo - le dimanche 9 décembre 2018

 

 

"L'Arabe du futur" de Riad Sattouf : comment une BD au trait simpliste est devenue un phénomène littéraire

 

 

 

Début octobre, on apprenait que le quatrième tome de L'Arabe du futur, la dernière bande dessinée signée Riad Sattouf, venait de se hisser à la première place du classement des ventes de livres en France. Comme un ultime pied de nez, ce roman graphique qui raconte l'enfance de l’auteur, à cheval entre la Syrie et la Bretagne, venait de détrôner Destin français d'Eric Zemmour. Si elle peut paraître anecdotique, cette annonce est une preuve supplémentaire de l'incroyable intérêt porté par le public à l'histoire apparemment singulière de ce petit enfant blond, tiraillé entre les cultures antagonistes de ses parents. Alors que se tient en ce moment à la Bibliothèque publique d’information (BPI) du Centre Pompidou, à Paris, la première exposition consacrée à son auteur, franceinfo s'est penché sur L'Arabe du futur, l'œuvre phare de Riad Sattouf, pour tenter de comprendre les raisons de ce succès littéraire.

 

 

 

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Des dizaines de personnes font la queue lors d'une séance de dédicaces de Riad Sattouf (au premier plan) pendant le festival Les Rendez-vous de l'histoire à Blois (Loir-et-Cher), le 7 octobre 2016. (MAXPPP)

 

 

 

Dix ans pour accoucher d’un best-seller mondial

Un chiffre suffit à lui seul à comprendre le phénomène littéraire qu'est devenu L'Arabe du futur. Sorti en librairie en 2014, le premier tome de cet épais roman graphique a déjà été tiré à 575 000 exemplaires, soit beaucoup plus que la moyenne des ventes d'un prix Goncourt (qui s’écoule à environ 398 000 exemplaires, selon l’institut GfK cité par Le Figaro). C’est moins qu'Astérix et la Transitalique, le dernier album des aventures du Gaulois moustachu et champion des ventes de livres en France en 2017 avec 1,6 million d’exemplaires, rappelle Le Point. Mais cela reste un volume exceptionnel pour une bande dessinée hors franchise. Au global, les quatre tomes de L'Arabe du futur cumulent aujourd'hui un tirage de plus d'un million et demi d'exemplaires. "C'est l'une des rares séries où la sortie de chaque nouveau tome relance les tomes précédents. Le premier tome continue de se vendre énormément, et les quatre tomes sont toujours dans le classement hebdomadaire des ventes de Livres Hebdo, ce qui est complètement dingue", ajoute admiratif Le Libraire se cache, gérant d'une librairie spécialisée BD en région parisienne.

 

 

 

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Les deux premiers tomes de "L'Arabe du futur" dans une librairie à Mulhouse (Haut-Rhin), le 29 juin 2015. (MAXPPP)

 

 

 

"Il y a des gens de ma famille qui s'appellent Allary et qui m'ont offert L'Arabe du futur", confie en souriant Guillaume Allary, le fondateur des éditions qui portent son nom et qui publient le best-seller de Riad Sattouf. L'anecdote est effectivement amusante, mais elle est surtout révélatrice de ce qu'est devenu L’Arabe du futur en quatre ans : le cadeau parfait. Idéal autant pour Lucas, le petit-neveu qui entre en sixième, que pour Jacques, le grand-oncle à qui l'on offrait en alternance jusqu'alors le dernier Astérix ou le nouveau Blake et Mortimer. Mais si L'Arabe du futur s'est peu à peu imposé dans les bibliothèques et sur les tables de chevet, ce projet, en apparence simplissime (une autobiographie racontée en bande dessinée), a mis du temps à voir le jour dans la forme qu'on lui connaît aujourd'hui.

 

 

 

En 2005, Riad Sattouf vient d’avoir 27 ans et connaît son premier succès en librairie avec Retour au collège. Il confie alors à Guillaume Allary, son éditeur de l'époque chez Hachette Littératures, son envie un peu floue de faire un album futuriste en rapport avec le monde arabe. Pendant des années, il lui soumet des projets, sans qu’aucun n'aboutisse. "C'était raconté de l’espace, par quelqu'un qui revenait un jour dans le monde arabe des années plus tard, se souvient Guillaume Allary. A l'époque, je savais qu'il avait passé une partie de son enfance et de son adolescence en Syrie mais il ne m'avait pas raconté dans son ampleur ce qu'il avait vécu. Donc je sentais qu'il tournait autour de quelque chose d'important qu'il n'arrivait pas à dire directement."

 

 

 

Mais en 2011 éclate la guerre civile en Syrie, le pays où réside encore une partie de sa famille du côté de son père. Contraint de se battre pour la faire venir en France, il a finalement le déclic. Ce projet, ce sera celui de raconter son histoire, lui qui a passé une partie de sa vie au Moyen-Orient, élevé par un père syrien et une mère bretonne. "Je me suis dit, si j'arrive à me sortir de ces galères, je raconterai toute cette histoire et ça me fera potentiellement une fin. C'est une sorte de point d'orgue dans mon histoire avec la Syrie", raconte Riad Sattouf en 2014 à Slate.

 

 

 

"Je pense qu'il n'était pas mûr pour le faire avant, analyse Guillaume Allary. Et comme il n'assumait pas le côté autobiographique, il essayait de trouver des chemins de traverse pour raconter cette histoire." En 2013, Riad Sattouf élabore en l’espace de deux mois le storyboard de ce qui deviendra le premier tome de L'Arabe du futur. Il le soumet à Guillaume Allary qui vient justement de monter sa propre maison d’édition. "J'ai compris que tout était là, que c'était parti." Après plus de huit années de gestation, le projet prend enfin vie et Sattouf décide d'emblée que l’album s'appellera L'Arabe du futur, une expression employée par son père, adepte (au moins au début du récit) d’un panarabisme progressif, et qui désigne un Arabe lettré et cultivé, moins soumis à l’obscurantisme religieux que par le passé.

 

 

 

 

Sur le moment, ça correspondait tellement à ce qu'il voulait dire que je n’ai eu aucune réflexion marketing sur le titre. Mais à l'imprimerie, on s'est demandé si les gens allaient acheter un livre sur lequel était écrit en gros le mot "arabe".

Guillaume Allary, éditeur de "L’Arabe du futur" à franceinfo

 

 

 

Le 15 mai 2014, les éditions Allary publient L'Arabe du futur, tome 1 : Une jeunesse au Moyen-Orient (1978-1984). Trois semaines plus tard, l'éditeur américain Metropolitan Books acquiert les droits de publication de l’ouvrage aux Etats-Unis. Aujourd'hui, la saga est disponible dans 22 langues différentes et cartonne dans le monde entier. On peut lire L'Arabe du futur en espagnol, en italien, en allemand, mais aussi en croate et en coréen. Et s’il n'existe pas encore de traduction en arabe ou en hébreu, c’est uniquement pour des questions d'engagements commerciaux. "Les éditeurs dans le monde arabe sont beaucoup moins solides que dans le reste du monde. Certains vont acheter les droits du tome 1, mais pas forcément ceux du tome 2. Donc, Riad Sattouf préfère attendre d'avoir fini la série pour discuter avec un éditeur pour l'ensemble de la région, prendre des garanties, vérifier que tout est bien fait et suivre ça de façon pointue", précise Jean-Pierre Mercier, historien de la bande dessinée et conseiller scientifique sur l'exposition Riad Sattouf, l'écriture dessinée.

 

 

 

Les lecteurs arabophones devront donc encore patienter. Initialement prévu sur trois tomes, L'Arabe du futur devrait finalement en compter six, un chiffre récemment avancé par Riad Sattouf à l'AFP. Une adaptation est parallèlement envisagée, probablement sous la forme d’une série d'animation, compte tenu de la richesse du matériel. "A peu près tous les studios ont fait des propositions. Mais Riad, qui s’occupera de la réalisation, doit choisir avec qui il veut travailler. Et pour l'instant, il n'a pas encore eu le temps de s'y pencher", précise Guillaume Allary.

 

 

 

Les secrets de fabrication : "Un état de tension ultime"

Si Riad Sattouf n'a pas encore eu le temps de se lancer dans l'adaptation de ses albums, c'est parce que sortir un nouveau tome de L'Arabe du futur prend du temps, beaucoup de temps. Le process de travail singulier, mis en place par le binôme formé par Guillaume Allary et Riad Sattouf, est éprouvé depuis la conception du deuxième tome. "Quand Riad a globalement le livre en tête avec toute son histoire et son déroulé, il me donne rendez-vous dans un bar autour de République", raconte l'éditeur. "Là, pendant toute une soirée ou un après-midi, il me joue tout le livre en mimant ce qui se passe entre les personnages." Durant cette réunion qui ressemble plus à un monologue théâtral qu'à une réunion éditoriale, Guillaume Allary intervient pour se faire préciser quelques scènes, vérifier que les personnages évoluent correctement et qu'il n'y a ni répétition, ni temps mort dans le livre imaginé par son auteur.

 

 

 

La première phase éditoriale se déroule à l'oral, dans un bar, mais c'est finalement la plus importante de notre travail.

Guillaume Allary à franceinfo

 

 

 

Une fois que l'histoire est calée (au besoin, à l'issue d’une seconde session de travail de ce type), "Riad part en sous-marin, c’est-à-dire qu'il s'enferme trois mois pendant lesquels il ne répond plus à rien et se consacre intégralement au storyboard", poursuit l'éditeur. Puis, après quelques ajustements principalement liés à la dramaturgie, la phase de dessin peut commencer. "Riad commence toujours à travailler au dernier moment et il se met dans un état de tension ultime parce que c’est dans cet état qu'il arrive à dessiner ses pages." Deux à trois par jour au début, et jusqu'à quatre lorsque la deadline approche. Les journées de travail s'allongent et durent parfois entre 15 et 18 heures.

 

 

 

Dessiner "L’Arabe du futur", c’est un exploit physique même si ça ne se voit pas quand on regarde le livre.

Guillaume Allary à franceinfo

 

 

Et si les derniers jours de travail sont aussi tendus, c'est parce que Riad Sattouf sait qu’il n'a aucune marge de manœuvre pour la date du rendu définitif des planches. "Normalement, avec un auteur, on prend toujours des marges de sécurité en donnant une date alors qu'on sait qu'on part à l’imprimerie dix jours plus tard. Mais Riad, il voit tout et il sait tout, donc je ne peux pas lui mentir, même là-dessus. Alors, ce que je fais, c’est que je lui donne vraiment la date ultime de rendu", explique Guillaume Allary. Une date qui se matérialise par un billet de train en direction de la première imprimerie. "Il sait que s'il n’est pas là sur le quai avec les fichiers, le livre ne sortira pas", précise l’éditeur. Et jusqu'à présent, Riad Sattouf a toujours été au rendez-vous. Quant à savoir quand sortira le tome 5, difficile à dire. Son éditeur nous confie que Riad Sattouf n'a pas encore précisément le livre en tête, condition indispensable pour qu'une date butoir soit arrêtée. Et malgré une fin d'année chargée, placée sous le signe de la promotion du tome 4 et de son exposition à la BPI, une sortie en 2019 est encore envisagée par le binôme.

 

 

Cette deadline est d'autant plus importante que la fabrication de L'Arabe du futur, relativement complexe, oblige à faire travailler aujourd’hui cinq imprimeries différentes, compte tenu du volume des tirages (le premier tirage du tome 4, sorti le 27 septembre, était de 250 000 exemplaires). "Le livre est fait avec un très beau papier qui est cousu avec des machines à coudre et dans ces quantités-là, personne ne le fait. On doit donc imprimer les exemplaires par tranches de 20 000, ce qui est extraordinairement lent et coûte très cher", poursuit Guillaume Allary.i Riad Sattouf n'a pas encore eu le temps de se lancer dans l'adaptation de ses albums, c'est parce que sortir un nouveau tome de L'Arabe du futur prend du temps, beaucoup de temps. Le process de travail singulier, mis en place par le binôme formé par Guillaume Allary et Riad Sattouf, est éprouvé depuis la conception du deuxième tome. "Quand Riad a globalement le livre en tête avec toute son histoire et son déroulé, il me donne rendez-vous dans un bar autour de République", raconte l'éditeur. "Là, pendant toute une soirée ou un après-midi, il me joue tout le livre en mimant ce qui se passe entre les personnages." Durant cette réunion qui ressemble plus à un monologue théâtral qu'à une réunion éditoriale, Guillaume Allary intervient pour se faire préciser quelques scènes, vérifier que les personnages évoluent correctement et qu'il n'y a ni répétition, ni temps mort dans le livre imaginé par son auteur.

 

 

 

 "Une œuvre universelle" ?

 

 

Si L'Arabe du futur est en partie compliqué à fabriquer du fait de la très grande qualité du support, celle-ci n'explique pas l'incroyable succès rencontré par ces livres. Pourquoi cette histoire autobiographique qui met en scène un petit blondinet qui grandit entre la Syrie et la Bretagne parvient-elle à passionner autant de personnes dans le monde ?

 

 

Pour Jean-Pierre Mercier, c'est avant tout parce que Riad Sattouf est à la fois un excellent dessinateur et un immense narrateur. L'exposition qui lui est actuellement consacrée à la BPI mérite en particulier d'être vue car elle expose quelques-uns de ses dessins de jeunesse, réalisés alors qu’il était au lycée, puis aux Arts appliqués et aux Gobelins. L'occasion de découvrir l'extraordinaire palette de ses talents. "Ce n'est peut-être pas un surdoué, mais il est extrêmement bon graphiquement", analyse l’historien. Et, alors que Riad Sattouf peut tout dessiner ou presque, "il a choisi un style simple, lisible, très dynamique qui emprunte autant à Hergé qu'à l’esthétique de certains mangas, comme les dessins d'Isao Takahata [le cofondateur des studios Ghibli, disparu au printemps dernier]".

 

 

 

 

Ça a l’air jeté sur le papier très simplement, mais il y a une maîtrise derrière qui est absolument remarquable. C'est l'aisance de celui qui va à l’essentiel qui vous fait croire que tout ça est très facile.

Jean-Pierre Mercier, historien de la BD à franceinfo

 

 

 

Avec un style qui se rapproche de celui des meilleurs dessinateurs dits "comiques", comme Claire Bretécher, Reiser ou Wolinski, Sattouf arrive à transmettre des expressions faciales extrêmement justes avec des personnages à gros nez à la limite de la caricature. Une analyse que partage Emmanuèle Payen, commissaire de l'exposition à la BPI. "C'est quelqu'un qui va de plus en plus vers l'épure et la simplicité, y compris la simplicité de trait, pour laisser plus de place au sens", conclut-elle.

 

 

 

Interrogé récemment par Challenges (article payant), Riad Sattouf expliquait d'ailleurs avoir "pensé cette série pour qu'elle soit lisible par des gens qui ne lisent pas de BD, qui n'y connaissent rien. (...) J'ai pensé à ma grand-mère et j'ai essayé de faire une BD pour elle : longue à lire, avec beaucoup de textes et beaucoup de cases, avec une histoire bien construite et une variété de sentiments et d’émotions." Un objectif visiblement atteint. S'il n’existe évidemment pas de statistiques sur le profil sociologique du lecteur de L'Arabe du futur, son éditeur estime, d'après les personnes rencontrées en signature, qu'environ "70% du public n'est pas un public de bande dessinée".

 

 

 

 

Au-delà de ses talents de dessinateur et de narrateur, Riad Sattouf a une autre botte secrète. Il sait se rendre très disponible et passe très bien à la radio ou à la télé. Comme le constate Le Libraire se cache, "Riad Sattouf est très présent là où ça compte, comme dans Télérama ou sur France Inter et France Culture qui sont de vrais médias influenceurs. Et quand il est en prime time sur une émission de radio, on va venir me demander le livre dès le lendemain, et ça, ça m'arrive très très rarement. Quand c'est Manu Larcenet ou Joann Sfar, je n'ai pas de retombées commerciales juste après."

 

 

 

 

Mais les multiples talents de l'auteur ne sauraient expliquer à eux seuls l’énorme succès de L’Arabe du futur, ses œuvres précédentes (Pascal Brutal ou La Vie secrète des jeunes pour les plus connues) et même Les Cahiers d’Esther, que Riad Sattouf publie parallèlement depuis 2016, n’ont jamais atteint de tels tirages. Pour son éditeur, la seule véritable explication, c’est "l'extrême qualité" de l’œuvre. "Pourquoi s’intéresse-t-on toujours aux romans russes du XIXe siècle ? Pourquoi relit-on Tintin ? Parce que les œuvres les plus abouties, les plus réussies, sont par nature universelles", affirme Guillaume Allary, qui prend pour témoin les réactions des lecteurs croisés lors des séances de dédicaces. "Quand Riad est au Brésil ou en Scandinavie, les gens viennent le voir en lui disant que ça parle de leur histoire. Ils ont l’impression que ça parle d’eux. Finalement, comme tout le monde a deux parents, on a tous une double culture." Et plus prosaïquement, comme le relève Jean-Pierre Mercier, "tout le monde s’identifie à un gamin qui est terrorisé à l’idée d’aller à l’école le premier jour".

 

 

 

 

C'est d’ailleurs sûrement ce point de vue à hauteur d'enfant qui explique l'adhésion du public à L'Arabe du futur, lu aujourd'hui autant par des adultes que par des jeunes dès 8 ou 9 ans. Un point de vue qui offre un regard plus naïf que celui d'un adulte et donc plus facilement recevable de la part d'un lecteur quand on lui parle de racisme, de violence à l'école ou de maltraitance animale. "C'était la même chose avec Marjane Satrapi et sa série Persepolis, rappelle Jean-Pierre Mercier. Et ça dit quelque chose sur la situation politique et géopolitique actuelle. On est à la recherche de clés de compréhension de ce monde bizarre dans lequel on évolue aujourd’hui. Et Riad y participe. Il donne à hauteur d’enfant une vision de ce que sont ces sociétés-là." Un regard d'enfant, mais sans complaisance, ni sur le Moyen-Orient, ni sur son père dépeint comme un "Arabe d’extrême droite" et que Sattouf n'hésitait pas à décrire, il y a quelques semaines au micro de France Inter, comme "une sorte de Bruno Gollnisch arabe".

 

 

 

Et si c'était juste que L'Arabe du futur était tout simplement un chef d'œuvre, à ranger aux côtés de l’immense Maus d’Art Spiegelman, seule bande dessinée à ce jour à avoir remporté un prix Pulitzer ? Pour Le Libraire se cache, "Maus ou Vie de Mizuki [du génial mangaka Shigeru Mizuki] sont des œuvres révolutionnaires que l'on avait jamais vu avant. En France, on a eu Persepolis et pour moi, L'Arabe du futur est un digne héritier de tout ça." Un avis que partage également Emmanuèle Payen qui voit la série "comme un héritage". "Riad Sattouf a sa place dans l’espace qui s’est construit ces dernières décennies autour du roman graphique, donc il y a une vraie filiation", poursuit-elle.

 

 

 

Pour l'historien Jean-Pierre Mercier, L'Arabe du futur mérite d'être aux côtés des plus grandes œuvres autobiographiques. Pour preuve, cette année encore, et malgré un Fauve d’or remporté en 2015, le dernier tome de L'Arabe du futur se retrouve dans la sélection officielle du prochain festival international de la bande dessinée qui se déroulera à Angoulême du 24 au 27 janvier 2019. "C'est une discussion qu'on a à chaque fois, avoue le spécialiste qui fait partie du comité qui compose cette liste très attendue. On choisit quarante bouquins parmi les 5 000 bandes dessinées qui paraissent chaque année pour dire aux gens, si vous ne devez n’en lire que quarante, essayez peut-être de lire celles-là. Et à chaque fois, il y a toujours quelqu'un qui rappelle que L'Arabe du futur est quand même un des grands bons livres de l'année. Donc si on doit recommander quarante bouquins, il faut qu'il y soit." Et de conclure, "Maus est un classique, et L'Arabe du futur est parti pour en être un".

 

 

 

Texte : Elodie Drouard

 


11/12/2018
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Tintin et Milou

 

 

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15/11/2018
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Franceinfo - le mercredi 31 octobre 2018

 

 

Jolly Jumper, Joe Dalton... On dégaine les histoires secrètes de Lucky Luke pour la sortie du 80e opus, "Un cow-boy à Paris"

 

 

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Pierre GodonFrance Télévisions
 

 

 

 

Il est pauvre, solitaire et loin de son foyer, comme il le chante à la fin de chacun de ses albums. Et surtout il tire plus vite que son ombre. Mais ça, tout le monde le sait...

 

 

 

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Couverture de l'album "Un cow-boy à Paris", 80e album de Lucky Luke, paru chez Dargaud le 7 novembre 2018. (ACHDE ET JUL / LUCKY COMICS)

 

 

 

On ne vous dira pas s'il chante sa ritournelle "I'm a Poor Lonesome..." devant la tour Eiffel sur fond de soleil couchant dans Un cow-boy à Paris, le 80e album qui sort vendredi 2 novembre. Mais Lucky Luke, le cow-boy-solitaire-loin-de-son-foyer, vous connaissez forcément : ses aventures se sont écoulées à 300 millions d'albums et ont fait l'objet d'une douzaine d'adaptations au cinéma et à la télé. Jolly Jumper, Rantanplan, les Dalton, vous maîtrisez...  Enfin, c'est ce que vous croyez.

 

 

Car bien des éléments iconiques de la série demeurent mystérieux même pour les passionnés. Ces derniers sauront peut-être que les Dalton, les vrais, n'étaient que trois. Mais quand Morris tombe sur l'anecdote dans une bibliothèque de New York en 1947, il préfère faire fi de la réalité historique. Le quatrième n’est devenu mauvais qu’après la mort des premiers, "mais j’ai trouvé plus drôle de les mettre tous les quatre ensemble", explique-t-il aux Cahiers de la BD en 1973.

 

 

 

Jolly Jumper, "c'est définitivement une jument"

Niveau d'érudition supérieur : connaître l'origine de la chanson iconique du poor lonesome cowboy. Il faut attendre 1997 pour que Morris en révèle l'origine, qui remonte aux débuts de sa carrière, à Libération : "J'habitais dans une chambre meublée à Bruxelles. Ma logeuse fumait beaucoup et chantait 'Je suis seule ce soir' [de Lucienne Delyle], un grand succès de l'époque. Et, pour compléter le tableau, elle avait les jambes arquées et des dents de cheval." 

 

 

Après ces broutilles, on passe au niveau difficile : vous êtes-vous déjà interrogé sur le sexe de Jolly Jumper ? Attention, révélation : "J'en ai parlé avec Morris, et c'est définitivement une jument, assure Patrick Nordmann, scénariste de plusieurs albums dans les années 1990 et cavalier à ses heures perdues. Si c'était un étalon, jamais il ne se serait comporté comme ça. Tout en Jolly Jumper – sa débrouillardise, son sens de l'initiative, son intelligence – indique que c'est une jument." Si les spécialistes soulignent que les cow-boys n'utilisaient que des hongres ou des juments pour se déplacer, Morris a laissé passer une case ambiguë dans l'histoire courte Un amour de Jolly Jumper, à retrouver dans La Ballade des Dalton et autres histoires. Le mystère demeure, au point que les contributeurs de Wikipedia ont ôté toute mention du sexe du cheval le plus fort de l'Ouest aux échecs.

 

 

 

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Couverture de l'album "Sept histoires de Lucky Luke" paru chez Dargaud. (MORRIS / DARGAUD)

 

 

 

Le problème, c'est que Morris a passé le colt à gauche en 2001, dans des conditions troubles, alors qu'il avait demandé à ce qu'on lui apporte sa table à dessin à la clinique où il se faisait soigner après une chute. Outre le fait qu'il a laissé inachevé l'album inédit à ce jour Lucky Luke contre Lucky Luke (les tribulations d'un imposteur se faisant passer pour le cowboy qui tire plus vite que son ombre), le créateur du personnage n'a pas eu le temps d'établir un cahier des charges pour les éventuels repreneurs. Ce qui chagrine beaucoup Patrick Nordmann, qui s'est étouffé quand il a vu Jolly Jumper tomber amoureux d'une jument dans La Belle Province, premier album de la nouvelle équipe. "Et maintenant, on le fait venir à Paris alors que Morris ne voulait pas que son héros quitte le continent américain..."

 

 

 

 

Morts, double whisky et danseuses de saloon

 

Patrick Nordmann et les fidèles du cow-boy ont pu tiquer devant la déferlante de jeux de mots dès le premier album post-Morris, La Belle Province. Mais même de son vivant, Morris n'était pas extrêmement carré avec son cahier des charges. En 1973, le dessinateur expliquait aux Cahiers de la BD qu’il arrivait à René Goscinny, le scénariste historique de Lucky Luke pendant vingt ans et une bonne trentaine d'albums, de les glisser dans son texte, mais qu’il les supprimait toujours.

 

 

 

Le problème, c'est que Morris ne s'est pas toujours appliqué la règle qu'il imposait aux autres. "Vous me rappelez qui a intitulé un de ses albums solos Phil Defer ?, sourit Guillaume Podrovnik, auteur d'un documentaire sur le cow-boy et son créateur sur Arte en 2015. Plus sérieusement, c'est parce que c'est Morris qui assurait lui-même la traduction en néerlandais qu'il voulait le moins de jeux de mots possibles [la preuve avec la traduction flamande de l'album Phil Ijzerdraad, littéralement "Phil Fil de fer"]. Car ceux de Goscinny pouvaient s'étendre sur des pages et des pages, comme dans Astérix."

 

 

 

Et s'il n'y avait que les jeux de mots... Celui qui aura le plus brutalement violé les codes de sa propre BD demeure Morris lui-même dans une histoire courte intitulé Lucky Luke se défoule, où on voit le cow-boy tuer à tour de bras, siffler un double whisky et s'encanailler avec des danseuses de saloon. Publiée dans Le Point au début des années 1970, cette drôle d'histoire a été éditée à petit tirage et en petit format.

 

 


31/10/2018
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Tintin

 

 

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04/10/2018
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Tintin

 

 

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30/08/2018
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Etagères Gaston la Gaffe

 

 

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09/08/2018
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Tintin

 

 

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08/03/2018
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Franceinfo le vendredi 20 octobre 2017

 

 

Astérix, Lucky Luke, Blake et Mortimer... Pourquoi les stars de la BD ne meurent jamais

 

 

L'usure du temps aurait pu faire plus de dégâts que les pilums des légionnaires sur les ventes des albums du petit Gaulois. C'était sans compter sur les astuces des éditeurs pour maintenir en vie les poules aux œufs d'or

 

 

Vingt-quatre Blake et Mortimer, 55 Spirou et Fantasio, 77 Lucky Luke, 80 Ric Hochet et donc 37e aventure d'Astérix, Astérix et la Transitalique, sortie jeudi 19 octobre. Les héros franco-belges, pourtant dépourvus de super-pouvoirs pour la plupart, ne meurent jamais, même quand leurs créateurs passent l'arme à gauche. Et continuent d'envahir les rayonnages avec une régularité métronomique au moment des fêtes, à raison d'un tome tous les deux ans pour Astérix ou Blake et Mortimer.

 

 

 

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"Tintin", contre-exemple absolu

 

Hergé doit se sentir bien seul. "Tintin, c'est moi", avait-il argué pour justifier son refus de voir le reporter à la houppette poursuivre ses aventures sous la plume d'un autre. "Le donner à quelqu'un d'autre, c'est trahir à la fois Tintin et ses lecteurs." La dernière aventure complète de Tintin, Tintin et les Picaros, date donc de 1976.

 

 

Du courage ? De l'égoïsme ? Pour l'éditeur, laisser un tel héros de BD sans actualité représente d'abord un risque accru de muséification. Une série qui ne propose pas de nouveautés est une série qui disparaît. Pour Les Aventures de Tintin, le salut réside dans les collectionneurs, qui achètent les éditions rares ou les exégèses de l'œuvre, et dans les adaptations. Au début des années 1990, la série d'animation réalisée par Ellipse avait hissé les ventes du fonds à 3,2 millions d'exemplaires. De la même façon, le film de Spielberg, qui avait attiré 5,3 millions de spectateurs en salles en 2011, avait suscité un regain de curiosité, avec 720 000 albums vendus cette année-là

 

 

 

Mais depuis, les ventes s'érodent, inexorablement, à hauteur de 15% par an. Si rien ne se passe, dans une génération, Tintin parlera autant au grand public que Zig et Puce, énorme carton des années 1940... Nick Rodwell, l'actuel détenteur des droits d'exploitation de Tintin, avait émis l'idée de sortir une nouveauté en 2032 avant que l'œuvre ne tombe dans le domaine public. Etait-ce une simple boutade comme il s'en était ensuite défendu ? Ou un réel moyen de sauver Tintin ?

 

 

 

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"'Astérix' ne peut survivre que grâce à la nouveauté"

 

Autre chef d'œuvre en péril, Gaston Lagaffe, dont l'éditeur a décidé de sortir les grands moyens pour le ranimer. Le personnage du gaffeur créé par Franquin est très daté années 1960-70, et n'a pas connu de nouveauté depuis la fin des années 1990. De l'aveu même de Claude de Saint-Vincent, directeur général du groupe Média-Participations (Dupuis, Dargaud, Le Lombard...), 70% des 9-15 ans ne connaissent pas le personnage. Et la discrète négociation avec Zep, le dessinateur de Titeuf, pour reprendre le gaffeur en espadrilles, a tourné court. On se contentera d'un album d'hommages pour l'instant, en attendant le film prévu pour l'an prochain, où le héros est modernisé, et travaille (ou en tout cas, feint de travailler) dans une start-up marseillaise.

 

 

"Je trouve qu'Hergé a eu une fierté un peu idiote. Dès qu'il n'y a pas de nouveauté, c'est fini", théorise, dans Le Figaro, Albert Uderzo, pas le moins bien placé pour en parler, vu qu'il a changé d'avis sur le fait qu'Astérix lui survive. "La transmission de génération en génération se perd. Sur le marché même de l'édition, les grandes séries, Tintin, Astérix, ne peuvent survivre que grâce à la nouveauté."

 

 

L'idéal est qu'un auteur transmette sa série avant de commettre l'album de trop. Et même Albert Uderzo n'a pas évité ce péché de vieillesse avec Le Ciel lui tombe sur la tête, sorti en 2005, qui suivait plusieurs albums franchement moyens, rétrogradant Astérix à des niveaux (de vente) jamais vus depuis les années 1960. Si vous pensiez que le petit Gaulois avait touché le fond, sachez quand même qu'Uderzo a eu, à l'époque, la présence d'esprit de refuser un scénario à un des auteurs des derniers (et calamiteux) Lucky Luke période Morris. "J'ai été obligé de lui dire que ce n'était pas bon, et c'est très gênant de dire cela à un professionnel", confie Uderzo dans un hors-série de L'Express, sans nommer le malheureux éconduit.

 

 

 

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La jurisprudence "Blake et Mortimer"

Si l'on voit autant de séries reprises, c'est en grande partie de la faute de Blake et Mortimer. Une série très estimée du vivant de son créateur, Edgar P. Jacobs (1904-1987), mais qui n'avait jamais défrisé les courbes de vente. La faute à la lenteur maladive de son créateur (d'autres appellent ça du perfectionnisme), qui n'avait achevé que onze albums en quarante ans. En 1996, neuf ans après la mort de Jacobs, grâce à un plan marketing aux petits oignons, et grâce à un bon album, L'Affaire Francis Blake s'écoule à près de 600 000 exemplaires. Plus que Jacobs n'avait jamais vendu de son vivant.

 

 

 

Mieux, l'attrait de la nouveauté permet de vendre un million d'exemplaires du fonds. La poule aux œufs d'or, qui entraîne la parution mécanique d'un album du physicien écossais et de l'espion anglais à la fine moustache blonde tous les deux ans. Quitte à terminer en catastrophe certains albums, comme Le Bâton de Plutarque (paru en 2014), quand le dessinateur n'était pas dans les délais. "Un 'Blake et Mortimer' c'est comme un bon Goncourt", s'amuse Claude de Saint-Vincent dans Les Echos. D'un strict point de vue comptable, c'est même mieux. Reste à savoir si, comme beaucoup d'acheteurs du Goncourt qui craquent surtout pour le bandeau rouge, les acquéreurs des derniers Blake et Mortimer les ont lus...

 

 

L'expérience a fait école. Prenez le classement des meilleures ventes de BD en 2016. En tête, un Blake et Mortimer, suivi par un Lucky Luke, avec en embuscade un Astérix... sorti en 2015. Dans le classement, on voit aussi un XIII, une série qui devait s'arrêter après 13 tomes (logique). Mais devant un tel succès, l'éditeur a poussé les auteurs à rallonger la sauce (logique, aussi). On y trouve aussi un tome dérivé de Lucky Luke, L'Homme qui tua Lucky Luke, où un auteur peut affirmer sa vision du personnage plus librement que s'il reprenait la série-mère. Et donner au passage une double dose annuelle de cowboy-qui-tire-plus-vite-que-son-ombre aux amateurs.

 

 

"Comme si le succès n'avait rien à avoir avec nous"

 

Ces dérivés permettent à des auteurs reconnus d'atteindre un succès qu'ils ont toutes les peines du monde à approcher avec leurs séries personnelles. Prenez le scénariste Luc Brunschwig, dont aucune des nombreuses séries n'est à jeter : c'est avec son (excellent) XIII mystery, Jonathan Fly (sorti en 2017) qu'il réalise son album le plus vendu. "J'ai trop conscience que cette place de numéro un est due à la collection plus qu'à mon propre apport pour en ressentir une quelconque fierté, écrivait-il sur le site BDGest.(...) C'est comme si le succès n'avait rien à voir avec nous." 

 

 

Pourquoi s'embêter à lancer une nouvelle série quand un héros, même sorti du formol (coucou Bob Morane, coucou Bécassine), marchera mieux ? "Ça se vendra toujours dix fois plus que le premier tome d’une nouvelle série", glisse un acteur de l'édition à Télérama. Le public a déjà entendu parler du héros, le travail de marketing est déjà à moitié fait... Ne vous étonnez donc pas que si peu de nouveaux héros aient émergé depuis une vingtaine d'années. Mis à part Les Vieux fourneaux de Lupano et Cauuet, une histoire de papys anarchistes qui a réalisé un carton aussi mérité que surprenant, le 21e siècle est pour l'instant celui de la reprise.

 

 

Revers de la médaille, les chiffres de ventes des locomotives se tassent à leur tour de façon significative. Passé l'effet de nouveauté, la série Blake et Mortimer s'est stabilisée autour des 250 000 exemplaires vendus par album. Un score qui lui suffit à occuper la tête du classement des meilleures ventes en 2016, mais qui l'aurait relégué en deçà du Top 10 en 2000. Les blockbusters peinent à dominer un marché ultraconcurrentiel avec 4 000 nouveautés par an (plus de 10 par jour !). 

 

 

Reste une solution pour éviter que son personnage soit repris : le tuer. Purement et simplement. Comme Greg et Vance l'avaient fait dans la série d'espionnage Bruno Brazil, où toute la bande des héros était massacrée dans le dernier tome. Comme Derib qui a fait vieillir puis mourir son trappeur de héros, Buddy Longway. Comme Lapinot, renversé par une voiture sous la plume de Lewis Trondheim en 2004. Ah tiens, non. Son créateur l'a ressuscité pour la rentrée...

 


20/10/2017
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le Progrès du lundi 6 février 2017

 

 

 

ART - RIMBAUD AUTEUR DE BD : LES PREMIERS DESSINS DU POÈTE MIS AUX ENCHÈRES

 

 

Une bande dessinée rimbaldienne, "Plaisir du jeune âge", qui contient les premiers dessins connus de Rimbaud, tracés et légendés à 10 ans, sera mise aux enchères mercredi à Paris par Sotheby's. Estimation : entre 100 000 et 150 000 €.

 

 

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09/02/2017
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