L'AIR DU TEMPS

L'AIR DU TEMPS

Franceinfo le samedi 8 juin 2019

 

 

Espèces monstrueuses, pression phénoménale et noir complet : plongée dans les abysses avec les explorateurs des grands fonds

 

 

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Camille AdaoustFrance Télévisions

 

 

 

Seules quatre personnes ont réussi à atteindre le point le plus profond de nos océans connu à ce jour : le Challenger Deep, au cœur du Pacifique. Récit de leur descente

 

 

 

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L'explorateur Victor Vescovo lors de sa descente vers Challenger Deep, à bord de son bathyscaphe DSV Limiting Factor, le 13 mai 2019. (HANDOUT . / REUTERS / X80001)

 

 

 

Il est allé là où personne ne s'était encore aventuré. Le 28 avril dernier, Victor Vescovo, retraité de la Navy, a plongé dans le point le plus profond de nos océans connu à ce jour : le Challenger Deep, au cœur de la fosse des Mariannes. "C'est la plongée la plus profonde de l'histoire, à 10 928 mètres", s'est réjoui l'équipe qui l'entourait, dans un communiqué* publié le 13 mai.

 

 

Victor Vescovo, riche investisseur texan, est ainsi devenu le quatrième homme à être descendu si bas dans l'océan. Le réalisateur de Titanic et Avatar, James Cameron, s'était déjà aventuré à 10 908 mètres de profondeur en 2012 et, avant lui, l'explorateur suisse Jacques Piccard et l'officier de la marine américaine Don Walsh étaient descendus à 10 912 mètres en 1960. En dehors de ces quatre plongées, les cinq fosses les plus profondes de notre planète restent très peu connues. "La plupart de nos océans sont encore inexplorés", note l'agence américaine d'observation océanique et atmosphérique*. En effet, 95% de ce royaume sous-marin n'a encore jamais été observé. "Ça m'attriste qu'en soixante ans, nous soyons si peu à être descendus là-bas", avoue à franceinfo Don Walsh, regrettant que l'espace soit aujourd'hui plus exploré que cette "stratosphère à l'envers".

 

 

 

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Parmi la dizaine de fosses océaniques qui existent sur notre planète, les cinq plus profondes se situent toutes dans l'océan Pacifique. (PIERRE-ALBERT JOSSERAND / FRANCEINFO)

 

 

 

Pour combler ce vide, croyances et récits dignes d'un film fantastique ont peuplé les abysses, qui s'étendent de 6 000 à 11 000 mètres de profondeur. "Beaucoup supposaient qu'il s'agissait d'une vaste plaine, vide et immobile, dénuée de vie et même sans courant marin", indique l'agence américaine*. Il n'en est rien. La zone hadale – en référence à Hadès, dieu grec des enfers – attire désormais les convoitises et n'est pas cet espace totalement mystérieux peuplé de créatures monstrueuses. Quoique.

 

 

 

Plongée à bord d'un minuscule sous-marin

Ils prennent une grande respiration et la lourde porte se ferme. Chacun à son époque, Don Walsh, Jacques Piccard, James Cameron et Victor Vescovo pénètrent dans un tout petit habitacle. "Il ne pouvait même pas tendre les bras", explique l'équipe du réalisateur canadien*. "L'intérieur est une sphère de 1,50 mètre à peu près. C'est un espace très contraint, très chargé en électronique", décrit à franceinfo Virginie Brenot Beaufrère, responsable du service culturel de la Cité de la mer, à Cherbourg (Manche). L'établissement, qui accueille actuellement le parcours L'océan du futur, présente certains des plus célèbres bathyscaphes, ces engins sous-marins dédiés à l'exploration abyssale.

 

 

 

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Jacques Piccard et Don Walsh plongent au large de l'île de Guam, dans l'océan Pacifique, le 23 janvier 1960. (MAXPPP)

 

 

 

Au sommet de la colonne d'eau, l'engin coule à toute allure. Moins cent mètres. Moins deux cents mètres. La lumière se fait très rare, jusqu'à disparaître totalement. "Il faisait tout noir. On n'apercevait que des petites tâches de bioluminescence vaciller, comme des vers luisants. Notre lampe n'éclairait qu'à dix ou quinze mètres", raconte Don Walsh. 

 

 

Moins deux mille mètres. Plus loin dans la pénombre, des cheminées volcaniques s'élèvent. Les quatre aventuriers ne les aperçoivent pas. "Pendant la descente, nous étions très occupés. Il fallait sans cesse prendre des mesures. Nous ne regardions dehors qu'à l'occasion", se souvient Don Walsh. Mais un incident vient accaparer l'officier de la marine et son acolyte, Jacques Piccard, pendant leur descente : sur plusieurs centaines de mètres, "quelques trous dans la coque laissaient couler des gouttes d'eau". "Si leur nombre avait augmenté en descendant, la plongée se serait terminée là et nous aurions dû remonter à la surface. Mais les gouttes ont cessé et on a continué", relate Don Walsh dans son récit L'histoire du bathyscaphe Trieste.

 

 

Moins quatre mille mètres. Le sol commence à s'incliner doucement. "Les plaques océaniques sont comme un tapis roulant. Elles se déroulent et replongent à 45 degrés dans le manteau terrestre", détaille Yves Fouquet, géologue à l'Institut français de recherche pour l'exploitation de la mer (Ifremer). Une énorme fosse se creuse sous l'engin. "Le mont Everest s'insérerait parfaitement [à l'envers] dans la fosse des Mariannes"décrit Alan Jamieson*, professeur à l'université de Newcastle (Royaume-Uni). A droite et à gauche, des geysers d'eau chaude jaillissent du sol, enrichis en métaux et en éléments chimiques. "Cela sert de base alimentaire et la biologie s'installe autour", dépeint Yves Fouquet.

 

 

 

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Sur son site, l'Agence américaine d'observation océanique et atmosphérique présente les sources hydrthermales qui sont sources de vie dans les profondeurs océaniques. (NOAA)

 

 

"Des animaux à toutes les profondeurs"

Moins six mille mètres. La plongée dure depuis plusieurs heures déjà. En cas de petit creux, "j'avais une barre de chocolat et Jacques une barre Nestlé... parce qu'il est Suisse", se remémore en riant Don Walsh. Ils franchissent le seuil invisible de la zone hadale. Sous leurs pieds se trouvent alors 45% de la profondeur totale des océans mais seulement 0,2% de leur étendue, détaille Alan Jamieson. 

 

 

"Pendant longtemps, on a cru qu'il n'y avait pas d'espèces au-delà de six cents mètres de profondeur", explique à franceinfo Sarah Samadi, professeure au Muséum national d'histoire naturelle. Les différentes plongées prouvent le contraire. "Poissons, crustacés, échinodermes [étoiles de mer, oursins...], gorgones [des coraux cornés]... Il y a toutes sortes d'animaux à toutes les profondeurs", assure la scientifique. Dents aiguisées, yeux globuleux, lanternes : ils ont parfois des aspects monstrueux. "Dans les abysses, on observe par exemple des grandgousiers. Cette espèce a une énorme bouche qui peut se déployer au-delà de la taille de son corps pour avaler une espèce plus grosse qu'elle. Elle va ensuite la digérer pendant des semaines dans un estomac démesuré", décrit Virginie Brenot Beaufrère.

 

 

"Le poisson-lanterne, très abondant, [agite] au-dessus de sa tête un leurre lumineux. Le poisson-dragon nage tous feux allumés, créant sa propre lumière par bioluminescence. Le calamar géant aveugle ses proies à l'aide de flashs lumineux, avant de fondre sur elles pour les avaler", cite encore le site pédagogique de France Télévisions.

 

 

 

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Dans la cabine, le calme règne. "Je me sentais très excité, privilégié d'assister à ceci. Mais aussi en paix, car c'est un endroit très silencieux, paisible", raconte Victor Vescovo au magazine Newsweek*. Les sons qui parviennent de l'extérieur sont étouffés, comme le montre un enregistrement fait par l'agence américaine et repéré par Le Monde. "On entend des effluves, les bruits de l'eau comme au loin", décrit Virginie Brenot Beaufrère. 

 

 

 

"Mais où était le fond ?"

La pression se fait de plus en plus forte. Elle est "phénoménale dans les grands fonds, plus de mille fois supérieure à celle de l'atmosphère", décrit le magazine Sciences et Avenir. "C'est l'équivalent de cinquante avions gros porteurs empilés sur une personne", compare la BBC*. La température baisse, elle, jusqu'à 2°C et oblige les aventuriers à enfiler un pull. 

 

 

"Moins 10 900 mètres. Mais où était le fond ?", se demande Don Walsh. Le bathyscaphe ralentit. "Nous portions toute notre attention sur l'atterrissage. Il fallait être sûr de détecter le fond avant de le toucher. J'avais les yeux rivés sur le sonar." Jacques Piccard s'écrit alors : "Regarde, il y a un poisson !" A travers une fenêtre "aussi large qu'un cône de glace", ils aperçoivent un poisson plat d'une trentaine de centimètres de long. En 1960, les scientifiques n'y croient pas. "Ils nous ont dit que c'était impossible. Alors quand Cameron a plongé en 2012, la dernière chose que je lui ai dite, c'est : 'Trouve-moi ce fichu poisson'. Il l'a fait. J'ai vécu assez longtemps pour avoir la preuve de ce qu'on avait vu. Malheureusement, Jacques non", raconte Don Walsh, ému. Son coéquipier est mort en 2008.

 

 

Quelques heures après le départ, les équipages atteignent enfin le fond. "J'avais l'impression qu'en l'espace d'une journée, j'avais atteint une autre planète", raconte James Cameron dans la vidéo qui suit. Jacques Piccard et Don Walsh se félicitent dans une poignée de main, "soulagés et heureux". "C'était émouvant, très émouvant", souffle Don Walsh. Il n'a toutefois pas la chance de voir quoi que ce soit. Quand son bathyscaphe touche le sol, les sédiments, qui forment un tapis de poussières blanches au sol, se soulèvent et flottent. "C'était comme se retrouver dans un bol de lait." Pendant la demi-heure qu'ils passent dans ces profondeurs, "le courant était si léger que rien n'a bougé jusqu'à ce qu'on remonte." James Cameron et Victor Vescovo ont vécu une expérience différente. Le premier passe trois heures au sol, le second quatre. "C'était plat, comme une sorte de cuvette beige recouverte d'une épaisse couche de sable", décrit Victor Vescovo.

 

 

Du plastique dans les abysses

Une observation vient cependant lui glacer le sang : il repère un sac en plastique et des emballages de bonbons, comme on peut le voir dans la vidéo ci-dessous. "Cela a été de toute évidence désespérant de constater une contamination humaine au point le plus profond des océans", déclare-t-il, cité par LCI. Plus tôt déjà, des chercheurs avaient trouvé des traces de plastique dans les crustacés des fonds marins. Notamment "des polychlorobiphényles (PCB), abondamment utilisés dans les années 1930 à 1970 par les fabricants d’appareils électriques" et des"polybromodiphényléthers (PBDE), utilisés comme retardateurs de flamme, pour ignifuger plastiques, textiles et équipements électriques", rapporte Le Monde.

 

 

"Si [le plastique] n’est pas déplacé par les vagues comme en surface où là, l’action mécanique peut le casser en petits morceaux, une fois qu’il est au fond de l’océan, il va falloir que les particules qui composent ce plastique se décomposent. Cela prendra certainement plusieurs dizaines, voire centaines d’années", déplore auprès de franceinfo Delphine Thibaut, océanographe à l'université d'Aix-Marseille.

 

 

Pour les personnes interrogées par franceinfo, cette découverte rend d'autant plus importante l'exploration des profondeurs abyssales. "Jusqu'à présent, on disait qu'une goutte d'eau mettait mille ans à faire le tour de la Terre avec les courants. Mais ça fait beaucoup moins de mille ans qu'on pollue, et on retrouve déjà des traces au fond des océans. C'est très inquiétant", insiste Virginie Brenot Beaufrère. Pour elle, il est urgent de comprendre ce qu'il se passe dans les abysses.

 

 

On risque de détruire un environnement qu'on ne connaît même pas encore tout à fait. Or, il est primordial pour la vie sur Terre. Chaque écosystème est lié aux autres. Les océans régulent notre climat, sont une source de nourriture, offrent des promesses d'avenir ! Si on continue à les polluer, c'est une balle qu'on se tire dans le pied.Virginie Brenot Beaufrère, de la Cité de la mer à franceinfo

 

 

Ces dernières années, la course aux profondeurs s'est accélérée. Certains y voient un intérêt économique. "Les sources hydrothermales procurent des métaux rares et précieux", indique Virginie Brenot Beaufrère. D'autres espèrent y détecter les tremblements de terre au plus près des plaques tectoniques et sonner l'alerte plus tôt. Les scientifiques tentent, eux, de mieux cartographier les fonds océaniques avec le projet Seabed 2030*. Le secret de la vie pourrait aussi s'y cacher : si elle s'est adaptée aux conditions de pression, d'absence de lumière et de température des profondeurs, "ça laisse penser que sur d'autres planètes, des formes de vie loin du soleil pourraient exister", imagine la responsable de la Cité de la mer. "Les abysses bousculent nos connaissances de la biologie."

 

 

Un intérêt qui réjouit Don Walsh. Pour lui, cependant, l'exploration des profondeurs est encore trop lente. "Comme l'a dit Marshall McLuhan, il n'y a pas de passagers sur le vaisseau Terre. Nous sommes tous des membres de l'équipage. Notre planète ne devrait pas s'appeler la Terre mais la planète Eau et, pourtant, l'océan est un monde que nous connaissons si peu... Je le dis haut et fort : c'est fichûment proche, alors allons-y !"

 

 

* liens en anglais

 



08/06/2019
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