L'AIR DU TEMPS

L'AIR DU TEMPS

Franceinfo - le samedi 17 novembre 2018

 

 

Non, on ne vous cache pas la vérité sur le moteur à eau qui rendrait les voitures plus propres

 

 

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Louis SanFrance Télévisions
 

 

 

 

Avec la hausse du prix des carburants, les alternatives au traditionnel moteur thermique reviennent sur le devant de la scène, tout comme les suspicions d'une prétendue dissimulation des bienfaits du moteur à eau

 

 

 

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Un garagiste sous une voiture, à Chateaubriant (Loire-Atlantique), le 19 juin 2015. (JEAN-SEBASTIEN EVRARD / AFP)

 

 

"Pourquoi un procédé aussi simple n'est pas mis en pratique chez les constructeurs automobiles ?" En 2007, Luc Corradi, maire de Vitry-sur-Orne, a fait équiper un véhicule de sa ville avec un système de dopage à l'eau. "Peut-être que les pétroliers font pression pour qu'on aille au bout de la consommation du pétrole et, après seulement, que l'on passe aux choses plus propres", déclarait alors cet élu divers gauche à France 3 Lorraine. Des suspicions à tendance conspirationnistes qui refont surface, alors que la hausse des prix des carburants provoque la colère des "gilets jaunes", mobilisés samedi 17 novembre. Dans ce climat, franceinfo s'est penché sur la technologie du moteur à eau, qui resterait selon certains volontairement dissimulée dans les tiroirs des puissants.

 

 

 

L'eau n'est pas un carburant

Il faut d'emblée écarter l'éventualité d'un moteur qui ne tournerait qu'à l'eau. "C'est un non-sens scientifique. Là-dessus, il n'y a pas débat", tranche Xavier Tauzia, ingénieur et maître de conférences à l'Ecole centrale de Nantes au sein du département Mécanique des fluides et énergétique, contacté par franceinfo. "L'eau est une molécule extrêmement stable. Si on veut la décomposer [pour créer de l'hydrogène, qui est un carburant], il faut lui apporter de l'énergie. Sauf qu'il faut beaucoup d'énergie et pas mal d'électricité", confirme Laurent Castaignède, ingénieur Conseil Climat-Air-Energie, à France Culture.

 

 

Ainsi, si on cherche à se servir uniquement d'eau comme seul carburant, "le bilan global est catastrophique". Car cela nécessite plus d'énergie en amont que la quantité d'énergie produite par le moteur à eau au final.

 

 

Le moteur à eau est une chimère ou un palliatif qui ressort à chaque pic d'agitation autour des combustibles fossiles.Gérald Pourcelly, enseignant-chercheur à l'Ecole nationale supérieure de chimie de Montpellier à franceinfo

 

 

Mais pour aider un moteur à tourner, l'eau n'est pas totalement à jeter. Il est possible d'en injecter pour améliorer ses performances. On appelle cela le "dopage à l'eau". "Les premiers systèmes d'injection d'eau datent, je pense, de l'entre-deux guerres, donc quelques dizaines d'années après les premiers moteurs", commente Xavier Tauzia. "Cela a été utilisé en compétition automobile."

 

 

 

Il est possible de booster un moteur à l'eau

Le procédé est également bien connu des adeptes des systèmes Pantone, Gillier-Pantone et de leurs dérivés, des appareillages composés notamment d'un petit réservoir d'eau que l'on installe autour des moteurs et du système d'échappement. L'idée est d'envoyer de l'eau dans le mécanisme du moteur. En résumé, si on injecte de l'eau dans un moteur, elle s'évapore sous l'effet de la chaleur. En s'évaporant, elle réduit la température de combustion. Cette diminution permettrait d'améliorer les performances du moteur, de réduire le cliquetis, l'auto-inflammation et de repousser un certain nombre de phénomènes, comme la production de certaines molécules polluantes.

 

 

Laurent Balthazar commercialise depuis 2011 des systèmes qui fonctionnent sur ce principe. Le PDG d'Eco l'eau affirme à franceinfo que son kit permet une économie de carburant de 20% en moyenne, et une réduction de 33% des émissions d'oxydes d'azote. Des chiffres issus de tests mis au point et menés par l'entreprise elle-même, car "les protocoles habituels ne reflètent pas la réalité", selon lui. "On préfère être pragmatiques et faire confiance aux chiffres constatés par les clients", poursuit-il.

 

 

 

Des clients satisfaits, d'autres déçus

Un Lorientais qui a installé un équipement semblable sur sa voiture a assuré, début 2018, au quotidien régional Le Télégramme être ravi de son achat. Selon lui, la conduite est plus souple, l'accélération est la même et la voiture consomme moins.

 

 

"On était un peu sceptiques mais on a fait le test et il s'avère qu'on économise entre 10% à 15% de gazole par mois", racontait à France 3 Languedoc-Roussillon, en 2012, une chauffeuse dont le poids lourd est équipé d'un système Econokit, un autre acteur du milieu.

 

 

Mais tous les clients des systèmes Pantone ne sont pas aussi enthousiastes. En 2008, l'entreprise Ecopra a installé des systèmes sur des véhicules dans plusieurs villes. "Il s'avère que l'expérience fut un flop", explique à franceinfo la mairie de Neuilly-Plaisance, qui n'a pas prolongé l'aventure.

 

 

Cette technique a encrassé et endommagé les moteurs.La mairie de Neuilly-Plaisance à franceinfo

 

 

A Cahors aussi, l'opération a été un échec. La ville du Lot raconte que l'expérience a débuté en 2007, avec une voiture équipée puis une deuxième. "Les économies constatées, de l'ordre de 20%, ne sont intéressantes que sur des véhicules faisant beaucoup de kilomètres, car le kit d'installation revient, avec la pose, à un peu plus de 1 000 euros, explique la municipalité. Notre véhicule ne servant pas sur de longues distances, les économies ne suffisent pas à amortir l'investissement." Et d'ajouter : "Il fallait aussi que les conducteurs s'assurent que les deux réservoirs, carburant et eau, soient tous les deux remplis pour que le système fonctionne. Malheureusement, le plein d'eau (dans le coffre) n'était pas toujours réalisé."

 

 

 

Une activité qui prospère discrètement

Reste que les revendeurs et installateurs de système de dopage à l'eau poursuivent leur activité et se développent. Si Ecopra fait part d'une "évolution linéaire", chez Eco l'Eau, on évoque un pic d'activité : "Il y a un vrai engouement, on est dépassés."

 

 

D'habitude, nous avons deux commandes par jour. Depuis l'annonce de la hausse des prix des carburants, c'est multiplié par dix.Laurent Balthazar à franceinfo

 

 

Le dirigeant revendique quelque 10 000 véhicules équipés en France, et se targue d'avoir été approché par les centrales d'achat d'enseignes comme Carrefour et Leclerc. Des sollicitations écartées en l'absence de moyens suffisants pour fournir les importants volumes de la grande distribution. Mais pour Laurent Balthazar, le constat est clair : le dopage à l'eau est devenu "légitime".

 

 

Les petits acteurs de ce marché ne sont pas les seuls à s'y intéresser. Vu comme une curiosité ou un bricolage dans les années 2000, le procédé intéresse désormais les grands industriels de l'automobile. BMW a sorti, en 2016, un modèle à 700 exemplaires avec un moteur Bosch équipé d'un système d'injection d'eau. Une technologie qui permet de réduire la consommation de 13% et les rejets de CO2 de 4%, selon le constructeur allemand.

 

 

Si les industriels montrent des signes d'intérêt pour le dopage à l'eau, l'application à grande échelle est encore un mirage. "Bosch envisage la production du système d'injection d'eau en grande série pour 2019, sans préciser avec quel(s) constructeur(s)", écrivait ainsi le magazine Autoplus en 2016. Une information qui n'a pas été confirmée par le motoriste malgré les sollicitations de franceinfo.

 

 

De son côté, Renault a déposé un brevet (PDF) en 2005, "mais le projet n'a pas abouti", explique le constructeur français à franceinfo, précisant qu'il "dépose des brevets tout le temps, sur tous les périmètres". Le dopage à l'eau n'est pas complètement rangé au placard pour la marque au losange, mais "ce n'est pas une piste de travail privilégiée en ce moment".

 

 

Notre priorité, ce sont les voitures électriques et les voitures hybrides.Renault à franceinfo 

 

 

 

Une technologie volontairement ignorée ?

Pour Christophe Chausse, PDG d'Ecopra, les constructeurs se sont focalisés sur "le consommable le plus judicieux : le pot d'échappement". D'après lui, les industriels préfèrent que les automobilistes achètent "un matériel compliqué et onéreux" plutôt qu'un système de dopage à l'eau, moins cher. "Beaucoup de choses sont cachées sous le tapis sur les responsabilités de dépollution et les possibles solutions", juge-t-il. Laurent Balthazar, le patron d'Eco l'Eau, a une autre explication :

 

 

L'Etat subventionne les recherches sur le moteur électrique, parce qu'il y a l'électricité derrière et le parc nucléaire qui est là.Laurent Balthazar à franceinfo

 

 

"Si le système à injection d'eau n'est pas plus investi, c'est que les gains ne sont pas assez importants pour justifier l'emploi de cette technologie", répond Xavier Tauzia, ingénieur et maître de conférences à l'Ecole centrale de Nantes.

 

 

De son côté, le ministère de l'Ecologie pointe le manque de données sur le dopage à l'eau. "Les services du ministère n'ont à ce jour jamais eu connaissance de preuves formelles, d'études ou d'essais réglementaires prouvant les gains en terme de consommation de carburant et de réduction des émissions de gaz polluants", écrit-il à franceinfo. L'Agence de l'environnement et de la maîtrise de l'énergie (Ademe) affirme avoir expérimenté le dispositif. Mais les tests réalisés à l'Institut français des sciences et technologies des transports, de l'aménagement et des réseaux "n'étaient pas assez probants en terme d'économie de carburant pour poursuivre les investigations".

 

 

Pour expliquer ces positions officielles frileuses, le PDG d'Ecopra se justifie en évoquant "un manque de communication" de la part des petites sociétés comme la sienne. "On n'a pas une force publicitaire importante", estime Christophe Chausse. Lobbying ou pas, les entreprises du secteur ne s'inquiètent pas pour leur avenir et la possible concurrence de grands groupes automobiles sur leur créneau. "Le moteur thermique n'est pas prêt de disparaître, prédit Laurent Balthazar. Et avec tout le parc d'occasion, on a largement de quoi faire." "Cela crédibilise davantage notre système", juge Stéphane Miallet. On ne lâche pas et on espère que l'Etat français homologuera notre système."

 



17/11/2018
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