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L'AIR DU TEMPS

Franceinfo - le dimanche 20 octobre 2019

 

 

Violences, négociations, retour au calme... Quels scénarios pour la Catalogne après les nuits d'émeutes à Barcelone ?

 

 

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Benoît ZagdounFrance Télévisions
 

 

 

Deux ans après l'échec de la tentative de sécession de 2017, les affrontements suscités par les condamnations de dirigeants indépendantistes catalans marquent un tournant pour le mouvement séparatiste, qui s'est toujours targué d'être non-violent

 

 

 

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Un manifestant brandit un drapeau catalan sous les yeux d'un policier, le 19 octobre 2019 à Barcelone (Espagne). (IRANZU LARRASOANA ONECA / NURPHOTO / AFP)

 

 

 

Manifestants radicaux et policiers se sont affrontés pendant cinq nuits consécutives à Barcelone. Et dans toute la Catalogne, le dernier bilan fait état de près de 600 blessés et environ 300 arrestations en une semaine. Depuis lundi et la condamnation de neuf dirigeants séparatistes, le combat des indépendantistes catalans a parfois pris une tournure violente, avec des scènes de guérilla urbaine dans les rues de la capitale régionale vendredi. Samedi 19 octobre, la sixième soirée de mobilisation a été plus calme que les précédentes, mais la tension reste palpable. Que va-t-il se passer maintenant ? Franceinfo vous présente les différents scénarios.

 

 

 

Vers de nouvelles violences ?

Ce surgissement de la violence est à la fois "inédit" et "attendu", analyse Barbara Loyer, professeure des universités spécialiste de l'Espagne et des mouvements nationalistes européens à l'Institut français de géopolitique (IFG), interrogée par franceinfo. "Le plus étonnant, c'est que ce ne soit pas arrivé plus tôt", relève Jean-Jacques Kourliandsky, chercheur sur les questions ibériques à l'Institut des relations internationales et stratégiques (Iris).

 

 

Les violences, qui ont débuté lundi, ont marqué un tournant pour le mouvement séparatiste, qui s'est toujours targué d'être non violent. Elles ont surgi lors des manifestations déclenchées par la condamnation à des peines de neuf à treize ans de prison de neuf dirigeants indépendantistes pour leur rôle dans la tentative de sécession de 2017. Mais leur cause est plus profonde : elles sont nées de la frustration d'une partie de la base indépendantiste, deux ans après l'échec de la tentative de sécession de 2017.

 

 

 

Des manifestants indépendantistes à Barcelone (Catalogne, Espagne), le 16 février 2019.

Des manifestants indépendantistes à Barcelone (Catalogne, Espagne), le 16 février 2019. (LLUIS GENE / AFP)

 

"Cela fait sept ans que la situation est bloquée, explique Jean-Jacques Kourliandsky. Dans la mesure où il n'y a pas de dialogue et où chacun campe sur ses positions, il est inévitable que des actions violentes se développent." Et "une fois qu'on a fait sortir la violence de la boîte, pour la faire rentrer, ce n'est pas si simple", souligne Barbara Loyer. D'autant plus difficile qu'"il y a une fragmentation des positions du côté des indépendantistes comme des constitutionnalistes", remarque Jean-Jacques Kourliandsky.

 

 

Autre facteur aggravant, la tentation de la radicalité, voire de la violence, traverse maintenant toutes les forces en présence. "Il y a trois ans, les Catalans qui étaient pour l'Espagne n'étaient pas contents, mais ne disaient rien. Maintenant, plus personne n'a peur de sortir avec un drapeau espagnol dans la rue. Et de la même manière que vous avez une extrême droite nationaliste catalane, il y a une extrême droite nationaliste espagnole."

 

 

>> Cinq questions sur les manifestations géantes en Catalogne

 

 

"Les constitutionnalistes durs se retrouvent sur la ligne qui est celle du parti d'extrême droite Vox, poursuit Jean-Jacques Kourliandsky. Les générations nouvelles n'ont pas connu la dictature franquiste contrairement à leurs parents et grands parents. La parole d'extrême droite s'est libérée et cela a en quelque sorte normalisé l'Espagne, qui a désormais une extrême droite comme la France, l'Italie ou les autres pays d'Europe." Désormais, juge Barbara Loyer, "le potentiel d'affrontements physiques entre Catalans est important".

 

 

 

Vers un retour au calme ? 

Fait nouveau, la police régionale aux ordres du gouvernement catalan, les Mossos d'Esquadra, a été engagée en première ligne ces derniers jours face aux manifestants radicaux, utilisant balles en caoutchouc et canon à eau. Mais ce recours aux forces de l'ordre catalanes vaut au président séparatiste catalan d'être critiqué dans son propre camp. Quim Torra est ainsi accusé d'étouffer des protestations qu'il encourage dans ses discours.

 

 

 

Les affrontements se sont ensuite étendus au reste du centre-ville

Les affrontements se sont ensuite étendus au reste du centre-ville (ALBERT GEA / REUTERS)


 

"Ceux qui manifestent veulent démontrer qu'ils font face à une police d'occupation. De leur point de vue, il aurait mieux valu qu'on leur oppose la police nationale espagnole et non pas la police catalane, explique Jean-Jacques Kourliandsky. Le président de la Generalitat est dans une position ambiguë : il conteste les institutions mais il veut garder les commandes d'une institution."

 

 

>> EN IMAGES. Scènes de guérilla dans les rues de Barcelone après une manifestation monstre des indépendantistes

 

 

Pourtant, cette intervention des Mossos d'Esquadra peut être une inflexion de la ligne politique de certains indépendantistes, estime Barbara Loyer. "Les nationalistes 'mainstream' se rendent compte qu'ils ne peuvent pas communiquer sur une stratégie d'émeutes, expose l'experte. Ça détruit leur mode de communication, leur image de 'révolution des sourires', l'image qui veut qu'eux soient les gentils, les désarmés, les pacifiques, et qu'en face, on aurait un Etat oppresseur."

 

 

Un certain nombre de nationalistes se rendent aussi compte que cette violence fait surgir une violence adverse. Or ils savent qu'ils sont pour l'instant moins de la moitié des électeurs – aux dernières élections, ils font 48% des voix et 37% du corps électoral. Barbara Loyer à franceinfo

 

 

 

Vers des négociations ?

Samedi, le gouvernement indépendantiste catalan a demandé au gouvernement espagnol la tenue de négociations "sans conditions". Mais ce "sans conditions" signifie dans la bouche de Quim Torra qu'il demande à Madrid de ne pas exclure la possibilité de discuter d'un référendum d'autodétermination. Or le gouvernement espagnol ne veut pas en entendre parler.

 

 

Le dirigeant catalan s'est aussitôt vu opposer une fin de non-recevoir de la part du gouvernement central. Madrid lui a demandé de "condamner fermement la violence" – au vu de l'ambiguïté de ses dernières déclarations – et de reconnaître les Catalans opposés à la sécession, une question qui divise profondément les habitants de la région.

 

 

Cela fait sept ans que les uns et les autres n'ont pas engagé de véritables négociations.Jean-Jacques Kourliandsky à franceinfo

 

 

Et selon le chercheur, "le Parti populaire porte une lourde responsabilité dans la dégradation de la situation". "Le PP n'existe pratiquement pas en Catalogne et il a considéré qu'être très dur sur le dossier catalan n'était pas un si mauvais coup que ça pour lui en termes électoral dans la mesure où les autres électeurs espagnols pouvaient considérer qu'il était sur la bonne voie en apparaissant comme un gouvernement intraitable." Ce calcul s'est avéré juste, puisque le PP est resté au pouvoir jusqu'en 2018. "Mais il a laissé une ardoise politique en Espagne très lourde et on en voit les effets négatifs aujourd'hui", constate l'expert de l'Iris.

 

 

Les termes même du dialogue font débat. "Est-ce qu'on discute de manière unilatérale avec les nationalistes catalans comme s'ils représentaient les Catalans alors qu'ils n'en représentent que la moitié, interroge Barbara Loyer. Ou est-ce qu'on refuse le principe même d'un dialogue unilatéral en disant que ces gens ne sont pas représentatifs de la volonté de l'ensemble des Catalans même s'ils sont majoritaires en voix ?"

 

 

Si on négocie avec les nationalistes catalans, après il faut négocier avec les nationalistes basques, puis avec les nationalistes baléares, puis avec les Galiciens...Barbara Loyer à franceinfo

 

 

La spécialiste entrevoit une autre possibilité : "On discute dans les Parlements régionaux sur la manière de réformer la Constitution ou de réformer le système politique sans toucher à la Constitution. Pas par le biais d'une réforme unilatérale des statuts d'autonomie." Et Barbara Loyer d'ajouter : "Cela a été le choix fait par Zapatero à partir de 2004 et il a mis le feu aux poudres en disant qu'il pouvait y avoir des réformes du statut d'autonomie qui n'étaient pas négociées, mais arrachées par une majorité conjoncturelle. Or le statut d'autonomie de 2005 a transformé le système de fond en comble."

 

 

 

Vers une nouvelle donne politique ?

"On est dans un contexte électoral et cela ne facilite pas les choses", prévient Jean-Jacques Kourliandsky. Des élections législatives doivent en effet avoir lieu dans moins d'un mois en Espagne : le 10 novembre. "Chacun est poussé à camper sur ses positions les plus intransigeantes dans l'espoir d'emmagasiner un maximum de voix", constate le chercheur.

 

 

Le chef du gouvernement espagnol, le socialiste Pedro Sanchez, en particulier, "sait bien qu'une partie de l'électorat espagnol lui reprocherait un manque de fermeté", note Barbara Loyer. Il se souvient que son prédécesseur de droite, Mariano Rajoy, "a perdu du crédit parce qu'il a réagi trop faiblement au moment du référendum".

 

 

Pedro Sanchez essaie d'être entre deux eaux, c'est-à-dire d'afficher un discours de fermeté, en montrant qu'il défend l'unité de l'Espagne, tout en défendant la solution du dialogue unilatéral avec les nationalistes. Barbara Loyer à franceinfo

 

 

Dans cette ambiance préélectorale, les partis de droite ont multiplié les déclarations appelant le gouvernement espagnol à prendre des mesures drastiques. Le conservateur Pablo Casado a promis que le Parti populaire "serait la digue de contention face au défi séparatiste". Ciudadanos, de centre-droit, réclame la destitution du président catalan, qualifié de "danger public".

 

 

Si le Parti socialiste qui est au pouvoir actuellement gagne les élections à Madrid et si la gauche républicaine catalane devient la première force à Barcelone – ce qui est probable –, il est possible qu'un dialogue s'engage.Jean-Jacques Kourliandsky à franceinfo

 

 

A l'inverse, d'après lui, "si c'est le Parti populaire et ses alliés de droite ou d'extrême droite qui gagnent les élections en Espagne, quel que soit le parti qui arrive en tête à Barcelone, on aura une situation qui deviendra de moins en moins gérable, avec l'émergence de groupes de plus en plus radicalisés et violents."

 



21/10/2019
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