L'AIR DU TEMPS

L'AIR DU TEMPS

Franceinfo - le jeudi 12 mars 2020

 

 

 

L'article à lire pour comprendre la guerre pétrolière qui fait tousser les places financières sur fond de coronavirus

 

 

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Marie-Adélaïde ScigaczFrance Télévisions
 

 

 

L'épidémie liée au Covid-19 a mis un coup de frein à l'économie chinoise. Or, selon l'adage, quand la Chine tousse, le monde s'enrhume. La preuve avec le cours du pétrole qui s'est effondré début mars, rajoutant de l'instabilité à une situation déjà bien floue

 

 

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A l'épidémie de coronavirus vient s'ajouter une nouvelle crise, pétrolière cette fois.  (PIERRE-ALBERT JOSSERAND / FRANCEINFO)

 

 

 

Des mégapoles chinoises aux rues désertes, des millions d'Italiens cloîtrés chez eux, la fin d'une entente russo-saoudienne, des menaces sur le Venezuela, l'Algérie, l'Iran, voire le Texas...  Tout cela à cause d'un postillon ? En vertu de l'effet domino et du partage mondialisé des fluides et des capitaux, un malheureux patient zéro dans une rue de Wuhan, dans le centre de la Chine, a provoqué une contagion à la fois épidémique – le coronavirus –, et économique. Lundi 9 mars, alors que l'humanité apprenait à éternuer dans son coude, le prix du baril de pétrole a connu la pire chute depuis la première guerre du Golfe en 1991 (à 35 dollars le baril), entraînant les Bourses mondiales dans son sillage. Depuis, la planète finance, mise à rude épreuve par la pandémie de Covid-19, affiche une très mauvaise mine.

 

 

Comment le Covid-19 a-t-il grippé le marché du pétrole ? Quelles conséquences économiques et géopolitiques après la chute du prix de l'or noir ? Amis amateurs de suspense et de rebondissements, vous pouvez vous frotter les mains (préalablement enduites de gel hydroalcoolique), franceinfo vous explique tout. 

 

 

 

Quel est le rapport entre l'épidémie de coronavirus et les prix du pétrole ? 

La Chine est le premier importateur d'or noir au monde. En temps normal, pour faire tourner son économie, l'empire du Milieu engouffre, à la louche, 14 millions de barils de brut par jour. Puisqu'elle n'extrait dans ses propres raffineries qu'un peu moins de 4 millions de barils quotidiennement, Pékin importe le reste auprès d'une quarantaine de pays, dont la Russie, l'Arabie saoudite, l'Angola ou encore l'Irak. 13% de la production mondiale de pétrole est ainsi consommée en Chine.

 

 

Et en temps pas normal ? Quand le coronavirus, parti de Wuhan, s'est propagé dans le vaste pays, les autorités ont placé plusieurs millions de personnes en quarantaine – interrompant l'activité de milliers d'usines – et ont cloué au sol 70% des avions des compagnies aériennes chinoises. L'économie tournant alors au ralenti, la Chine revoit à la baisse sa demande en pétrole. Une contraction à hauteur de 3 millions de barils quotidiens en moins, selon l'estimation d'acteurs du secteur de l'énergie, cités par l'agence Bloomberg début février. 

 

 

A l'instar du virus, cette fièvre décroissante se propage aux pays alentours, puis au monde entier. Alors que le secteur aérien mondial essuie des pertes records, que les consignes d'éloignement social menacent de nombreux secteurs d'activité et que certaines chaînes de production en Europe ou aux Etats-Unis se retrouvent privées d'indispensables composants chinois, toute la demande mondiale en or noir en prend un coup. Elle pourrait même baisser, ce qui serait une première depuis la récession de 2009. L'Agence internationale de l'énergie (AIE) estime que la demande devrait se contracter de l'ordre de 90 000 barils par jour (bpj) par rapport à 2019 (pour un total de 99,9 millions). Or, plus la demande est faible, plus les prix baissent. Ce qui peut être lourd de conséquences. 

 

 

 

Pourquoi la baisse du prix du pétrole inquiète ? 

Les pays ne sont pas tous égaux face à la baisse des cours du pétrole. "La majorité des pays du monde sont des pays importateurs. Eux peuvent se dire que si le prix du baril baisse, c'est plutôt bon", explique Francis Perrin, directeur de recherches à l'Institut de relations internationales et stratégiques (Iris), spécialiste des énergies. Ils peuvent ainsi espérer "un bon du pouvoir d'achat et la réduction des coûts de production des entreprises". "Mais, nuance-t-il, pour la minorité de pays exportateurs et producteurs – une minorité néanmoins significative –, cela fait très très mal à l'économie."  

 

 

Ainsi, "les pays très dépendants de leurs exportations de pétrole vont être en grande difficulté. Pas seulement des difficultés théoriques. On parle de difficultés qui touchent directement les populations, entraînant des tensions politiques, sociales et une grande instabilité", poursuit Francis Perrin. Il pointe notamment la vulnérabilité des pays en développement dont l'économie repose en grande partie sur le pétrole et qui, contrairement aux pays riches (comme le Koweït ou les Emirats arabes unis) et à ceux dont l'économie est diversifiée (comme la Russie ou les Etats-Unis), risquent de tanguer comme autant de dangereux dominos. Parmi eux : l'Iran, l'Irak, le Venezuela, le Nigeria ou encore Algérie, dont les recettes à l'exportation dépendent à 95% des hydrocarbures.

 

 

 

Les pays producteurs ne sont pas censés se débrouiller entre eux pour éviter ça ? 

Depuis 1960, réguler le marché pétrolier est l'une des missions de l'Organisation des pays exportateurs de pétrole (Opep), qui est aujourd'hui composée de 13 nations. Parmi elles, l'Arabie saoudite est celle qui produit le plus de barils. En proie à des divergences internes et aux aléas géopolitiques, l'Opep a perdu de son influence au fil des ans. Les deux premiers producteurs mondiaux d'or noir n'en sont pas membres : les Etats-Unis (premier pays producteur depuis 2017) et la Russie (juste devant l'Arabie saoudite). 

 

 

Pourtant, en décembre 2016, les pays producteurs ont été capables d'enrayer une baisse des prix, grâce à la collaboration de nations extérieures à l'Opep. Comme la Russie, alors le premier producteur mondial d'or noir. En acceptant de s'accorder avec les pays de l'Opep pour réduire sa production – et ainsi faire remonter le cours du baril, tombé depuis plus de deux ans sous la barre des 50 dollars –, Moscou inaugure une toute nouvelle alliance de circonstance, appellée Opep+. Le regroupement compte un total de 24 pays. L'Arabie saoudite (membre de l'Opep) et la Russie (non membre) en assurent l'équilibre délicat. Jusqu'au vendredi 6 mars, date à laquelle Moscou et Riyad ont fait exploser l'alliance, ouvrant la voix à une guerre pétrolière. 

 

 

 

Pourquoi avoir lancé cette guerre du pétrole ? 

Au début du mois de mars, les craintes exprimées au début de l'épidémie de Covid-19 par les experts du secteur pétrolier se vérifient : le prix du baril est passé sous la barre des 45 dollars. Depuis plusieurs jours, les ministres de l'énergie des pays de l'Opep+ se réunissent en urgence, à Vienne, pour discuter de la stratégie à adopter face aux conséquences de l'épidémie de Covid-19 sur la demande mondiale. Depuis des semaines, le prince héritier saoudien, Mohammed Ben Salman, tente de convaincre le président russe, Vladimir Poutine, d'engager l'Opep+ dans de nouveaux quotas, selon la bonne vieille méthode éprouvée en 2016, pour faire remonter les prix. Mais vendredi 6 mars, le ministre russe de l'énergie, Alexandre Novak, annonce que le Russie ne signera pas le plan porté par Riyad. Moscou ne réduira pas sa production et, en un "niet", envoie balader l'alliance Opep+.

 

 

Au Kremlin, les patrons de l'industrie pétrolière russe militent depuis des années pour que Moscou cesse d'appliquer les restrictions demandées par l'Opep, accusées de brider leur activité. Dimanche, le porte-parole de la compagnie pétrolière Rosneft déclare que le plan de l'Opep est "masochiste" pour la Russie. Selon lui, cette stratégie est contre-productive car elle profite avant tout aux Américains qui produisent un pétrole plus cher qu'en Russie ou au Moyen-Orient et qui ont donc besoin d'un prix de marché élevé pour être rentables. Moscou, qui vient d'essuyer des sanctions de Washington en raison de ses relations avec le Venezuela – sanctions dirigées contre le groupe Rosneft –, n'entend pas faire de cadeau à l'industrie pétrolière outre-Atlantique. 

 

 

"L'Arabie saoudite a mal vécu ce rejet russe et a clairement décidé, en représailles, de reprendre son autonomie", ajoute Francis Perrin. En quelques heures, "le royaume est passé d'une stratégie de défense des prix à une défense de ses parts de marché, laissant donc filer les prix." Mercredi, le géant pétrolier Saudi Aramco annonçait l'augmentation de sa capacité de production de pétrole d'un million de bpj, la portant à 13 millions. En inondant le marché, Riyad – qui dispose par ailleurs de dizaines de millions de barils de brut stockés dans des réserves stratégiques – peut creuser l'écart avec la Russie grâce à ses coûts d'extraction les plus faibles du monde. Et espère ainsi "forcer la Russie et les producteurs de pétrole non membres de l'Opep à revenir à la table des négociations", poursuit le spécialiste. 

 

 

 

Et les Américains dans tout ça ? Ils ne sont pas censés être les premiers producteurs ?

En quelques années, les Etats-Unis se sont imposés comme les champions de la production pétrolière. Au début des années 2010, la demande en or brut explose, notamment en Chine et au Brésil. Dans le même temps, des révoltes populaires éclatent chez des producteurs et exportateurs arabes, en Tunisie, en Egypte, et surtout en Libye, contraints de mettre un coup d'arrêt à l'exploitation. En conséquence, le prix du baril monte en flèche et se maintient pendant de longs mois au-delà des 100 dollars le baril. Pour les Etats-Unis, ce contexte est une aubaine : sa méthode d'exploitation, qui repose sur le pétrole de schiste, n'est rentable qu'à condition que le prix du pétrole conventionnel reste cher. Bien que décriée pour son impact environnemental, le perfectionnement de la fracturation hydraulique permet à la méthode américaine de développer une industrie pétrolière de plus en plus rentable.

 

 

Cependant, elle reste incapable de rivaliser avec les faibles coûts de production du pétrole conventionnel. Si les prix tombent sous la barre des 25 dollars le baril, "plusieurs sociétés américaines pourraient faire faillite", abonde Francis Perrin. Ainsi, Donald Trump envisage de débloquer des fonds pour venir en aide aux acteurs du gaz de schiste, révélait mardi le Washington Post, citant des proches du président.

 

 

 

Cette guerre pétrolière peut-elle entraîner une récession ? 

En 2009, l'effondrement financier consécutif à la crise des subprimes a entraîné l'économie mondiale dans une période de récession. Le ralentissement brutal de la croissance avait à son tour provoqué l'effondrement du cours du pétrole. "La menace pour l'économie mondiale vient de l'épidémie de coronavirus", et non de la guerre pétrolière en tant que telle, explique Francis Perrin.

 

 

Toutefois, il note que "si plusieurs pays exportateurs sont en grande difficulté dans les mois qui viennent, la crise aura bien sûr des conséquences macroéconomiques." Par exemple sur la consommation, la production, ou les investissements à l'échelle globale.  Par ailleurs, difficile de s'accorder sur une possible récession, comme se demande le site du magazine Challenge qui a interrogé des économistes aux avis divergents sur l'imminence d'une crise économique. 

 

 

 

J'ai la flemme de tout lire, vous pouvez me faire un résumé ? 

L'épidémie de Covid-19, qui a démarré en Chine, a provoqué un ralentissement soudain de l'économie chinoise. En confinant des millions de personnes à domicile pour enrayer la propagation de la maladie, Pékin a sacrifié une partie de son activité. Et comme la deuxième économie au monde est aussi le plus grand importateur de pétrole, sa mise au ralenti a mécaniquement entraîné une baisse de la demande en or noir.

 

 

Or, si la baisse des prix du baril perdure, les pays exportateurs de pétrole vont souffrir à leur tour. Pour éviter cela, l'Organisation des pays exportateurs de pétrole, l'Opep, qui compte 13 pays dont la puissante Arabie saoudite, a proposé à la Russie, deuxième producteur mondial – non membre de l'organisation –, de réduire sa production pour permettre au cours de remonter. Mais Moscou a refusé de jouer le jeu, lassé de faire des concessions qui brident son secteur pétrolier et boostent celui de son rival, les Etats-Unis, premier producteur mondial d'or noir depuis 2017 grâce au pétrole de schiste. Et pour cause, les coûts d'exploitation des gisements américains étant élevés, le pétrole made in USA ne peut pas rester compétitif si le prix du baril conventionnel chute.

 

 

Mais les Saoudiens, troisièmes producteurs mondiaux, n'ont pas apprécié du tout que les Russes l'envoient promener pour mener leur propre stratégie. Pour contraindre Moscou à revenir à la table des négociations, Riyad a décidé d'inonder le marché de son pétrole à bas coût, afin de faire chuter les prix et ainsi calmer les ardeurs russes. Mais ce coup de poker est extrêmement risqué : si les prix du pétrole restent bas, les pays exportateurs les plus fragiles, pourraient voir leurs économies s'effondrer, ce qui déstabiliserait des régions entières. Alors que le monde fait face à une épidémie susceptible de provoquer une récession, cette guerre du pétrole ajoute de l'instabilité et de l'incertitude à une situation déjà imprévisible.

 

 
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12/03/2020
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