L'AIR DU TEMPS

L'AIR DU TEMPS

Franceinfo - mis à jour le dimanche 24 juin 2018

 

 

"Ils sont des morts silencieux" : que deviennent les migrants qui ont péri en tentant de passer par la France ?

 

 

Ils ont perdu la vie près de Calais, en tentant d'atteindre l'Angleterre, ou sur des chemins enneigés des Alpes. Cette année encore, plusieurs migrants sont morts sur le territoire français. Nous avons interrogé les associations qui se chargent des obsèques

 

 

 

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La tombe d'un migrant dans un cimetière de Calais (Pas-de-Calais), en avril 2016. (DENIS CHARLET / AFP)

 

 

A 2h40 du matin, dans la nuit du lundi au mardi 12 juin, les pompiers sont appelés sur l'autoroute A16 dans le sens Belgique-France. Ils viennent secourir une personne percutée par un véhicule. "Confrontés à un homme d'une vingtaine d'années, probablement un migrant, les secours ont malheureusement constaté que ce dernier était décédé", indiquent les pompiers dans la matinée. Dans le Calaisis, il s'agit du troisième cas depuis le début de l'année. 

 

 

D'un bout à l'autre du pays, les migrants qui passent par la France ou qui tentent d'y entrer périssent parfois en chemin. Qu'advient-il ensuite ? Qui se chargent des formalités, des obsèques, et qui contacte la famille ?

 

 

"Au bout de trois-quatre décès, on commence à savoir quel numéro appeler"

 

Lorsqu'il est prévenu d'une disparition, souvent par voix de presse, Loan Torondel sait exactement quoi faire. Depuis un an, ce chargé de mission pour l'Auberge des migrants fait partie de ceux qui s'occupent des démarches lorsqu'un drame se produit dans le région calaisienne. Il y a un peu plus d'un an, une coordinatrice de Médecins du monde qui intervenait dans la "Jungle" lui a tout transmis. "Au tout début, c'était vraiment dur, se souvient le jeune homme de 21 ans. Ce sont des missions qui ne sont vraiment pas agréables. Mais au bout de deux, trois ou quatre décès, on commence à savoir quels numéros appeler, qui contacter..."

 

 

En France, l'article 74 du Code de procédure pénale prévoit que lorsqu'un corps est découvert et que les circonstances de la mort sont inconnues, une enquête est diligentée sous l'autorité du parquet. Pour les personnes étrangères en situation irrégulière, la question de l'identification est souvent au cœur de ces recherches. Du côté des enquêteurs, police ou gendarmerie, plusieurs méthodes sont exploitées pour retrouver l'identité de la victime. "Lorsque la reconnaissance physique par un proche n'est pas possible ou incertaine, la personne peut être identifiée par ses empreintes digitales si elle était déjà connue dans un fichier administratif ou judiciaire", explique le procureur de la République de Gap, Raphaël Balland, à franceinfo. Depuis le début de l'année, il a été confronté à deux morts survenues dans les Alpes, du côté de Briançon. 

 

 

Les enquêteurs peuvent aussi procéder à des comparaisons du profil génétique avec un membre de la famille présumée. Autres éléments d'identification : le dossier médico-dentaire ou encore les éléments découverts comme les pièces d'identité, les bijoux ou les vêtements portés par le défunt. Les réseaux sociaux peuvent aider à trouver des informations, relève Maël Galisson, du Groupe d'information et de soutien des immigrés. Noms, photos, indices sur les proches, récit de parcours depuis le pays d'origine, contacts tissés sur la route... "C'est un peu moins difficile d'identifier les personnes". Et lorsqu'aucune identification ne peut se faire, les associations locales travaillant avec les migrants prennent le relais. 

 

 

Soit la police va nous appeler pour savoir si on a observé une disparition inquiétante lors des distributions ou dans Calais. Sinon, ce sont les exilés eux-mêmes qui vont nous contacter pour nous dire qu'ils ont un copain qu'ils n'ont pas vu depuis trois jours et qui ne répond plus au téléphone.Loan Torondel, de l'Auberge des migrants à franceinfo

 

 

A Briançon (Hautes-Alpes), les équipes de l'association Tous migrants commencent à découvrir ces rouages. Le mois dernier, elles ont aidé à identifier Blessing Matthew, après la découverte d'un corps, le 9 mai, dans les eaux de la Durance. Les bénévoles attendaient des nouvelles de cette Nigériane de 21 ans partie d'un refuge italien deux jours avant. "On a su très vite qu'une personne avait disparu au bord de la Durance (...). Avec les recoupements, on a pu vite faire des hypothèses très fortes quant à l'identité de la victime", se souvient Michel Rousseau, coprésident de l'association. La comparaison ADN avec la sœur de la victime a permis de confirmer les soupçons des bénévoles.

 

 

Le "travail de l'ombre" : accompagner les familles

 

Une fois la personne identifiée, arrive la lourde tâche d'informer les proches, qui font parfois le déplacement s'ils vivent en Europe. Un rôle revenant aux autorités, quand elles ne sont pas devancées par les compagnons de route de la victime. Pour la suite, les associations prennent la relève. Dispositions funéraires, démarches administratives, rencontre avec les autorités, allers-retours jusqu'à l'Institut médico-légal... "On voit avec les proches ce qu'ils souhaitent : s'ils veulent que le corps soit enterré sur place ou rapatrié au pays", rapporte Loan Torondel. 

 

 

Les militants affrontent les questions des familles, leur chagrin et la colère. Le choc aussi, pour ces parents qui ignorent souvent tout des conditions de vie de leurs proches. "Beaucoup de familles voient ça comme un meurtre et non un accident, constate Loan Torondel. Elles ont du mal à comprendre que c'est le membre de leur famille qui est allé sur l'autoroute, qui a essayé de monter dans un camion, et que ça s'est mal passé."

 

 

C’est un travail de l’ombre qu’on fait dans notre coin, sans soutien. Quand une famille arrive, et qu’elle a toute la colère du monde à lâcher parce que leur fils est mort, eh bien on est tout seul à la table.Loan Torondel, chargé de mission à l'Auberge des migrants à franceinfo

 

 

A Calais, les différentes associations se partagent la tâche : l'Auberge pour les démarches, le Secours catholique pour héberger les proches, Salam pour récolter des informations. Mais dans cette mécanique douloureusement huilée depuis une dizaine d'années, Loan Torondel n'hésite pas à pointer du doigt ceux qu'il estime être les grands absents : mairie et préfecture.

 

 

C’est vraiment horrible parce que, pour les familles, ça changerait beaucoup le fait d’avoir ne serait-ce qu’une lettre de condoléances de la part des autorités, mais il n’y a rien du tout. Ce sont des morts silencieux. Je trouve ça choquant parce que ça aurait été un petit gamin français, les autorités se seraient exprimées, mais pour les migrants, jamais !Loan Torondel, de l'Auberge des migrants à franceinfo

 

 

Maël Galisson déplore ce manque d'une procédure formelle et harmonisée sur tout le territoire. "La réalité, c'est que les autorités n'ont pas pris conscience du fait que les politiques migratoires génèrent des morts. Il n'y a pas de procédure, il y a du bricolage."

 

 

Les associations paient le rapatriement du corps

 

Une fois identifiée, que devient la dépouille ? Le choix revient à la famille, dès lors qu'elle est retrouvée. Certaines optent pour le rapatriement du corps dans le pays d'origine. Un sac de nœuds administratif qu'ont su prendre en main les associatifs. À Calais, l'Auberge des migrants travaille avec une entreprise de pompes funèbres qui s'occupe notamment d'obtenir les papiers permettant de rapatrier la dépouille. Les frais pour renvoyer le corps à sa famille varient entre 3 000 et 4 000 euros, souvent pris en charge par les associations grâce aux dons et aux cotisations des adhérents. "Parfois les familles payent un peu, mais comme c'est déjà assez dur pour elles, on leur évite des problèmes financiers en plus du chagrin", tranche Loan Torondel.

 

 

Parfois, les proches demandent à ce que la dépouille repose sur place. Des obsèques sont donc organisées dans les cimetières de la région. La famille de Blessing Matthew a souhaité qu'elle soit inhumée près de Briançon. L'association Tous migrants a pris en main l'organisation. "On n'a pas pu obtenir l'autorisation de l'inhumer près du lieu où elle était encore vivante. Elle a été enterrée, comme la loi le prévoit, sur le territoire de la commune où on l'a retrouvée", raconte, dépité, Michel Rousseau. En repensant aux obsèques de la jeune femme, ce dernier ne cache pas son amertume. "Ça a été très difficile, y compris pour que la famille puisse venir assister aux obsèques", s'émeut le coprésident de Tous migrants.

 

 

Une des deux sœurs de Blessing est en demande d’asile et n’a pas le droit de se déplacer, si on respecte strictement la réglementation. Elle n’a pas pu venir.Michel Rousseau, coprésident de Tous migrants à franceinfo

 

 

Lors de la cérémonie présidée par l'évêque de Gap, Xavier Malle, 200 à 250 personnes ont toutefois assisté à l'hommage rendu à la jeune femme. Mais seuls quatre membres de la famille étaient présents.

 

 

"Redonner un visage, un nom, une histoire"

 

Blessing Matthew aura donc une stèle à son nom. Mais pour beaucoup, la tombe ne comporte ni épitaphe, ni ornements, et parfois pas de nom. En 2015, François Guennoc, président de l'Auberge des migrants, estimait ainsi qu'entre 10 et 15% des migrants étaient enterrés sous X. Loan Torondel déplore cet anonymat. "Cela dépend si la personne est à Calais depuis longtemps ou pas. Si c'est un exilé qui est arrivé le soir même et qui s'est fait écraser par un camion, personne ne va remarquer qu'il a disparu", regrette-t-il.

 

 

Le 18 mai, un corps a ainsi été découvert dans une forêt de Montgenèvre (Hautes-Alpes), près de la frontière italienne, par des touristes. "Il n'est pas, à ce jour, clairement identifié", indique à franceinfo le procureur de Gap. Les bénévoles ont donc choisi de le baptiser Alpha, "pour qu'il ne soit pas complètement un anonyme". Ils se sont aussi mobilisés pour prendre en charge les funérailles et éviter l'incinération du corps. "Au moins, par la suite, il sera possible de faire quelque chose..." souffle Michel Rousseau.

 

 

Pour nous, ce n’est pas possible autrement. Il faut leur redonner un visage, un nom, une histoire et faire le lien avec leur famille, leurs proches. C’est insupportable.Michel Rousseau, coprésident de l'association Tous migrants à franceinfo

 



03/07/2018
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