L'AIR DU TEMPS

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Franceinfo - le mardi 29 janvier 2019

 

 

POINT DE VUE. Pourquoi Emmanuel Macron suscite tant de haine

 

 

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Dominique SchnapperTelos France Télévisions
 
 

 

Pour la sociologue Dominique Schnapper, "la haine personnelle qui s'attache aujourd'hui à la personne du président de la République est inédite"

 

 

 

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Des "gilets jaunes" manifestent à Paris, le 1er décembre 2018. (MAXPPP)

 

 

 

Sociologue et politologue, membre du Conseil constitutionnel de 2001 à 2010, Dominique Schnapper a été directrice d'études à l'Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS). La version originale de cet article a été publiée sur le site Telos, dont franceinfo est partenaire.


Un souvenir d'octobre 1953, au début de ma classe d'hypokhagne au lycée Fénelon : les larmes de l'une de mes camarades venue de Tunisie. Nous venions d'apprendre la mort de Staline. L'émotion était largement répandue, bien au-delà des militants du parti communiste. Les tyrans ont plus souvent suscité la passion et la fascination que la haine.

 

 

 

Un degré inédit de haine

La haine personnelle qui s'attache aujourd'hui à la personne du président de la République est inédite. A l'égard de leurs gouvernants, les Français ont manifesté au cours de l'histoire des sentiments divers et extrêmes, de l'admiration à l'attachement jusqu'à la détestation. On fait volontiers l'hypothèse que la mort de Louis XVI reste un impensé de notre histoire qui continue à marquer notre vie collective. Mais la passion autour de la personne d'Emmanuel Macron nous a pris par surprise. On peut évidemment critiquer sa politique ou son style personnel, pointer ses maladresses ou ses provocations, mais n'est-ce pas le cas de tous ceux qui sont dans l'action ?

 

 

L'explication par la seule politique semble insuffisante même s'il ne faut pas la négliger. Il est vrai que la concentration du pouvoir a pour effet de concentrer aussi les critiques et les indignations. On le sait, la Ve République confie l'essentiel du pouvoir à un monarque républicain élu par le peuple. Les révisions constitutionnelles n'ont cessé de renforcer le pouvoir du président, de l'élection au suffrage universel direct en 1962 à l'introduction du quinquennat et des élections législatives dans la foulée en 2000, sans oublier les effets de la pratique gouvernementale. En sorte que l'affaiblissement progressif des corps intermédiaires n'est pas seulement dû à la personnalité des présidents ou à leur appétit de pouvoir, mais aux institutions elles-mêmes.

 

 

En 1968, on s'inquiétait de ce qu'entre le général de Gaulle et Daniel Cohn-Bendit, il n'y eût pas de corps intermédiaires et que la révolte des étudiants, qui souhaitaient entrer dans les dortoirs des filles, débouchât finalement sur une remise en cause de toutes les institutions. Pourtant, à l'époque, le Premier ministre négocia avec les syndicats les accords de Grenelle. Les partis politiques, en particulier le Parti communiste, pouvaient apparaître débordés par les manifestants gauchistes, mais ils organisaient encore les débats et les élections. L'élection continuait à définir la légitimité des gouvernants, seuls quelques gauchistes faisaient écho à la formule inoubliable de Jean-Paul Sartre, "élections, piège à cons", quand le président de la République décida de dissoudre l'Assemblée nationale. Le Parti communiste se mit immédiatement en ordre de bataille pour organiser la campagne électorale et personne ne contesta la légitimité de l'Assemblée "introuvable" qui fut élue en juin 1968.

 

 

Les institutions politiques n'ont pas changé mais aujourd'hui, le délitement de la société de la démocratie – qu'en empruntant à Montesquieu, j'ai appelée "extrême" – est frappant. Toutes les institutions sont contestées. Seule la CFDT s'efforce héroïquement de contribuer aux débats publics, mais les autres syndicats, les partis traditionnels semblent épuisés, les pouvoirs locaux assurent la gestion et s'opposent au gouvernement central, le rôle des assemblées est affaibli et l'on n'est pas sûr qu'une dissolution de l'Assemblée nationale redonnerait une légitimité politique au président légitimement élu en 2017 et dont le mandat s'achève en 2020.

 

 

Le mouvement des "gilets jaunes", qui se veut sans chef et sans organisation, purement "transversal", qui refuse de se plier aux règles qui organisent les manifestations et remet en cause la légitimité du président, est à l'image d'une société qui, en profondeur, refuse les hiérarchies, l'autorité, les distinctions et les compétences. Dominique Schnapper, sociologue et politologue

 

 

Lorsque le dialogue démocratique, qui fait appel à la raison commune, n'est plus possible, il reste la violence et la haine. La démocratie "extrême" donne à cette haine une forme particulière. Dans le monde de la passion de l'égalité et du refus de la reconnaissance des compétences, le président actuel n'est plus seulement celui qui concentre le pouvoir, et, à ce titre, concentre les critiques, comme les précédents présidents de la République. Il est celui qui tranche radicalement avec la passion égalitaire. Il est scandaleux qu'il soit aussi jeune et talentueux. De plus, il semble n'avoir connu ni les épreuves ni les échecs. Mitterrand n'a été élu qu'après une longue vie publique et deux échecs à l'élection présidentielle, Chirac n'est devenu président de la République qu'après de longues souffrances politiques et deux échecs : ces cicatrices l'ont comme rapproché de ses électeurs. Le terme "arrogant", qui est en train de devenir une sorte d'adjectif homérique, traduit la haine à l'égard de celui qui n'a pas traversé les épreuves initiatiques.

 

 

 

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Une pancarte dans la manifestation des "gilets jaunes" à Paris, le 15 décembre 2018. (LAURE BOYER / HANS LUCAS)

 

 

 

Le seul précédent qu'on puisse évoquer est celui de Valéry Giscard d'Estaing qui, à la fin de son septennat, a cristallisé une haine dont l'origine était comparable : personnalité politique talentueuse, brillant pédagogue, jeune et beau, à la silhouette athlétique. Mais cette haine fut beaucoup moins violente que celle à laquelle nous assistons aujourd'hui. La démocratie était alors moins "extrême".

 

 

La haine à l'égard de Nicolas Sarkozy était teintée d'agacement, mais sa vulgarité apparente et son goût affiché de l'argent et de la réussite matérielle n'étaient pas étrangers à ses électeurs ; si les intellectuels le trouvaient odieux, ce n'était pas le cas de la majorité de ses partisans. Quant à François Hollande, le sentiment dominant était le mépris plutôt la haine. Or, le mépris donne des satisfactions, puisqu'il procure l'agréable impression que les autres ne nous sont pas supérieurs. Se sentir supérieur suscite un sentiment de confiance en soi – ce qui fait dire à certains anthropologues que notre appétence pour le malheur d'autrui serait un héritage des sociétés primitives. Il est difficile de mépriser l'actuel président de la République. Son électorat se recrute d'ailleurs parmi les plus diplômés et les plus assurés dans la vie sociale.

 

 

 

La haine démocratique

En revanche, il est la victime de ce qu'on peut appeler une haine démocratique. La société démocratique, où toutes les fonctions sont formellement ouvertes à tous, suscite les espoirs et les ambitions. Elle multiplie en conséquence, à tous les niveaux, le nombre des déçus et des humiliés. En organisant une concurrence générale qui ouvre formellement à tous toutes les possibilités et toutes les positions sociales, elle n'accorde plus d'excuses aux échecs inévitables que les individus n'ont plus la ressource d'expliquer par la volonté de Dieu, la naissance ou le destin. En proclamant l'égalité des chances et la méritocratie républicaine, elle déçoit inévitablement ceux qui ne réussissent pas, en nourrissant leur sentiment de l'injustice sociale et leurs ressentiments.

 

 

 

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Un manifestant participe à une journée d'action des "gilets jaunes" à Paris, le 12 janvier 2019. (MAXPPP)

 

 

 

Tous les démocrates sont jugés responsables de leurs propres échecs, alors que ceux-ci ont des causes sociales autant que personnelles. Les démocrates risquent donc de devenir insatisfaits et envieux. Ils font tous l'expérience de l'échec – même les anciens présidents de la République qui ne sont pas réélus – et nourrissent le ressentiment et la haine pour ceux qui sont trop évidemment et trop publiquement dotés par la nature des "talents" et des "vertus" qui, selon la déclaration des droits de l'homme et du citoyen, sont les seules distinctions sociales légitimes et qui, ensuite, n'ont connu dans leur vie que les succès. Par leurs échecs avant leur élection, François Mitterrand, Jacques Chirac et Nicolas Sarkozy avaient démontré une forme de proximité avec leurs électeurs.

 

 

Il faut ajouter le rôle que jouent désormais les réseaux sociaux qui révèlent, sans aucun contrôle, des faits jugés d'autant plus scandaleux qu'on ne vérifie pas leur véracité et donnent une illusion de transparence et de compréhension sur des sujets, par définition, complexes.Dominique Schnapper, sociologue et politologue

 

 

La maîtrise dont a fait preuve le président de la République six heures durant devant des maires ruraux, démontrant sa connaissance des dossiers et même sa capacité à écouter et ses qualités de pédagogue, risque de renforcer cette image : il est trop jeune et trop intelligent. Arrogant, en un mot… On peut craindre que nombre d'électeurs, devant ce spectacle, se sentent aussi humiliés que madame Le Pen lors du fameux débat d'entre les deux tours de l'élection présidentielle. Lors de ce moment historique, combien d'entre eux, devant la supériorité aveuglante du futur président de la République, se sont sentis solidaires d'une candidate écrasée par la compétence de son concurrent ? Comment alors répondre autrement que par la haine ?

 



29/01/2019
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