L'AIR DU TEMPS

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Franceinfo - le dimanche 1er juillet 2018

 

 

Panthéonisation de Simone Veil : pourquoi la France reconnaît-elle si peu de femmes parmi ses "grands hommes"?

 

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Propos recueillis parAnne BrigaudeauFrance Télévisions

 

 

 

Avant l'ancienne ministre de la Santé, morte le 30 juin 2017, elles n'étaient que quatre à avoir été "panthéonisées" : Sophie Berthelot, Marie Curie, Germaine Tillion et Geneviève de Gaulle-Anthonioz

 

 

 

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Cérémoni le 27 mai 2015 à Paris pour l'entrée au Panthéon de Jean Zay, Geneviève Anthonioz De Gaulle, Pierre Brossolette  et Germaine Tillion. (BOB DEWEL / ONLY FRANCE / AFP)

 

 

 

"Aux grands hommes la patrie reconnaissante." L'inscription au fronton de cette ancienne église Sainte-Geneviève, dans le 5e arrondissement parisien, le proclame haut et fort : le Panthéon est un temple masculin. Avant l'entrée de Simone Veil, dimanche 1er juillet, il n'a accueilli que quatre femmes, sur 76 personnalités. En 1907, Sophie Berthelot y rejoignait son mari, le chimiste et homme politique Marcelin Berthelot – l'exécutif d'alors n'avait pas voulu séparer les deux conjoints, disparus à quelques heures d'intervalle. En 1995, Marie Curie y entrait, puis, en 2015, Germaine Tillion et Geneviève de Gaulle-Anthonioz.

 

 

Pourquoi tant d'iniquité ? Pourquoi, de façon générale, si peu de femmes reconnues ou honorées par la nation ? Pour comprendre, franceinfo a interrogé la sociologue Christine Détrez, professeure à l'Ecole normale supérieure de Lyon et auteure de Les femmes peuvent-elles être de grands hommes ? (éd. Belin, 2016).

 

 

 

Franceinfo : Quatre femmes seulement ont été admises au Panthéon avant Simone Veil. Pourquoi sont-elles si peu nombreuses, dans l'histoire de France, à accéder au rang de "grands hommes" ?

 

 

Christine Détrez : Plusieurs mécanismes jouent dans le fait qu'on "historicise" moins les femmes que les hommes. L'argument biologique, dont on a encore des résurgences, a été beaucoup utilisé au cours du XIXe siècle. Il consiste à dire que biologiquement, les femmes sont une matrice, donc faites pour procréer plutôt que pour créer. Beaucoup d'hommes célèbres ont propagé l'idée que les femmes sont capables d'imiter mais incapables d'être des créatrices, des artistes. Au mieux, considèrent-ils, elles se valorisent en aidant les grands hommes à accomplir leur œuvre.

 

 

En janvier 1929, le poète Maurice de Guérin remet ainsi à sa place sa sœur Eugénie, désireuse, comme lui, d'écrire de la poésie. La femme, lui écrit-il, peut au mieux, "si elle est instruite, être utile dans le cabinet de travail, partager les lectures, les études d'un père, d'un frère ou d'un mari, suggérer une idée, rectifier une erreur (...). Elle se sert de la finesse, de la grâce, de la pénétration qu'elle doit à la nature pour ajouter à la pensée forte et virile de l'homme. Il n'est plus seul, il est compris, deviné, aidé."

 

 

En s'appuyant sur cet argument biologique, les femmes se sont longtemps vu refuser par la loi l'accès à l’université, aux ateliers d'art en général, à ceux où l'on peignait des nus en particulier, ce qui les empêchait d'apprendre à peindre les corps. Autant de façons objectives de leur barrer l'accès au génie.

 

 

 

On a donc créé les conditions pour empêcher les femmes de devenir artistes ?

 

 

Oui. La critique d'art américaine Linda Nochlin (1931-2017) explique que notre définition du génie exclut les femmes. Pourquoi ?

 

 

Parce qu'elle induit que le génie est inné, qu'il s'agit d'un don, d'un talent qui vient du ciel. Du coup, on pense que s'il y a moins de femmes artistes ou peintres, c'est parce que la nature, le hasard l'ont voulu ainsi. Christine Détrez, professeure à l'ENSà franceinfo

 

 

Et l'on n'analyse pas le rôle des conditions d'éducation, ni les facteurs par lesquels les femmes sont écartées de l'histoire. Virginia Woolf l'explique très bien dans Room of One's Own, connu en France sous le nom d'Une chambre à soi (ou Un lieu à soi dans la traduction de Marie Darrieussecq). Pour la romancière britannique, tant que les femmes n'auront pas un endroit qui ferme à clé, où elles pourront travailler sans être dérangées, et "500 livres de rente", c'est-à-dire un petit pécule pour vivre, jamais elles ne pourront créer. Si ces conditions financières sont nécessaires, elles ne sont pas suffisantes puisque les femmes portent aussi tout le poids des charges domestiques.

 

 

C'est encore vrai aujourd'hui : des enquêtes récentes comparant les conditions de vie des romanciers et des romancières montrent que les femmes commencent souvent à écrire après leur journée de travail, après s'être occupé de leurs enfants, après avoir réglé les détails domestiques. L'écriture, c'est leur troisième ou quatrième journée en 24 heures.

 

 

 

Néanmoins, même si les conditions leur étaient peu favorables, il y a toujours eu des femmes remarquables par leur talent ou leur intelligence. Pourquoi ne sont-elles pas davantage reconnues ?

 

 

Parce qu'il y a un deuxième niveau à franchir pour que leur nom soit retenu. Quand bien même les femmes arrivent à créer – et il y a toujours eu, effectivement, des écrivaines, des compositrices, des femmes peintres – l'histoire fait qu'elles sont effacées. Ce ne sont pas elles qui sont nobélisées, ou panthéonisées. N'oublions pas que le Panthéon, c'est une certaine façon de faire l'histoire.

 

 

L'héroïsation, le fait d'écrire l'histoire avec des héros, reflète une vision historique très "masculine" qui ne rend pas justice aux femmes, au petit peuple, aux militants anonymes.Christine Détrez à franceinfo

 

 

L'histoire des femmes s'inscrit d'ailleurs dans un changement de perspective, une nouvelle façon de voir l'histoire par en bas. Mais cette histoire-là est plus difficile à reconstituer. Les femmes n'ont pas forcément laissé d'archives écrites parce qu'elles n'avaient pas accès aux grands espaces de la politique. Pour retrouver leurs traces, il faut changer notre façon de faire l'histoire. C'est-à-dire réfléchir aux sources, comme l'a dit l'historienne Michelle Perrot, et ne pas se contenter des archives officielles. En 2017, le ministère de la Culture a d'ailleurs lancé une "grande collecte d'archives autour de la place des femmes dans la société française" avec des documents très divers, allant des cartes postales aux témoignages oraux.

 

 

 

Dans une histoire moins guerrière, plus axée sur les sciences ou la société civile, les femmes vont-elles davantage être honorées, récompensées ?

 

 

Même dans les sciences, la place des femmes est problématique. Le directeur du laboratoire, qui est plus souvent un homme, va avoir le crédit de la découverte alors qu'il s'agit d'un travail d'équipe. D'où l'importance de promouvoir une science plus collaborative, comme le réclame le manifeste "Slow Science", à rebours de cette idée d'héroïser, de décréter une personne géniale. L'absence des femmes pose des questions générales sur la façon dont la société historicise, sacralise, patrimonialise. 

 

 

Il faudrait tout changer pour tout repenser : désindividualiser la recherche, enlever cette personnalisation et promouvoir davantage l'idée de collaboration. Mais dès l'enfance, les petits garçons sont davantage socialisés à la compétition, à la performance... Et les petites filles à la collaboration, à être dans le 'care', l'attention et le soin aux autres.

 

 

 

Les temps changent néanmoins, non ?

 

 

Oui, bien sûr. En France, en Occident en général, il n'y a plus de lois qui empêchent l'accès des femmes à l'université. Les filles et les garçons ont accès aux mêmes filières, la mixité est vraiment un acquis. D'où ce paradoxe : comment se fait-il alors qu'il n'y ait pas autant de femmes lauréates du prix Nobel que d'hommes ? Si les lois sont apparemment idéales, les filles sont encore exclues par des choses beaucoup plus implicites. 

 

 

La sociologie travaille à montrer la persistance des stéréotypes culturels et sociaux, qui assignent les filles et les garçons à telle préférence et telle compétence. On va dire, par exemple, que les filles sont maternelles, ou ne sont pas ambitieuses, ou n'ont pas l'esprit mathématique. Christine Détrezà franceinfo

 

 

Il ne faut pas non plus oublier le rôle discriminant des institutions, qui, elles aussi, excluent : dès l'école, dans les conseils de classe, ou ensuite, dans les jurys de concours, les jurys d'attribution de bourses, les décisions d'achat ou d'exposition pour les artistes. Une expérience assez connue dans le domaine de la musique l'a mis en évidence. A l'issue d'auditions effectuées par plusieurs orchestres, les solistes recrutés étaient toujours des hommes. On jugeait objectivement qu'ils étaient les meilleurs. Et puis, ces orchestres ont instauré des auditions derrière un rideau, non pour promouvoir des femmes mais pour éviter le copinage. Ça a eu pour résultat le recrutement de femmes comme solistes. 

 

 

La chef d'orchestre Claire Gibault a d'ailleurs expliqué qu'elle avait travaillé avec des jeunes femmes qui passaient ces auditions-là. Elle les préparait en leur disant : "Ne mettez ni talons, ni bijoux". L'idée était d'éviter tout indice sonore laissant supposer que la personne derrière le rideau était une femme. Ça montre qu'il y a toujours des a priori barrant la route aux femmes.

 

 

 

Est-il important de panthéoniser des femmes, comme l'a fait François Hollande et désormais Emmanuel Macron ?

 

 

C'est hyper important ! Comme de donner leur place aux femmes dans des livres d'histoire ou de mettre en valeur les œuvres d'artistes femmes dans des musées. Ça donne des exemples d'identification. On se dit ainsi qu'il y a eu des femmes illustres dans l'Histoire de France, ou parmi les artistes. Cette prise de conscience du retard accumulé est à mettre au crédit, aussi, des associations féministes, des réseaux sociaux et du militantisme autour des questions de genre.

 

 

Animé par la même démarche, Wikipédia organise chaque année des "Wikithon" féministes, où il s'agit de créer des notices sur des femmes ayant marqué l'histoire, les arts, etc., pour combler l'écart avec le grand nombre de notices consacrées aux hommes célèbres. On peut encore citer le New York Times, qui publie cette année les nécrologies de femmes remarquables oubliées de cette rubrique depuis plus de cent cinquante ans. Cette lame de fond montre que les mentalités évoluent.

 



05/07/2018
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