L'AIR DU TEMPS

L'AIR DU TEMPS

Franceinfo - le vendredi 10 mai 2019

 

 

"On est condamnés à intervenir sur des édifices en péril" : restaurer les églises de Paris, un chemin de croix pour la mairie

 

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Camille CaldiniFrance Télévisions
 

 

 

Franceinfo a poussé la porte d'églises parisiennes, qui subissent ou attendent de grands travaux de rénovation

 

 

 

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L'église de la Madeleine et ses échafaudages, dans le 8e arrondissement de Paris, le 9 avril 2019. (MAXPPP)

 

 

 

Depuis le boulevard Malesherbes, dans le 8e arrondissement, impossible de rater l'église Saint-Augustin. Sa façade éclatante et son imposante rosace dorée reflètent le soleil matinal. Ses statues, restaurées ou remplacées, veillent sur le parvis. Il y a six ans pourtant, les pierres menaçaient de "fondre comme du sucre", selon les mots de Laurence Fouqueray, à l'époque cheffe du département des édifices cultuels et historiques de la ville de Paris. La tête de taureau de Saint-Luc s'était même détachée pour s'écraser dans l'escalier de l'entrée. Le chantier, mené de septembre 2016 à décembre 2017, a coûté 4,7 millions d'euros à la municipalité. "Cette rénovation transforme le quartier", s'enthousiasme Mathieu Lours, historien de l'architecture et président du comité scientifique de l'Observatoire du patrimoine religieux (OPR). "Avant, c'était lugubre."

 

 

Le chantier était prévu dans le plan de la mairie pour la rénovation de son patrimoine cultuel, qui prévoit une enveloppe de 80 millions d'euros sur six ans. Un budget que plusieurs prêtres, journalistes, architectes, élus d'arrondissement jugent "insuffisant", le comparant aux 50 millions d'euros débloqués par la ville pour le futur chantier de restauration de Notre-Dame (pourtant propriété de l'Etat). La mairie et le diocèse, locataire perpétuel des églises, "regrettent les polémiques" mais admettent que l'effort "doit être amplifié". On a donc poussé la porte de quelques édifices, mardi 7 mai, pour se faire une idée de ce que certains nomment parfois "la misère des églises parisiennes".

 

 

 

"Tout est très lent"

La nef de Saint-Augustin, imaginée par Victor Baltard, architecte de Halles de Paris sous Napoléon III, est moins reluisante. Du doigt, Mathieu Lours pointe "ici, là et encore là" de grandes taches calcifiées. Des signes d'infiltrations et de coulures accumulées "à cause d'une toiture complexe où l'eau stagne dans les coins". Plus bas, des filets protègent les éléments sculptés qui pourraient se desceller. Les murs sont "encrassés, comme dans toutes les églises, par la fumée des cierges". Au-dessus de l'autel, un grillage masque la grande coupole. "Tout cela lui donne un aspect un peu lépreux", souffle Mathieu Lours. Des cadres vides marquent l'absence d'œuvres "mises en sécurité". "Saint-Augustin aurait encore besoin de plusieurs décennies de travaux de rénovation", estime l'historien.

 

 

 

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Filets de protection et taches d'infiltration sous la nef de Saint-Augustin, à Paris, le 7 mai 2019. (CAMILLE CALDINI / FRANCEINFO)

 

 

 

Comment en est-on arrivé là ? "Ce n'est pas un problème contemporain, assure le spécialiste. A toutes les époques, on trouve des églises en mauvais état." C'est très visible dans le Paris d'aujourd'hui, où de nombreux édifices "arrivent en même temps à un stade de vieillissement avancé". La Sainte-Trinité, Saint-Vincent-de-Paul, Saint-Augustin… "Ces églises du XIXe, longtemps, on ne les a pas aimées, alors on ne les entretenait pas", résume Mathieu Lours.

 

 

Dans les années 1970, sous Pompidou, s'ils avaient pu raser tout le Paris haussmannien pour mettre des tours et des bretelles d'autoroute, ils l'auraient fait.Mathieu Lours à franceinfo

 

 

Il faut attendre les années 1990 "pour qu'on s'intéresse à elles". "A présent, on n'a plus le choix, poursuit l'historien, on est condamnés à intervenir sur des édifices en péril ou en très mauvais état." 

 

 

 

"Il y a quelque chose d'ingrat"

A quelques rues de là, le curé de l'église de la Madeleine en sait quelque chose. Des échafaudages sont installés sous le fronton depuis "près de 20 ans, pour soutenir le linteau fendu", explique Bruno Horaist. Au milieu d'une place elle-même chamboulée par des travaux, l'imposant temple napoléonien fait grise mine. "Affirmer que la ville ne fait rien comme le clament certains, c'est mentir, mais tout est très lent, regrette-t-il. C'est décourageant." Une unique colonne du portique est entièrement cachée par un échafaudage bâché. "On dresse un diagnostic qui devait durer trois mois, mais qui va en prendre au moins six, parce qu'on a eu des mauvaises surprises", explique Pierre-Henry Colombier, sous-directeur du patrimoine de la ville de Paris.

 

 

La Madeleine "ne prend pas l'eau comme d'autres où on devait mettre des seaux partout", reconnaît Bruno Horaist. La toiture et le gigantesque chéneau de 110 m de long ont été restaurés. Mais cela, les paroissiens et les touristes ne le voient pas. Alors le prêtre est "un peu déçu d'offrir une église aussi peu accueillante". "On ne peut même pas allumer tous les lustres, c'est un peu pauvre", ajoute-t-il. "Il y a quelque chose d'ingrat dans la restauration du patrimoine, analyse Mathieu Lours. On dépense des millions pour la sécurité des édifices, mais c'est invisible." Comme les interventions liées à des imprévus, qui coûtent deux millions d'euros par an à la municipalité. "Mais vous imaginez des responsables politiques faire campagne avec cet argument : 'J'ai entretenu le patrimoine' ?", s'amuse l'historien.

 

 

 

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Un discret filet protégeant des chutes d'éléments de la coupole et un lustre en panne, à l'intérieur de la Madeleine, à Paris, le 7 mai 2019. (CAMILLE CALDINI / FRANCEINFO)

 

 

 

Car la question est aussi politique. "Cela fait toujours bien, en fin de mandat, d'avoir quelques églises bien restaurées, estime Mathieu Lours. Mais ce n'est pas une question de droite ou de gauche. Même si pendant le mandat de Chirac, les églises du 7e arrondissement ont semble-t-il été particulièrement bien traitées." Pour l'élu du 18e arrondissement Pierre-Yves Bournazel, cité par La Vie, "après le plan Chirac des années 1990, il y a eu un sous-investissement dans les années 2000". 

 

 

De grands chantiers ont pourtant été entrepris pendant l'ère Delanoë et d'autres pendant le mandat d'Anne Hidalgo. D'ici à 2020, la mairie assure prévoir des travaux pour les toitures de Saint-Vincent-de-Paul, dans le 10e arrondissement, et de Notre-Dame du Perpétuel Secours, dans le 11e, ou encore pour le clocher de Saint-Gervais-Saint-Protais dans le 4e. Mais les amoureux du patrimoine s'accordent à dire que l'argent manque toujours.

 

 

 

Des rénovations qui contrastent avec le reste

La mairie de Paris et le diocèse s'appuient donc de plus en plus sur des ressources privées. De grandes bâches publicitaires habillent désormais régulièrement des édifices parisiens. Et le clergé a toujours son mot à dire sur les visuels qui s'étalent aux murs des églises. "Les annonceurs comprennent très bien qu'on ne peut pas accepter d'afficher des femmes en sous-vêtements, assure la municipalité. Le plus souvent, ce sont deux marques concurrentes de téléphones mobiles qui font de la pub sur nos murs." La location d'espaces publicitaires sur la Madeleine, Saint-Augustin et Saint-Eustache auraient "permis de récolter 3,5 millions d'euros", selon La Croix.

 

 

Les grandes publicités, je trouve ça affreux, mais ça ne serait pas malin de refuser.Bruno Horaist à franceinfo

 

 

Le mécénat privé et les dons, récoltés en partie via la Fondation Avenir du Patrimoine, rallongent la mise. "Pour assurer un relais très local, on a nous-même créé une association pour la Madeleine", explique le prêtre. D'ingénieuses campagnes de souscription, inspirées de modèles anglo-saxons, incitent paroissiens, Parisiens ou touristes à contribuer. Ainsi l'on peut "devenir ange gardien de la Madeleine" ou "adopter une étoile" du plafond de Saint-Germain-des-Prés. L'argent ainsi récolté a permis de nettoyer huit statues de la Madeleine. "Cela peut paraître futile mais c'est très motivant pour les paroissiens, qui voient où vont leur argent", témoigne Bruno Horaist.

 

 

Avec un bémol. Ces souscriptions concentrées sur une œuvre unique risquent de souligner le piteux état de son environnement. Un exemple notable irrite les détracteurs de la politique de la ville, dans le 6e arrondissement. Là, trône Saint-Sulpice, star des églises parisiennes, un peu grâce au livre au succès planétaire Da Vinci Code de Dan Brown.

 

 

 

Une politique du "saupoudrage"

Passons sur la façade bicolore avec une tour nord éclatante, quand la tour sud est grise et fatiguée. Après le portique, à droite de l'entrée, la chapelle des Saint-Anges a reçu un traitement de faveur. Ses peintures murales exécutées par Eugène Delacroix ont été entièrement restaurées, en 2016, pour près de 440 000 euros, dont presque 80 000 venus de la Fondation du Patrimoine, selon Télérama. "Il y a eu un effet d'opportunité, avec une grande exposition Delacroix, organisée au Louvre en 2018", explique Mathieu Lours.

 

 

Pendant ce temps, presque toutes les autres chapelles voient leurs peintures se désintégrer. "Vous pouvez voir les pierres apparaître derrière, tout s'émiette, tout est noirci", se désole Mathieu Lours. Didier Rykner, fondateur du site spécialisé La Tribune de l'art, a filmé ces chapelles souffrantes. Dans une vidéo publiée à la fin du mois d'avril et dans de nombreux articles, il tient Anne Hidalgo pour responsable.

 

 

 

 

 

 

Interrogé sur ces contrastes saisissants, l'adjoint à la direction du patrimoine Pierre-Henry Colombier entend les critiques, mais estime que "restaurer intégralement une seule église ne serait pas un choix très raisonnable". "Il faudrait la fermer plusieurs années et je doute que prêtres et paroissiens soient d'accord", avance-t-il. Etant donné l'état de dégradation avancé de certains monuments, "cela reviendrait en plus à dépenser des dizaines de millions dans un seul grand chantier, qui constitue finalement 1/96e du patrimoine cultuel parisien", ajoute-t-il. Pour renflouer les caisses, il n'est pas question non plus de faire payer l'entrée, comme c'est parfois le cas au Royaume-Uni. "L'église catholique française est ouverte à toutes et tous, c'est un véritable choix", explique Mathieu Lours.

 

 

D'où une politique "du saupoudrage", poursuit l'historien. "Le budget, tel qu'il existe, ne permet pas de tout remettre d'équerre pour n'avoir plus que de l'entretien à assurer ensuite", constate-t-il. En 2013, l'Observatoire du patrimoine religieux et SOS Paris, deux associations de défense du patrimoine, estimaient à 500 millions d'euros le montant nécessaire "pour sauver les 96 sanctuaires" que possède la ville. "Dont beaucoup sont grandes comme des cathédrales, et une soixantaine sont classées 'Monument historique', et donc impliquent l'Etat, ajoute Mathieu Lours. Alors la ville fait ce qu'elle peut."

 

 

 

Dans l'ombre de Notre-Dame

Les amoureux du patrimoine espèrent que l'élan de générosité pour Notre-Dame sera contagieux. Le curé de la Madeleine pense aussi que l'échéance des Jeux olympiques de 2024 "accélérera" le chantier de son église. A Saint-Sulpice, où des offices de Notre-Dame ont été relocalisées après l'incendie, des "employés s’inquiètent de la vétusté de ses installations électriques", selon Le Figaro. "Ironie du sort", note le journal, l'église a elle aussi été victime d'un incendie au mois de mars, qui a détruit la porte du transept sud, un vitrail, un escalier et des stucs.

 

 

"Environ deux fois par semaine, explique Pierre-Henry Colombier, on intervient pour des mises en sécurité, des réparations diverses, des remplacements de compteurs électriques." 

 

 

Ce genre d'incident, imprévisible, engendre aussi des opérations coûteuses. Pierre-Henry Colombier à franceinfo

 

 

Ces interventions grèvent le budget et mobilisent des employés. Comme les futurs travaux de Notre-Dame, qui vont occuper pendant plusieurs années des entreprises très spécialisées. "On commence déjà à le ressentir, des entrepreneurs nous avertissent qu'ils ne seront pas aussi disponibles pour nous dans les années à venir", prévient le sous-directeur du patrimoine. De quoi retarder encore les chantiers municipaux et prolonger la présence des filets et échafaudages censés être temporaires.

 



10/05/2019
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